Les invités arrivent
Que reste t-il à explorer dans ce monde ?
Tout est épuisé et fait a priori. Nous nous esquintons pour devenir séniles ; la sénilité nous attend comme la magina, le mal de la rivière. Quand j'étais un petit garçon, j'ai entendu parlé de ça. Une maladie des souvenirs et de la remémoration. Elle attaque les personnes qui vivent sur les berges des rivières. Vous devenez possédé par une nostalgie qui vous pousse à bouger sans cesse - à errer sans but, indéfiniment. Les méandres de la rivière ; les gens ont l'habitude de dire : « La rivière est vivante. » Lorsque son cours s'inverse, elle ne se souvient jamais qu'elle a un jour coulé d'est en ouest. La rivière s'oublie elle-même.
Il y avait une femme à qui je rendais visite dans une maison de convalescence. Elle y est restée quinze ans. Pendant quinze ans, elle a préparé quotidiennement une fête à l'Hôtel del Coronado. C'était sa désillusion ; elle se préparait tous les jours mais les invités ne venaient jamais. Elle est finalement morte. Qui sait - peut-être que c'était le jour où ils sont finalement arrivés.
L'index de l'intention
« Comment est-ce que je pourrais vous décrire ? », demandai-je à Castaneda.
C'était le crépuscule dans le parc Roxbury. Le cognement distant et pondéré d'une balle de tennis mitraillait un écran arrière solide.
Sa voix devint absurdement onctueuse. Il était Fernando Rey, le bourgeois narcissique - avec juste un soupçon de Laurence Harvez. Il dit : « Tu pourrais dire que je ressemble à Lee Marvin.
« Une fois j'ai lu un article dans l'Esquire à propos du tremblement de terre en Californie. La première phrase était : ‘Lee Marvin a peur.' A chaque fois que quelque chose ne va pas, tu peux m'entendre dire : Lee Marvin a peur. »
Nous nous sommes mis d'accord pour que je décrive Castaneda comme un homme en fauteuil roulant, avec un très beau torse et de très beaux bras ‘coupés'. J'aurais pu dire qu'il portait une fragrance de chez Bijan et de longs cheveux encadrant délicatement un visage semblable à celui du jeune Foucault.
Il commença à rire : « Une fois, j'ai rencontré cette femme qui donnait des séminaires sur Castaneda. Quand elle se sentait déprimée, elle avait un truc - une façon de sortir de cet état. Elle se disait : ‘Carlos Castaneda ressemble à un serveur mexicain'.
« C'est tout ce qui pouvait la tirer de cet état. Carlos Castaneda ressemble à un serveur mexicain ! - instantanément rafraîchie. Fascinant ! Comme c'est triste. Mais pour elle, c'était aussi bon que du prozac ! »
J'avais à nouveau feuilleté ses livres et voulais le questionner à propos de ‘l'intention'. C'était un des concepts les plus abstraits, les plus prévalents de son monde. Ils parlaient d'intentionner la liberté, d'intentionner le corps d'énergie - ils parlaient même d'intentionner l'intention.
« Je ne comprends pas l'intention », dis-je.
« Tu ne comprends rien du tout », répliqua Castaneda.
J'étais déconcerté. Il continua : « Aucun d'entre nous ne le comprend ! Nous ne comprenons pas le monde, nous ne faisons que le manier - mais nous le manions avec beauté.
« Alors quand tu dis ‘Je ne comprends pas', c'est juste un slogan. Tu n'as jamais compris quoi que ce soit pour commencer à t'en servir. »
Je me sentais d'humeur à argumenter. Même la sorcellerie avait une ‘définition fonctionnelle'. Pourquoi ne pouvait-il pas en donner une pour l'intention ?
« Je ne peux pas te dire ce qu'est l'intention. Je ne le sais pas moi-même. Ce serait juste faire une nouvelle catégorie indexicale. Nous sommes des taxonomistes - comme nous aimons garder des index ! Une fois, don Juan m'a demandé : ‘C'est quoi une université ?' Je lui ai dit que c'était une école pour enseignement supérieur. Il a dit : ‘Mais qu'est-ce qu'une école pour enseignement supérieur ?' Je lui ai dit que c'était un endroit où les gens se rencontraient pour apprendre. Il m'a dit : ‘Un parc ? Un champ ?' Il m'a eu.
« J'ai réalisé que l'université avait une signification différente pour celui qui paye des taxes, pour l'enseignant, pour l'étudiant. Nous n'avons aucune idée de ce qu'est l'université ! C'est une catégorie indexicale, comme la montagne ou l'honneur. Nous n'avons pas besoin de savoir ce qu'est l'honneur pour faire avec. Alors fais avec l'intention. Fais de l'intention un index.
« L'intention est simplement la conscience d'une possibilité - de l'occasion d'avoir une occasion. C'est une des forces pérennes de l'univers que nous n'appelons jamais - en s'accrochant à l'intention du monde des sorciers, tu te donnes l'occasion d'avoir une occasion. Tu ne t'accroches pas au monde de ton père, le monde d'être enterré à six pieds sous terre. Aies l'intention de bouger ton point d'assemblage.
« Comment ? En en ayant l'intention ! De la pure sorcellerie. »
Je répliquai : « Y aller, sans comprendre. »
Il dit : « Certainement ! L'intention est juste un index - plus fallacieux, mais hautement utilisable. Tout comme ‘Lee Marvin a peur'. »
Le syndrome du pauvre bébé
Castaneda : « Je rencontre tout le temps des gens qui meurent d'envie de me raconter leurs histoires d'abus sexuels. Un gars m'a dit que lorsqu'il avait dix ans, son père lui avait attrapé la bite et lui avait dit : ‘ C'est pour baiser !' Cela l'a traumatisé pendant dix ans ! Il a dépensé des centaines de dollar en psychanalyse. Sommes-nous si vulnérables ? Connerie. Nous sommes là depuis cinq millions d'années ! Mais cela le définissait : Il était victime d'un abus sexuel. De la merde.
« Nous sommes tous des pauvres bébés.
« Don Juan m'a forcé à examiner comment je me racontais aux autres quand je voulais me sentir désolé pour moi-même. C'était mon ‘unique truc'. Nous avons tous un truc que nous apprenons très tôt, et que nous répétons jusqu'à notre mort. Si nous sommes très imaginatifs, nous en avons deux. Allume la télévision et écoute ce qui se dit dans les émissions : des pauvres bébés jusqu'à la fin.
« Nous aimons le Christ saignant, cloué à la croix. C'est notre symbole. Personne ne s'intéresse au Christ qui a été ressuscité et qui a fait son ascension vers le paradis. Nous voulons être des martyrs, des perdants ; nous ne voulons pas gagner. Des pauvres bébés, priant le pauvre bébé. Quand l'homme est tombé à genoux, il est devenu le trou du cul qu'il est aujourd'hui. »
Les confessions d'un drogué de la conscience
Castaneda a longtemps évité les drogues psychotropes, bien qu'elles aient été une énorme part de son initiation au monde du nagual. Je lui demandai ce qu'il en était. Il dit : « Etant un mâle, j'étais très rigide - mon point d'assemblage était fixe. Don Juan n'avait pas de temps, alors il a employé des mesures désespérées. »
« C'est pour ça qu'il vous a donné des drogues ? Demandai-je. Pour déloger votre point d'assemblage ? »
Il opina, disant : « Mais avec les drogues, il n'y a pas de contrôle ; il se déplace au hasard. »
Je demandai : « Est-ce que ça veut dire qu'à un moment, vous avez été capable de bouger votre point d'assemblage et rêver sans l'usage de drogues ? »
« Certainement ! Répliqua t-il. C'était la façon de faire de don Juan. Vois-tu, Juan Matus n'en avait rien à foutre de ‘Carlos Castaneda'. Il s'intéressait à cet autre être, le corps d'énergie - ce que les sorciers appellent le double. C'était ça qu'il voulait réveiller.
« Tu utilises ton double pour rêver, pour naviguer dans la seconde attention. C'est ce qui t'amène à la liberté. ‘Je fais confiance au double pour accomplir son devoir', disait don Juan. ‘Je ferai tout pour ça - pour l'aider à se réveiller.' J'en frissonnais.
« Ces personnes le faisaient pour de vrai. Ils ne sont pas morts en pleurant leurs mères - en pleurant pour une chatte. »
Sur le chemin du retour, je formulai une question.
« Comment c'était, je veux dire, la première fois que vous avez bougé votre point d'assemblage sans drogues ? »
Il s'arrêta un moment, puis bougea sa tête d'un côté et de l'autre. « Lee Marvin a eu très peur ! » Il ria. « Une fois que tu commences à briser les barrières du normal, de la perception historique, tu penses que tu es fou. Là tu as besoin du nagual, juste pour rire. Tes peurs s'éloignent tandis qu'il rie. »
Le serpent à plumes
Castaneda : « Je les ai vu partir - don Juan et son groupe, un troupeau entier de sorciers. Ils sont allés dans un endroit libre d'humanité et de la compulsive adoration pour l'homme. Ils ont brûlé de l'intérieur. Ils ont créé un mouvement en partant, ils appellent cela le serpent à plumes. Ils sont devenus énergie ; même leurs chaussures. Ils ont fait un dernier tour, un dernier passage, pour voir ce monde exquis pour la dernière fois. Ooh-woo-woo ! J'ai des frissons - je tremble. Un dernier tour...seulement pour mes yeux.
« J'aurais pu partir avec eux. Quand don Juan est parti, il a dit : ‘Cela me demande toutes mes tripes de partir. J'ai besoin de tout mon courage, de tout mon espoir - sans attentes. Pour rester en arrière, tu auras besoin de tout ton espoir et de tout ton courage.'
« J'ai fait un magnifique saut dans l'abîme et me suis réveillé dans mon bureau, près de Tiny Nailor.
« J'ai interrompu le flux de ma continuité psychologique : Ce qui s'est réveillé dans ce bureau ne pouvait pas être le ‘moi' que je connaissais linéairement. C'est pourquoi je suis le nagual.
Le nagual est une non entité - pas une personne. A la place de l'ego se trouve autre chose, quelque chose de très ancien. Quelque chose qui observe, détaché - quelque chose d'infiniment moins engagé avec le Moi. Un homme avec un ego est conduit par ses désirs psychologiques.
Le nagual n'en a aucun. Il reçoit des ordres d'une source ineffable qui ne peut être remise en question. C'est la compréhension finale : Le nagual, à la fin, devient un conte, une histoire. Il ne peut pas se sentir offensé, jaloux, possessif - il ne peut rien être. Mais il peut raconter des histoires de jalousie et de passion.
La seule chose que craint le nagual est la tristesse ontologique. [ontologique : qui se rapporte à la science de l'être en général]
Pas la nostalgie pour les bons moments - ça c'est de l'égomanie. La tristesse ontologique est quelque chose de différent. Il existe une force pérenne dans l'univers, comme la gravité, et le nagual la ressent. Ce n'est pas un état psychologique. C'est une confluence de forces qui s'unissent pour tabasser ce pauvre microbe qui a vaincu son ego. On ressent cela quand il n'y a plus aucun attachement. Tu le vois venir, puis tu sens que c'est sur toi.
La solitude du répliquant
Castaneda adorait les films, il y a 10 000 ans - à l'époque où il y avait des séances nocturnes au Vista à Hollywood - quand il apprenait le critère pour être mort. Il n'y va plus, mais les sorcières y vont encore. C'est une diversion à leurs activités étranges et épiques - une sorte de safe-sexe de rêve. Mais pas vraiment.
Il me dit : « Tu sais, il y a une scène dans Blade Runner qui nous a vraiment touché. L'écrivain ne sait pas ce qu'il dit mais il a touché quelque chose. Le répliquant parle à la fin : ‘ Mes yeux ont vu des choses inconcevables.' Il parle des constellations - ‘J'ai vu une attaque de vaisseaux sur Orion'- des non sens, des insanités. C'était le seul défaut pour nous, parce que l'écrivain n'a rien vu du tout. Mais ensuite le dialogue devient magnifique. Il pleut, et le répliquant dit : ‘ Et si tous ces moments se perdaient dans le temps...comme des larmes dans la pluie ?'
« C'est une question très sérieuse pour nous. Ces moments peuvent n'être que des larmes dans la pluie - oui. Mais vous faites de votre mieux monsieur. Vous faites de votre mieux et si votre mieux n'est pas suffisant, alors merde. Si votre mieux n'est pas suffisant, que Dieu lui-même aille se faire mettre. »
Une annotation pour les féministes
Avant que je ne le rencontre une dernière fois, j'avais pris rendez-vous avec la mystérieuse Carol Tiggs pour le petit déjeuner. Vingt ans auparavant, elle avait ‘sauté' avec le clan de don Juan Matus dans l'inconnu.
De manière inimaginable, elle était revenue, provoquant d'une certaine façon un véritable spectacle de rue de sorciers. Je me sentais de plus en plus anxieux à propos de notre rendez-vous imminent. La Grande Question apparaissait à chaque instant - « Mais où étiez-vous durant ces dix années ? », de manière fugace. Je sentais que j'étais sur la piste ; Carol Tiggs faisait signe de la main depuis le wagon de queue.
Dans un univers de dualité, Tiggs et Castaneda sont des contreparties énergétiques. Ils ne sont pas ensemble dans le monde comme mari et femme. Ils ont une énergie double ; pour un voyant, leurs corps d'énergie apparaissent comme deux œufs lumineux au lieu d'un seul. Cela ne les rend pas meilleurs que Donner-Grau ou Abelar ou quiconque - au contraire. Cela leur donne la prédilection, comme l'a dit une fois Juan Matus, d'être « doublement des trous du cul. »
Jusqu'à aujourd'hui, Castaneda n'a écrit que sur le monde de don Juan, jamais sur le sien. Mais « L'Art de Rêver » est parcouru par la présence sombre et étrange de Carol Tiggs - et il y règne des récits à faire dresser les cheveux sur la tête, sur ses excursions dans la seconde attention, notamment le sauvetage précipité d'un « être sensible d'une autre dimension », qui prend la forme d'une petite fille angulaire, au regard dur comme l'acier, appelé l'éclaireur bleu.
J'étais sur le point de partir quand le téléphone sonna. J'étais sûr que c'était Tiggs qui appelait pour annuler. C'était Donner-Grau.
Je lui racontai un rêve que j'avais fait le matin. J'étais avec Castaneda dans un magasin de souvenirs appelé La Piste du Coyote. Elle s'en foutait ! Elle dit que les rêves normaux étaient juste des « masturbations sans intérêt. » Cruelle sorcière sans cœur.
Elle dit : « Je voulais ajouter quelque chose. Les gens me disent : ‘ Vous rabaissez le féminisme - le leader de ce groupe était don Juan Matus et maintenant le nouveau nagual est Carlos Castaneda - pourquoi c'est toujours un mâle ?'
« Hé bien, la raison pour laquelle ces hommes sont les leaders est une question d'énergie - pas parce qu'ils en savent plus ou qu'ils sont meilleurs.
« Tu vois, l'univers entier est femelle ; le mâle est bichonné parce qu'il est unique. Carlos ne nous guide pas dans ce que nous faisons dans le monde, mais dans le rêve.
« Don Juan utilisait cette horrible phrase. Il disait que les femmes sont des chattes cinglées - ce n'était pas péjoratif. C'est précisément parce que nous sommes cinglées que nous avons une facilité pour rêver. Les mâles sont rigides de partout. Mais les femmes n'ont pas de sobriété, pas de structure, pas de contexte ; dans la sorcellerie, c'est ce que le mâle fournit. Les féministes deviennent enragées quand je dis que les femelles sont implicitement complaisantes, mais c'est vrai ! C'est parce que nous recevons la connaissance directement. Nous n'avons pas besoin d'en parler sans arrêt - c'est le processus du mâle.
« Sais-tu ce qu'est le nagual ? Le mythe du nagual ? C'est qu'il y a des possibilités illimitées pour chacun d'entre nous, pour être autre chose que ce pour quoi nous avons été élevés. Tu n'es pas obligé de suivre le chemin de tes parents. Que j'y parvienne ou pas est immatériel. »
Pour tes yeux seulement
Juste après avoir raccroché, le téléphone sonna à nouveau. Carol Tiggs appelait pour annuler. J'espérais ressentir un soulagement mais je me sentis abattu.
J'avais parlé à des gens qui avait assisté à sa conférence à Maui et en Arizona. Ils disaient qu'elle était fantastique ; qu'elle tenait la salle en haleine ; qu'elle faisait une super imitation d'Elvis. « Je suis désolée que nous ne puissions pas nous rencontrer », dit-elle. Au moins elle semblait sincère. « J'attendais cela avec impatience. »
Je répondis : « Ce n'est pas grave. Je vous verrai à l'une de vos conférences. »
« Oh, je ne pense pas refaire ça avant un moment. » Il y eut une pause.
Elle dit : « J'ai quelque chose pour toi. »
« Est-ce que c'est la lumière qui sort de vos seins ? »
Elle hésita un moment puis éclata en cascades de rire.
Elle dit : « Quelque chose de beaucoup plus dramatique. »
Je ressentis un tiraillement au fond de l'estomac.
Elle continua en disant : « Tu sais, on dit toujours que les gens ont cette scission entre le corps et l'esprit - ce déséquilibre, ce problème corps-esprit. Mais la vraie dichotomie se situe entre le corps physique et le corps d'énergie. Nous mourons sans avoir jamais réveillé ce double magique, et à cause de cela, il nous hait.
« Il nous hait tellement qu'il finit par nous tuer. C'est tout le secret de la sorcellerie : accéder au double pour accomplir le vol abstrait. Les sorciers sautent dans le vide de la perception pure avec leur corps d'énergie. »
Une autre pause. Je me demandais si c'était tout ce qu'elle allait dire. J'étais sur le point de parler mais quelque chose maintint mes mots sous contrôle.
« Il y a une chanson que don Juan trouvait magnifique - il disait que le parolier l'avait écrite avec beaucoup de justesse. Don Juan substitua un mot pour la rendre parfaite. Il plaça ‘liberté' là où le compositeur avait écrit ‘amour. »
Puis la récitation fantomatique commença :
Tu ne vis que deux fois
A ce qu'il semble.
Une fois pour toi
Et une fois pour tes rêves.
Tu t'égares au fil des ans
Et la vie semble apprivoisée.
Jusqu'à ce qu'un rêve apparaisse
Et son nom est Liberté.
Et Liberté est un étranger
Qui t'attire
Ne penses pas au danger
Ou l'étranger s'en ira.
Ce rêve est pour toi
Alors payes-en le prix.
Fais que ce rêve devienne réalité...
(De « Tu ne vis que deux fois » par John Barry et Leslie Bricusse)
Elle garda le silence un moment.
Puis elle dit : « Fais de beaux rêves », parodiant le caquet d'une sorcière, et raccrocha.
Le chatouillement du nagual
A mesure que les jours refroidissaient, il était facile de ressentir du regret - à propos de tout, même du prozac. Et si Castaneda n'inventait rien ? Si c'est vrai, alors tu es vraiment dans le pétrin.
Nous nous sommes vus pour la dernière fois un jour froid, à la plage, près du ponton. Il dit qu'il ne pouvait pas rester très longtemps. Il était désolé que je n'aie pas pu rencontrer Carol Tiggs. Une autre fois. Je sentais un peu plus le pauvre bébé - Damned, je veux juste être aimé. J'étais aussi effrayé que Lee Marvin ; j'étais Rutger Hauer avec une écuelle en étain ; Un Jésus du Kilomètre Miraculeux braillant. Et Jésus regardait tous les gens et disait : J'en ai tellement marre.
Je dis : « Racontez moi la dernière fois où vous avez ressenti de la nostalgie. »
Il répondit sans hésitation.
« Quand j'ai dû dire au revoir à mon grand-père. Il était mort depuis longtemps à cette époque. Don Juan me dit qu'il était temps de dire au revoir : je me préparais à un long voyage, sans retour. ‘ Tu dois dire au revoir', m'a-t-il dit, ‘parce que tu ne va jamais revenir.' J'ai conjuré mon grand-père en face de moi - je l'ai vu, parfaitement en détails. Une vision totale de lui. Ses yeux dansaient. Don Juan me dit : ‘Dis au revoir, à jamais.' Oh l'angoisse ! C'était le moment de laisser tomber la bannière, et je l'ai fait. Mon grand-père est devenu une histoire. Je l'ai raconté des centaines de fois. »
Nous marchâmes jusqu'à sa voiture.
Il dit : « Je sens un chatouillement dans mon plexus solaire. Cela veut dire qu'il sera bientôt temps de partir. » Il frissonna avec délice. « Que c'est exquis ! »
Tandis qu'il mettait le contact, il me dit à travers la fenêtre : « Au revoir, illustre gentleman ! »
La diminution des lumières
J'avais entendu dire qu'une conférence allait avoir lieu à San Francisco. J'étais en train de finir d'écrire sur eux mais je décidai d'y aller. Pour visser un bouchon, pour ainsi dire.
L'auditorium était dans un parc industriel de la Silicon Valley. Son avion était en retard ; lorsqu'il entra, le hall était rempli. Il parla avec éloquence durant trois heures sans faire de pause. Il répondit aux questions avec provocation, sollicitation, et évitement. Personne ne bougea.
A la fin, il parla de tuer l'ego. « Don Juan avait une métaphore : ‘Les lumières diminuent, les musiciens rangent leurs instruments. Il n'y a plus de temps pour danser : il est temps de mourir.' Juan Matus disait qu'il y avait un temps infini, et pas de temps du tout - cette contradiction, c'est la sorcellerie. Vivez ! Vivez pleinement. »
Un jeune homme de l'audience se leva.
« Mais comment pouvons-nous faire cela sans l'aide de quelqu'un comme don Juan, Comment pouvons-nous faire ça sans se joindre à vous ? »
« Personne ne se joint à nous. Il n'y a pas de gourous. Nous n'avons pas besoin de don Juan », dit-il avec emphase. « J'avais besoin de lui - afin que je puisses vous l'expliquer. Si vous voulez la liberté, vous avez besoin de décision. Nous avons besoin d'une masse dans le monde ; nous ne voulons pas être des masturbateurs.
« Si vous récapitulez, vous réunirez de l'énergie - nous vous trouverons.
Mais vous avez besoin de beaucoup d'énergie. Et pour cela, vous avez besoin de travailler très dur. Alors, suspendez votre jugement et saisissez l'option. Faites-le.
« Don Juan disait : ‘L'un d'entre nous est un trou du cul. Et ce n'est pas moi.' » Il fit une pause. « C'est ce que je suis venu vous dire aujourd'hui. » Tout le monde explosa de rire et se leva en applaudissant tandis que Castaneda quittait la salle par la porte de derrière.
Je voulais le poursuivre, lui crier : « S'il vous plaît, aimez-moi ! » Cela aurait fait une bonne blague. Mais j'avais oublié mon écuelle en étain.
Je marchais sur le trottoir, sur les bords d'une flaque dans l'obscurité. Une brise légère dispersa les fragiles feuilles sur ses bords. Une de nos conversations me revint - il avait parlé d'amour. J'entendis sa voix et m'imaginais dans le wagon de queue, me tournant doucement pour faire face aux mots qui avançaient...
Il avait dit : « Je suis tombé amoureux quand j'avais neuf ans. J'ai vraiment trouvé mon autre Moi. Vraiment. Mais ce n'était pas mon destin. Don Juan me dit que j'aurais dû être statique, immobile. Mon destin était dynamique. Un jour, l'amour de ma vie - cette fille de neuf ans ! - déménagea. Ma grand-mère me dit : ‘Ne sois pas lâche, retrouve-la !'
« J'aimais ma grand-mère mais je ne lui ai jamais dit, parce qu'elle m'embarrassait - je pensais qu'elle avait un défaut de prononciation. Elle m'appelait ‘afor' au lieu de ‘amor'. C'était juste un accent étranger, mais j'étais très jeune, je ne savais pas.
« Ma grand-mère fourra un tas de pièces dans ma main. ‘ Vas la retrouver ! Nous la cacherons et je l'élèverai !' Je pris l'argent et m'apprêtai à partir. Un instant après, l'amant de ma grand-mère murmura quelque chose à son oreille. Elle se tourna vers moi, avec un regard vide. ‘Afor, dit-elle, afor, mon précieux chéri...' Et elle reprit l'argent. ‘Je suis désolée mais nous manquons de temps.' Et j'oubliai toute l'histoire - c'est grâce à don Juan que je l'ai retrouvée, des années plus tard.
« Cela me hante. Quand je sens le chatouillement - et l'horloge qui dit qu'il est minuit moins le quart - j'ai des frissons ! Je tremble, jusqu'à ce jour !
« ‘Afor...mon chéri. Nous manquons de temps.' »
Détails Magazine, Mars 1994