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Journal d'herméneutique appliquée

 


                           Numéro 2 - volume 1
                 Los Angeles, février 1996


Note de l'auteur :

 

        Dans le but d'éclaircir les choses, il est nécessaire que le langage soit utilisé le long de ce journal avec la plus grande portée permise. Donc la discussion philosophique sera rendue aussi formelle que nécessaire. Le discours des sorciers, d'un autre côté, sera présenté tel qu'il nous a été exprimé. La plus grande portée permise du langage entre en vigueur dès cette édition.


Qu'est-ce que l'intentionalité ?


        Dans le premier numéro de ce journal, l'intentionnalité a été définie comme "l'acte tacite de remplir les espaces vides laissés par la perception sensorielle directe, ou l'acte d'enrichir les phénomènes observables au moyen de l'intention." Cette définition est une tentative de rester à l'écart des explications philosophiques standards de l'intentionnalité. Le concept d'intentionnalité est d'une importance capitale pour élucider aussi bien les thèmes de sorcellerie que les sujets sérieux du discours philosophique. La tendance de ce journal -- l'herméneutique appliquée -- est de présenter une révision et une réinterprétation de thèmes propres à la discipline philosophique, thèmes qui se rapprochent de certains autres qui sont propres à la discipline de la sorcellerie.

        Dans la discipline philosophique, l'intentionnalité est un mot qui a d'abord été utilisé par les Scolastiques du Moyen Age pour définir, en termes de gestes naturels et surnaturels, l'intention de Dieu envers sa création et envers la libre volonté de l'homme de choisir ou de rejeter une vie vertueuse ; les Scolastiques venaient d'une école de l'Europe de l'Ouest qui avait développé un système d'enseignement théologique et philosophique basé sur l'autorité des pères de l'église, d'Aristote et de ses commentateurs.

        Le terme intentionnalité a été redéfini à la fin du 19ème siècle par Franz Brentano, un philosophe allemand, dont l'intérêt principal était de trouver une caractéristique qui sépare les phénomènes mentaux des phénomènes physiques. Il disait : "chaque phénomène mental est caractérisé par ce que les Scolastiques du Moyen-Age appelaient l'intentionnel ou l'existence mentale d'un objet, et que nous aimerions appeler la référence à un contenu, le lien direct vers un objet, qui dans notre contexte ne doit pas être compris comme quelque chose de réel. Dans une représentation, quelque chose est représenté, dans un jugement quelque chose est accepté ou rejeté, dans le désir quelque chose est désiré.

 

        Cette existence intentionnelle est particulière aux phénomènes mentaux seulement. Aucun phénomène physique ne montre quelque chose d'équivalent. Et donc, nous pouvons définir les phénomènes mentaux en disant que de tels phénomènes contiennent des objets en eux-même, par la voie de l'intentionnalité."

        Brentano avait compris que c'était la propriété de tous les phénomènes mentaux d'avoir des objets ayant une existence interne, combinée avec la propriété de se référer à ces objets [externes]. Pour lui, donc, seuls les phénomènes mentaux pouvaient contenir de l'intentionnalité. Donc, l'intentionnalité devint la caractéristique irréductible des phénomènes mentaux. Il avançait l'argument que, comme les phénomènes physiques ne pouvaient pas contenir d'intentionnalité, le mental (l'esprit) ne pouvait pas provenir du cerveau.

        Dans la discipline de la sorcellerie, il y a un point d'entrée appelé appeler l'intention. Cela se réfère à la définition de l'intentionnalité qui a été donnée dans ce journal : "l'acte tacite de remplir les espaces vides laissés par la perception sensorielle directe, ou l'acte d'enrichir les phénomènes observables au moyen de l'intention." Les sorciers soutiennent, comme Brentano en avait eu l'intuition, que l'acte d'avoir l'intention n'est pas du domaine du monde physique, c'est-à-dire que cela ne provient pas de l'aspect physique du cerveau ou de tout autre organe. L'intention, pour les sorciers, transcende le monde que nous connaissons. C'est quelque chose comme une vague énergétique, un faisceau d'énergie qui s'attache à nous de lui-même.

Questions à propos de la voie du guerrier


        Il y a deux questions que nous voudrions poser nous-mêmes dans cette édition. La première est :

Quand vais-je commencer à voir ? J'ai pratiqué la Tenségrité avec application, et j'ai récapitulé le plus que je pouvais. Qu'y a-t-il après ?

        Voir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers a été le but premier des sorciers depuis le début de leur quête. Depuis des milliers d'années, selon don Juan, les guerriers se sont efforcés de rompre les effets de notre système d'interprétation et d'être capables de percevoir l'énergie directement. Pour accomplir cela, ils ont développé, durant des millénaires, des procédés graduels très exigeants. Nous ne voulons pas les appeler des "praxies" ou des "procédures", mais plutôt des "manœuvres". En ce sens, la voie du guerrier est une manœuvre éprouvée, conçue pour soutenir les guerriers dans leur but d'aboutir à la possibilité de voir l'énergie directement.

         Au fur et à mesure que seront discutées les différentes prémisses de la voie du guerrier, dans chaque édition de ce journal, et dans la section appelée La Voie du Guerrier Vue comme un Paradigme Philosophico-Pratique, il deviendra évident que les efforts des sorciers ont été dirigés vers la suppression de la prédominance de la propre-importance, comme étant la seule condition pour suspendre les effets de notre système d'interprétation. Les sorciers ont une façon de décrire la suspension de ces effets ; ils l'appellent stopper le monde. Quand ils atteignent cet état, ils voient l'énergie directement.

        La raison pour laquelle don Juan conseillait de s'abstenir de se focaliser sur les traditions et les procédures était que, en pratiquant la Tenségrité, ou en récapitulant ou en suivant la voie du guerrier, les praticiens devaient avoir l'intention de leur changement ; ils devaient avoir l'intention de stopper le monde. Et donc, ce n'est pas simplement suivre les étapes qui compte ; ce qui est d'une suprême importance c'est d'avoir l'intention des effets de la poursuite des étapes.

Me faites-vous quelque chose au travers de la Tenségrité ? Aujourd'hui, je sens quelque chose qui bouge dans mon dos et j'ai peur. J'ai arrêté de pratiquer la Tenségrité jusqu'à ce que vous clarifiez ce point.

        Par expérience, nous avons constaté que ce sont les gens les plus rationnels, tels que les juristes par exemple, ou les psychologues, qui posent ce type de question. Il y a quelques années, Florinda Donner-Grau a fait la déclaration suivante en espagnol à l'une de ses amies, une femme très sérieuse, très cultivée : "Eres tan linda que te queremos robar." "Tu es si charmante que nous voulons te voler." En espagnol cette expression est tout à fait correcte comme expression affectueuse.

        Florinda ne revit son amie qu'un an plus tard, quand celle-ci annonça à Florinda que sur le conseil de son psychiatre elle devait la voir. Elle voulait affronter Florinda et sa cohorte, après un an d'analyse ponctuée de rêves obsédants et récurrents dans lesquels une force inhumaine essayait de la soustraire à sa famille et à ses proches amis. Dans son esprit, cette force inhumaine était, bien entendu, Florinda Donner-Grau et sa cohorte.

        Rien de ceci n'est nouveau pour nous. Chacun de nous a eu les mêmes sentiments et posé la même question à don Juan Matus avec différents degrés de grossièreté. Nous avons tous senti quelque chose bouger dans nos dos. Don Juan disait que c'était un muscle plein de reconnaissance qui avait reçu de l'oxygène pour la toute première fois, après que nous ayons fait les passes magiques. Il nous assurait à tous, nous les plaignants pleins de propre importance, qu'il avait besoin de nous comme il avait besoin d'un trou dans la tête.

 

        Il nous rappelait qu'il avait rendez-vous quotidiennement avec l'infini ; des rendez-vous auxquels il devait se présenter dans un état profond de pureté et de calme, et qu'influencer les autres ne faisait en aucune façon partie de ce besoin de pureté et de calme. Il nous faisait remarquer que l'idée d'être manipulés par quelque force maléfique qui nous tiendrait par le cou, comme des cochons guinéens, était un produit de notre sempiternelle habitude à nous complaire d'être des victimes. Il avait l'habitude de nous sermonner sur un ton moqueur de désespoir, "Il me fait ça, et je ne peux pas m'en sortir."

        La recommandation que don Juan nous faisait, à propos de nos peurs d'être injustement influencés, était une sorte de parodie de l'agitation politique des années soixante, quand le slogan suivant était devenu un axiome des activistes politiques de l'époque : "En cas de doute, brûle [tout]." Et don Juan l'avait transformé en : "En cas de doute, sois impeccable."

        De nos jours, nous comprenons la position de don Juan quand il disait "Il est absolument inconcevable de poursuivre, en restant chargé de doutes, de malentendus et d'injustice, le vrai but de la sorcellerie : un voyage vers l'infini."

        Quand nous entendons nos vieilles complaintes exprimées par quelqu'un d'autre, notre acte d'impeccabilité consiste à assurer le plaignant que nous sommes à la recherche de la liberté et que la liberté est libre ; libre dans le sens où c'est gratuit et libre dans le sens de ne pas être sous l'emprise stupéfiante de la propre importance obsédante et injustifiée.

La voie du guerrier vue comme un paradigme philosophico-pratique

        Dans le précédent numéro de ce journal, la première prémisse de la voie du guerrier a été énoncée comme ceci : Nous Sommes des Perceveurs. Perceveurs a été utilisé à la place de percepteurs. Ce n'était pas une erreur, mais le désir d'étendre l'usage du terme espagnol "perceptor" qui est très actif, pour qu'il y ait une connotation en anglais avec l'urgence d'être des percepteurs [en français, on a traduit l'anglais "perceptor" par "perceveur" et non par "percepteur" pour éviter la signification courante de ce dernier terme].

 

        Dans ce journal d'herméneutique appliquée, la question de rehausser la signification d'un terme en le consolidant avec une signification étrangère se présentera très souvent ; quelque fois même au point d'être forcé de créer un nouveau terme ; non pas pour montrer du snobisme, mais pour le besoin inhérent de décrire des sensations ou des expériences ou des perceptions qui, ou bien n'ont jamais été décrites auparavant, ou bien, si elles l'ont été, se sont échappées de notre connaissance. L'implication en est que notre connaissance, peu importe combien adéquate elle puisse être, reste limitée.

        La seconde prémisse de la voie du guerrier s'énonce ainsi : NOUS SOMMES TELS QUE NOUS AVONS ETE CONÇUS. C'est une des prémisses les plus difficiles de la voie du guerrier ; pas tant à cause de sa complexité ou de sa rareté, mais parce qu'il est presque impossible pour n'importe qui d'entre nous d'admettre certaines conditions nous concernant, conditions dont les sorciers ont été conscients depuis des millénaires.

        La première fois que don Juan a commencé à m'expliquer cette prémisse, j'ai pensé qu'il blaguait, ou qu'il essayait simplement de me choquer. Il me taquinait à propos de mon intérêt affirmé à trouver l'amour, dans la vie. Il m'avait demandé une fois quels étaient mes buts dans la vie. Comme je n'avais pu trouver aucune réponse valable, j'avais répondu en plaisantant à moitié que je voulais trouver l'amour.

        "La recherche de l'amour, pour les gens qui t'ont élevé, se réfère à l'acte sexuel", m'avait dit don Juan à cette occasion. "Pourquoi n'appelles-tu pas un chat un chat ? Tu es en recherche de satisfaction sexuelle, pas vrai ?"

        J'ai contesté, bien sûr. Mais depuis, le sujet est resté pour don Juan une source de taquinerie. Chaque fois que je le voyais, il fallait qu'il trouve ou construise le contexte propre à me questionner à propos de ma recherche de l'amour, c'est-à-dire de ma satisfaction sexuelle.

        La première fois qu'il a discuté de la seconde prémisse de la voie du guerrier, il a commencé par me taquiner, puis tout à coup il est devenu très sérieux.

        "Je te conseille de changer, avec tes rendez-vous, et de t'abstenir complètement de continuer ta recherche. Au mieux elle ne te mènera nulle part ; et au pire, elle t'amènera à ta chute."

        "Mais pourquoi, don Juan, pourquoi faut-il que j'arrête avec le sexe ?"

        "Parce que tu es une baise ennuyeuse" m'a-t-il dit.

        "Qu'est-ce que c'est que ça, don Juan ? Que voulez-vous dire, par baise ennuyeuse ?"

        "Une des choses les plus sérieuses que font les guerriers," expliqua don Juan, "est d'examiner, d'accepter, et de comprendre les conditions de leur venue au monde. Les guerriers doivent savoir aussi précisément que possible si leurs parents étaient sexuellement excités quand ils ont été conçus, ou s'ils étaient simplement en train d'accomplir une fonction conjugale. Faire l'amour de façon civilisée est très très ennuyeux pour les partenaires. Les sorciers croient, sans l'ombre d'un doute, que les enfants conçus d'une manière civilisée sont les produits d'une très ennuyeuse... baise. Je ne sais pas comment l'appeler autrement. Si j'utilise un autre mot, ce serait un euphémisme, et cela perdrait de son poids."

        Après avoir sans cesse entendu cela, j'ai commencé à réfléchir sérieusement à ce qu'il disait. J'ai tout d'abord pensé que je l'avais compris. Puis des doutes se sont infiltrés en moi chaque fois que je me trouvais en train de ressasser la même question : "Qu'est-ce qu'une baise ennuyeuse, don Juan ?" Je suppose que je voulais inconsciemment qu'il répète ce qu'il avait déjà répété des douzaines de fois.

        "Ne rejette pas ce que je te répète," me disait-il chaque fois. "ça te prendra des années de désarroi avant que tu ne reconnaisses que tu es une baise ennuyeuse. Donc je vais te le répéter encore : s'il n'y a pas d'excitation au moment de la conception, l'enfant qui vient d'une telle union est intrinsèquement, disent les sorciers, juste comme il a été conçu. Quand il n'y a pas de réelle excitation entre les époux, mais peut-être seulement du désir mental, l'enfant doit en supporter les conséquences. Les sorciers prétendent que de tels enfants sont nécessiteux, faibles, instables, dépendants.

 

        Ce sont les enfants qui ne quittent jamais la maison ; ils restent à leur place toute la vie. L'avantage de tels êtres est qu'ils sont extrêmement cohérent et conséquent dans leur défaut. Ils peuvent faire le même métier pendant toute une vie sans jamais ressentir le besoin de changer. Si par bonheur ils ont un bon et robuste modèle pendant leur enfance, ils deviennent très efficaces en grandissant, mais s'ils ne tombent pas sur un bon modèle, ensuite il sont sans cesse angoissés, agitatés et instables."

        "Les sorciers disent avec grande tristesse que la plus grande partie de l'humanité a été conçue comme cela. C'est la raison pour laquelle nous parlons continuellement de ce qui nous pousse à trouver quelque chose qui nous manque. Nous cherchons pendant toute notre vie, selon les sorciers, cette excitation originelle dont nous avons été privés. C'est pour cela que j'ai dit que tu étais une baise ennuyeuse. Je te vois plein d'angoisse et d'insatisfaction. Mais il ne faut pas te sentir mal. Moi aussi je suis une baise ennuyeuse. Il y a très peu de gens, à ma connaissance, qui ne le sont pas."

        "Qu'est-ce que cela signifie pour moi don Juan ?" lui demandais-je une fois, sincèrement alarmé.

        D'une manière ou d'une autre, don Juan m'avait directement atteint en plein cœur avec chacun de ses mots. J'étais exactement ce qu'il avait décrit de la baise ennuyeuse élevée selon un mauvais modèle. Finalement un jour, tout se réduisit à une déclaration et une question cruciales.

        "J'ai admis que j'étais une baise ennuyeuse. Alors que puis-je faire ?" dis-je.

        Don Juan partit en éclats de rire, les larmes lui coulant des yeux. "Je sais, je sais", dit-il en me tapotant le dos, essayant de me réconforter, je suppose. "Pour commencer, ne te considère pas comme une baise ennuyeuse."

        Il me regarda avec un tel sérieux, une telle expression soucieuse, que je me mis à prendre notes.

        "Ecris tout" dit-il, en m'encourageant. "La première étape positive est d'utiliser juste les initiales : B.E.

        J'écrivis cela avant de réaliser que c'était une blague. J'arrêtai et je le regardai. Il était véritablement en train de se fendre de rire. En espagnol, baise ennuyeuse c'est cojida aburrida, C.A., juste comme les initiales de mon nom de naissance, Carlos Aranha.

        Quand son rire se calma, don Juan traça consciencieusement un plan d'action pour compenser les conditions négatives de mon commencement. Il rit aux éclats quand il me décrivit non seulement comme une B.E. moyenne, mais encore comme une B.E. qui avait une charge supplémentaire de nervosité.

        "Dans la voie du guerrier," dit-il, "rien n'est définitif. Rien n'est fixé pour toujours. Si tes parents ne t'ont pas fait comme ils auraient dû, refais-toi toi-même."

        Il expliqua que la première manœuvre dans l'arsenal des guerriers consiste à devenir avare d'énergie. Quand une B.E. n'a pas d'énergie, elle n'a pas besoin de perdre le peu qu'elle a avec des modèles qui ne sont pas adaptés à la quantité d'énergie disponible. Don Juan me recommanda de m'abstenir de m'engager dans des modèles de comportement qui demandaient une énergie que je n'avais pas. L'abstinence était la solution, non pas parce que c'était moralement correct ou désirable, mais parce qu'énergétiquement c'était la seule manière pour moi de stocker assez d'énergie pour être au même niveau que ceux qui ont été conçus dans des conditions de très haute excitation.

        Le modèle de comportement dont il parlait devait inclure chaque chose que je faisais, depuis la manière dont j'attachais mes chaussures, dont je mangeais, jusqu'à la manière dont je me souciais de ma présentation, ou dont je poursuivais mes activités journalières, spécialement quand il s'agissait de faire la cour aux femmes. Don Juan insistait pour que je m'abstienne de rapports sexuels parce que je n'avais pas assez d'énergie pour cela.

        "Tout ce que tu accomplis dans tes aventures sexuelles, c'est de te mettre dans des états de profonde déshydratation. Tu attrapes des cernes sous les yeux ; tu perds des cheveux ; tu attrape des taches bizarres sur les ongles ; tu as les dents qui jaunissent ; et tu as les yeux qui pleurent tout le temps. Tes relations avec les femmes te causent une telle nervosité que tu en dévores ta nourriture sans la mâcher, donc tu es toujours bouché."

        Don Juan s'amusait énormément en me disant tout cela, ce qui ajoutait terriblement à ma déception. Sa dernière remarque fut cependant comme l'acte de me lancer une bouée de sauvetage.

        "Les sorciers disent qu'il est possible de transformer une B.E. en quelque chose d'inconcevable. C'est juste une question d'en avoir l'intention ; je veux dire avoir l'intention de l'inconcevable. Pour faire cela, pour avoir l'intention de l'inconcevable, on doit utiliser tout ce qui est disponible à notre portée, absolument tout."

        "Qu'est ce que 'tout', don Juan ?" demandais-je sincèrement touché.

        "Tout c'est tout. Une sensation, un souvenir, un souhait, une impulsion ; peut-être la peur, le désespoir, l'espoir ; peut-être la curiosité."

        Je n'avais pas tout à fait compris cette dernière partie. Mais je l'avais comprise suffisamment pour commencer la lutte pour me sortir de ma conception civilisée. Bien plus tard, L'Eclaireur Bleu écrivit un poème qui me l'expliquait complètement.

La Conception d'une "B.E."

par l'Eclaireur Bleu

Cela se déroula dans une caravane en Arizona,
après une nuit de poker,
de boisson et de bière.
Son pied se prit
dans la dentelle déchirée

de sa chemise de nuit.
Son odeur semblait être un mélange 

de fumée de tabac et de laque Aqua Net.


Il était en train de penser à son score de bowling
lorsqu'il eut une érection.
Elle, se demandait comment cette existence
pourrait peut-être durer toute une vie.
Elle voulait aller aux toilettes
quand elle se retrouva coincée.


Il étouffa un renvoi à l'instant où elle fut mise enceinte.

Mais, heureusement pour elle,
ils étaient tous deux dans le désert,

et, à cet instant,
un coyote hurla,
provoquant un frisson de désir
qui traversa la matrice de la femme.


Ce frisson fut tout
ce qu'elle apporta dans ce monde.

Carnet de route de la Tenségrité

Qui sont les guerriers-gardiens ?


        Nous avons affirmé dans le numéro précédent que, pour don Juan et d'autres praticiens comme lui, un sorcier était n'importe quelle personne qui, avec méthode et détermination, était capable d'interrompre l'effet du système d'interprétation que nous utilisons pour construire le monde que nous connaissons. Les sorciers soutiennent que de l'énergie libre est transformée en données sensorielles et que ces données sensorielles sont interprétées comme le monde de la vie quotidienne.

 

        La sorcellerie est, par conséquent, une manœuvre d'interférence ; une manœuvre par laquelle un flux est interrompu. Pour les sorciers, la sorcellerie n'a rien à voir avec les incantations ou les rituels, qui sont de simples enchaînements conçus pour cacher, dans un but précis, sa vraie nature et son vrai but : l'élargissement des paramètres de la perception normale.

        Pour don Juan Matus, les praticiens de la sorcellerie étaient des guerriers qui luttaient pour ramener leurs qualités de perception vers une origine qui était plus englobante que la perception accomplie dans la vie quotidienne. Il appelait ce genre de lutteur le guerrier gardien, et disait que tous les praticiens comme lui étaient des guerriers gardiens. Guerrier gardien était pour lui synonyme de sorcier.

        La seule chose qui différencie certains guerriers gardiens des autres est le fait qu'un but spécifique a été assigné à certains d'entre eux, et pas aux autres. En l'occurrence, par exemple, il y a les trois Chacmools, connus par ceux qui assistent aux séminaires et aux ateliers de Tenségrité. Leur tâche spécifique était de garder les autres guerriers gardiens, et en tant qu'unité, d'enseigner la Tenségrité.

        Des circonstances au-delà du contrôle de quiconque sont apparues sur la scène, et les réactions de ces trois guerriers gardiens ont rendu impératif de dissoudre leur configuration. Don Juan avait déjà averti ses disciples que quiconque s'engage sur la voie du guerrier est soumis aux effets de l'énergie, qui ouvrent la voie ou la ferme. Il insistait sur le fait que ses disciples avaient l'habileté d'obéir aux injonctions de l'énergie et n'essayaient pas de la commander en imposant leurs volontés.

        Quand un état de profonde sobriété et lucidité est atteint par un praticien, il n'y a pas d'erreur à la lecture des commandes de l'énergie. C'est comme si l'énergie était consciente et vivante, et qu'elle donnait des manifestations de sa volonté. Aller à l'encontre de cela signifie prendre un risque inutile que les praticiens paient cher quand, à cause de l'ignorance ou de l'obstination, ils refusent de suivre les indications de l'énergie.

        La présente configuration de guerriers gardiens qui ont remplacé les Chacmools a été choisie par l'énergie elle-même. Cette nouvelle configuration est appelée les Pisteuses d'Energie. Au début, quand l'expression s'est présentée d'elle-même, les Traqueurs d'Energie ont été appelés, pour un moment, les Pionniers. L'idée était que les Pionniers trouveraient de nouveaux chemins, de nouvelles procédures, de nouvelles solutions. Dans le fait de travailler ensemble, il devint apparent que ce qu'ils étaient en train de faire était de pister l'énergie.

        L'explication sur le fait de pister l'énergie que don Juan Matus donnait était quelque peu confuse au début. Cela devint de plus en plus clair, à mesure que le temps passait, et atteignit même un degré d'évidence qui tenait de la surabondance.

"Pister l'énergie, c'est être capable de suivre la piste ténue laissée par l'énergie quand elle s'écoule", expliquait don Juan. "Nous ne sommes pas tous des pisteurs d'énergie ; cependant il vient un moment dans la vie de chaque praticien où celui-ci peut suivre le flux de l'énergie, même s'il le fait d'une manière maladroite. Donc je pourrais dire que certains guerriers sont de plus élégants pisteurs d'énergie que d'autres, parce que c'est leur penchant naturel de pister l'énergie."

        La légèreté de ses explications me rendait très difficile de concevoir ce à quoi il se référait. Plus tard, j'ai pris conscience plus intensément de ce que don Juan avait en tête. Mon changement de conscience fut d'abord une vague sensation, provenant principalement de mon intellect curieux qui affirmait qu'il était raisonnable d'admettre que cette énergie, bien que je ne sache pas de quelle énergie il s'agissait, devait laisser une trace. Au fur et à mesure que ma participation au monde de don Juan Matus s'intensifia, je devins convaincu que tous ses concepts étaient basés sur des observations faites à un niveau incompréhensible pour ma conscience quotidienne.

        Don Juan expliquait mes interrogations et mes sensations comme la conséquence naturelle d'un silence intérieur que j'avais graduellement appris à atteindre.

        "Ce que tu ressens est le flux de l'énergie", me dit don Juan. "C'est comme une charge électrique très douce, ou une étrange démangeaison au plexus solaire, ou au-dessus de tes reins. Ce n'est pas un effet visuel, encore que chaque sorcier que je connaisse parle de cela comme de voir l'énergie. Mais je vais te confier un secret. Je n'ai jamais vu l'énergie. Je ne fais que la sentir. Mon avantage est que je n'ai jamais essayé d'expliquer ce que je ressens. Je ressens ce que je ressens, un point c'est tout."

         Ses déclarations furent une révélation pour moi. Il m'arrivait de ressentir ce qu'il venait de décrire. Depuis lors, j'en suis venu à accepter ces nouvelles sensations comme des événements dans ma vie sans essayer de les expliquer en trouvant une relation de cause à effet.


        En ce qui concerne le fait de pister l'énergie, don Juan disait aussi qu'un "nexus" de guerriers gardiens pouvait se former, grâce à leur mutuelle proximité ; et que les membres d'un tel "nexus" pouvaient très bien montrer une remarquable capacité à pister l'énergie. Un tel événement intervint parmi nous après la dissolution des Chacmools. Et une nouvelle configuration émergea ; un groupe de guerriers gardiens, presque soudainement, devint étrangement capable de pister l'énergie. Cela se manifesta par une surexcitation inhabituelle de leur part et une agilité à s'emparer de nouvelles situations avec une mystérieuse certitude.

        S'il fallait utiliser le jargon moderne, on pourrait dire que les pisteurs d'énergie sont des "canaliseurs" par excellence, des "conduits". Mais l'idée de canaliser fait supposer un certain degré de volonté de la part du praticien, qui, comme le terme l'indique, canalise des choses à travers lui, ou à travers elle. Les pisteurs d'énergie, pourtant, n'imposent jamais leur volonté. Ils permettent simplement à l'énergie de se manifester à eux d'elle-même.


Publié à 04:33 le 18 mars 2007 dans Journal la voie du guerrier
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