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Les traces du temps

 

 

        Il est fatigant d'être avec cet homme, Castaneda. Il est excessivement, impitoyablement présent - la richesse de son attention épuise. Il semble répondre à mes questions avec tout ce qu'il a ; il y a une urgence liquide, éloquente dans son discours, obstiné et définitif, élégant, élégiaque. Castaneda dit qu'il sent que le temps ‘avance sur lui'.

 

        Vous sentez son poids, quelque chose d'étranger que vous ne pouvez pas identifier, d'éthérique bien qu'indolent, de dense et d'inerte, comme un bouchon ou une bouée, une bouée posée avec pesanteur sur les vagues.

Nous marchons dans la rue Boyle Heights. Il s'arrête pour me montrer une position d'arts martiaux appelée le cheval - les jambes légèrement pliées, comme sur une selle.

 

        Il dit : « Ils se tenaient comme ça à Buenos Aires - quand j'y étais. Tout était très stylisé. Ils adoptaient les poses de la mort longue des hommes. Mon grand-père se tenait de cette façon. Le muscle en dessous de là - il indique l'arrière de sa cuisse - c'est ici que nous stockons la nostalgie. L'auto apitoiement est la chose la plus horrible qui soit. »

Je demandai : « Que vouliez-vous dire à propos du ‘temps qui avance sur vous' ? »

        « Don Juan avait une métaphore. Nous nous tenons dans le wagon de queue, regardant les traces du temps reculer. ‘Là j'ai cinq ans ! J'y vais' Nous nous sommes simplement retournés et avons laissé le temps avancer sur nous. De cette façon, il n'y a pas d'a priori.

        « Rien n'est présumé ; rien n'est présupposé ; rien n'est proprement conditionné. »

 

        Nous nous assîmes sur le banc d'une station de bus. De l'autre côté de la rue, un clochard tenait un morceau de carton à l'intention des automobilistes. Castaneda le dévisagea en regardant vers l'horizon.

Il dit : « Je n'ai aucun aperçu de demain - et rien du passé. Le département d'anthropologie n'existe plus pour moi. 

« Don Juan avait l'habitude de dire que la première partie de sa vie avait été un gâchis - il était dans les limbes. La seconde partie de sa vie avait été absorbée par le futur ; la troisième partie par la passé, la nostalgie. Seule la dernière partie de sa vie était dans le maintenant. C'est là où je suis. »

 

        Je décidai de demander quelque chose de personnel et me préparai à une rebuffade. Pour eux, l'évidence biographique hypnotiserait aussi sûrement qu'une fissure dans le mur - laissant tout le monde avec les doigts en sang.

« Quand vous étiez un petit garçon, qui était l'homme le plus important dans votre vie ? »

« Mon grand-père - s'exclama t-il. Ses yeux durs scintillaient - Il avait un cochon qui s'appelait Rudy. Il gagnait beaucoup d'argent. Rudy avait une merveilleuse petite tête blonde. Ils avaient l'habitude de lui faire porter un chapeau, une veste. Mon grand-père avait fabriqué un tunnel qui allait de la porcherie jusqu'au salon. Rudy arrivait avec sa minuscule face, traînant cet énorme corps derrière lui ! Rudy, avec sa queue en tire-bouchon ; nous regardions ce cochon commettre des barbarités. »

 

        Je demandai : « Comment était-il, votre grand-père ? »

« Je l'adorais. C'était lui qui faisait l'emploi du temps ; j'étais prêt à porter sa bannière. Cela aurait dû être mon sort, mais ce ne fut pas ma destinée. Mon grand-père était un homme amoureux. Il fit mon instruction sexuelle alors que j'étais très jeune. A l'âge de douze ans, je marchais comme lui, je parlais comme lui - avec le larynx comprimé. Il est celui qui m'a apprit à ‘passer par la fenêtre'. Il me disait que les femmes s'enfuiraient si je les approchais frontalement - j'étais trop banal. Il me fit aller vers des petites filles pour leur dire : ‘Tu es si jolie !' Ensuite je me retournais et m'en allais. ‘Tu es la fille la plus jolie que j'ai jamais vue !'- et je partais en courant. Après deux ou trois fois, elles disaient : ‘Hé ! Dis-moi ton nom.' C'est comme ça que je ‘passais par la fenêtre'. »

 

        Il se leva et s'en alla. Le clochard se dirigeait vers le terrain vague malpropre qui entourait l'autoroute. Lorsque nous arrivâmes à sa voiture, Castaneda ouvrit la porte et resta debout pendant un moment.

 

        « Un sorcier m'a posé une question, il y a très longtemps : Quel genre de visage a le croquemitaine pour toi ? Cela m'intrigua. Je pensais que cette chose devait être fantomatique, sombre, avoir un visage humain - le croquemitaine a souvent l'apparence de quelque chose que tu penses aimer. Pour moi, c'était mon grand-père. Mon grand-père que j'adorais. »

        Je montai, et il démarra la voiture. Le dernier morceau du clochard disparut dans la haie crasseuse.

 

        « J'étais mon grand-père. Dangereux, mercenaire, calculateur, mesquin, vindicatif, rempli de doute et insensible. Don Juan savait cela. »

 

 

Tomber amoureux à nouveau

 

 

        Castaneda : « À soixante-quinze ans, nous cherchons encore l'amour et l'amitié. Mon grand-père avait l'habitude de se réveiller au milieu de la nuit en pleurant : ‘ Tu crois qu'elle m'aime ?'  Ses derniers mots furent : ‘J'arrive chérie, j'arrive !' Il eut un énorme orgasme et il mourut. Pendant des années j'ai pensé que c'était la chose la plus extraordinaire qui soit - la plus magnifique.

 

        « Puis don Juan m'a dit : ‘ Ton grand-père est mort comme un porc. Sa vie et sa mort n'ont aucun sens.' Don Juan disait que la mort ne peut pas être apaisante - seul le triomphe le peut. Je lui ai demandé ce qu'il entendait par triomphe et il a dit : ‘ La liberté : quand tu déchires le voile et que tu emportes ta force de vie avec toi.'

« ‘Mais il y a tant de choses que je désires encore faire !'

Il a dit : ‘ Tu veux dire qu'il y a encore tant de femmes que tu as envie de baiser.'

« Il avait raison. C'est ainsi que nous sommes, si primitifs.

 

        « Le singe considérera l'inconnu, mais avant de sauter il demandera à savoir : ‘Qu'est-ce que je vais y gagner ?' Nous sommes des businessmans, des investisseurs, habitués à réduire les pertes - c'est un monde mercantile. Si nous faisons un investissement, nous voulons des garanties. Nous tombons amoureux mais uniquement si nous sommes aimés en retour. Lorsque nous ne sommes plus amoureux, nous coupons la tête et la remplaçons par une autre. Notre amour est juste de l'hystérie. Nous ne sommes pas des êtres d'affection, nous sommes sans cœur.

 

        « Je pensais savoir comment aimer. Don Juan disait : ‘Comment le pourrais-tu ? Ils ne t'ont jamais appris quoi que ce soit sur l'amour. Ils t'ont enseigné à séduire, à envier, à haïr. Tu ne t'aimes même pas toi-même - autrement tu n'aurais pas fait subir tant de barbarités à ton corps. Tu n'as pas les tripes pour aimer comme un sorcier. Pourrais-tu aimer pour toujours, au-delà de la mort ? Sans le moindre renfort - sans rien attendre en retour ? Pourrais-tu aimer sans investir, juste pour le plaisir ? Tu ne sauras jamais ce que c'est que d'aimer de cette façon, avec acharnement. Veux-tu vraiment mourir sans savoir ?' »

 

        « Non - je ne voulais pas. Avant de mourir, je dois savoir ce que c'est que d'aimer comme ça. Il m'a accroché de cette façon. Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'étais déjà en train de dégringoler la colline. Je dégringole encore. »

 

 

Récapitule ta vie !

 

 

        Je buvais trop de Coca-cola et j'étais paranoïaque.

        Castaneda disait que le sucre est un tueur aussi efficace que le sens commun. « Nous ne sommes pas des créatures ‘psychologiques'. Nos neurones sont des sous-produits de ce que nous mettons dans nos bouches. »

        J'étais certain qu'il voyait que mon corps d'énergie irradiait le Coca-cola. Je me sentais absurde, défait - je décidai de m'empiffrer de profiteroles cette nuit-là. Tel est le trivial et provocant singe en forme de chocolat noir.

 

        « J'avais une grande histoire d'amour avec le Coca-cola. Mon grand-père possédait une pseudo sensualité. ‘Je vais avoir cette chatte ! Je la veux ! Je la veux  maintenant !' Mon grand-père pensait qu'il était la bite la plus chaude de la ville. Le plus extravagant. J'avais le même truc - tout se rapportait directement à mes couilles, mais ce n'était pas réel. Don Juan m'a dit : ‘ C'est le sucre qui déclanche tout ça chez toi. Tu es trop faible pour avoir ce genre d'énergie sexuelle. Trop gros pour avoir cette bite brûlante.' »

 

        Tout le monde fume dans University City Walk. Etrange, être assis avec Castaneda dans cette approximation architecturale de la classe moyenne de Los Angeles - cette ‘agglutination de détails', cette ‘avalanche de gloses' qu'est cette ville virtuelle. Il n'y a pas de gens noirs et rien qui ressemble à la conscience accrue ; nous sommes partis de cette attache humaine pour la bande de MCA. Nous occupions une version perversement fade d'une scène familière de ses livres, celle où il se retrouve brutalement dans un simulacre de la vie de tous les jours.

 

  • - Vous disiez que si le professeur X avait récapitulé sa vie, il aurait récupéré de l'énergie. Que vouliez-vous dire?
  • - La récapitulation est la chose la plus importante que nous faisons. Pour commencer, tu fais une liste de toutes les personnes que tu as connues. Toutes les personnes à qui tu as parlé ou avec qui tu as été en relation.
  • - Tout le monde?
  • - Oui. Tu fais toute la liste, en allant à rebours chronologiquement, en recréant les scènes d'échange.
  • - Mais ça peut prendre des années.
  • - Bien sûr. Une récapitulation exhaustive prend beaucoup de temps. Et ensuite tu recommences. Nous ne cessons jamais de récapituler - de cette façon, il n'y a aucun résidu. Tu vois, il n'y a pas de repos. Le repos est un concept de la classe moyenne - l'idée selon laquelle si tu travailles suffisamment, tu mérites des vacances. Il est temps d'aller faire du quatre-quatre dans sa Range Rover ou aller pêcher dans le Montana. C'est de la connerie. Tu recrées la scène.Commences avec tes rencontres sexuelles. Tu vois les draps, le mobilier, le dialogue. Ensuite, vas à la personne, aux sentiments. Quel était ton sentiment ? Regarde ! Inspire l'énergie que tu as dépensée dans l'échange ; rend ce qui n'est pas à toi.
  • - Ça sonne presque comme une psychanalyse.
  • - Tu n'analyses pas, tu observes. Les filigranes, les détails - tu t'accroches à l'intention des sorciers. C'est une manœuvre, un acte magique vieux de plusieurs centaines d'années, la clé pour restaurer l'énergie qui te libérera pour d'autres choses.Tu bouges la tête et tu respires.Remonte la liste jusqu'à ce que tu arrives à papa et maman. Là tu seras choqué ; tu verras des modèles de répétition qui te donneront la nausée. Qui sponsorise tes insanités? Qui fait l'emploi du temps? La récapitulation te donnera un moment de silence - cela te permettra d'abandonner tes prémisses et de faire de la place pour autre chose. De la récapitulation tu reviens avec des histoires sans fin sur le Moi, mais tu ne saignes plus.
  • -

 

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'énergie...mais vous n'osiez pas de demander

 

 

        Castaneda : « Lorsque j'ai rencontré don Juan, j'étais déjà complètement baisé; je m'épuisais de cette manière. Je ne suis plus dans le monde, plus de cette façon ; les sorciers utilisent ce genre d'énergie pour voler, ou pour changer. Baiser est notre acte le plus important, énergétiquement. Tu vois, nous avons dispersé nos meilleurs généraux mais n'essayons pas de les rappeler à nous ; nous perdons par défaut. C'est pourquoi il est si important de récapituler notre vie.

 

        « La récapitulation sépare nos engagements envers l'ordre social de notre force de vie. Les deux ne sont pas inextricables. Une fois que je fus capable de soustraire l'être social de mon énergie originelle, je pus voir clairement : je n'étais pas l'homme sexy que je pensais être.

 

        « Parfois je parle à des groupes de psychiatres. Ils veulent savoir ce qu'il en est de l'orgasme. Lorsque tu voles au dehors, dans les immensités, tu n'en as plus rien à foutre de l'orgasme. La plupart d'entre nous sont frigides ; toute cette sensualité, c'est de la masturbation mentale. Nous sommes des ‘ baises ennuyeuses'- pas d'énergie au moment de la conception.

 

        « Soit nous sommes le premiers né, et nos parents ne savaient pas comment faire, soit le dernier, et cela ne les intéressait plus. Nous sommes baisés d'une façon ou d'une autre. Nous sommes de la viande biologique avec de mauvaises habitudes et pas d'énergie. Nous sommes des créatures ennuyeuses, mais à la place de cela nous disons : ‘ J'en ai tellement marre.'

 

        « Baiser est encore plus nuisible pour les femmes - les hommes sont des bourdons. L'univers est femelle. Les femmes y ont un accès total, elles y sont déjà. C'est juste qu'elles sont si stupidement socialisées. Les femmes sont de sinistres flyers ; elles ont un second cerveau, un organe qu'elles peuvent utiliser pour un vol inimaginable. Elles utilisent leur utérus pour rêver.

        « ‘ Devons-nous arrêter de baiser ?' - les hommes demandent cela à Florinda. ‘Allez-y ! Plantez vos petits zizis où vous voulez !'

        « Oh, c'est une horrible sorcière ! Elle est encore pire avec les femmes - les déesses du week-end qui peignent leurs nichons et font des retraites. Elle dit : ‘Oui, là vous êtes des déesses, mais qu'est-ce que vous faites quand vous rentrez chez vous ? Vous vous faites baisées, comme des esclaves ! Les hommes laissent des vers lumineux dans votre chatte !' Vraiment, une terrible sorcière ! »

 

 

La piste du coyote

 

 

        Florinda Donner-Grau ne fait pas de prisonnier. Elle est de petite stature, charmante et agressive, comme un jockey avec un schlass.

 

        Lorsque Donner rencontra pour la première fois don Juan et son cercle, elle pensa qu'ils étaient des employés de cirque à la retraite qui faisaient du recèle. Comment expliquer autrement le cristal de Baccarat, les vêtements exquis, les bijoux antiques ?

 

        Elle se sentait aventureuse en leur compagnie - par nature elle était impudente, audacieuse, vivace. Pour une fille sud-américaine, sa vie était en roue libre.

        Donner-Grau : « Je pensais que j'étais l'être le plus merveilleux qui soit - si audacieuse, si spéciale. Je conduisais des voitures de course et m'habillais comme un homme. Puis, ce vieil Indien m'a dit que la seule chose ‘spéciale' à mon propos était mes cheveux blonds et mes yeux bleus dans un pays où ces choses étaient révérées. Je voulais le frapper - en fait, je crois que c'est ce que j'ai fait. Mais il avait raison tu sais. Cette célébration du Moi est complètement démentielle. Ce que font les sorciers c'est tuer le Moi. C'est dans ce sens que tu dois mourir, afin de vivre - et non pas vivre pour mourir. »

 

        Don Juan encourageait ses étudiants à avoir ‘ une romance avec la connaissance.' Il voulait que leurs esprits soient suffisamment entraînés pour voir la sorcellerie comme un authentique système philosophique ; selon ce délicieux retournement qui est caractéristique au monde des sorciers, le terrain conduit à l'académique. La route pour l'heure magique était amusante de cette façon.

 

        Elle se rappelait la première fois où Castaneda l'avait emmené au Mexique pour voir don Juan.

        « Nous sommes passés par cette longue route sinueuse - tu sais, la ‘ piste du coyote.' Je pensais qu'il prenait une route bizarre afin que nous ne soyons pas suivis, mais c'était autre chose. Tu devais avoir suffisamment d'énergie pour trouver ce vieil Indien. Après je ne sais combien de temps, quelqu'un nous fit des signes de la main sur le bord de la route. Je dis à Carlos : ‘ Hé, tu ne t'arrêtes pas ? ' Il dit : ‘ Ce n'est pas nécessaire.' Tu vois, nous avons traversé le brouillard. »

 

        Nous grimpions la rue Pepperdine. Quelqu'un vendait des cristaux sur le bord de la route. Je me demandais si la maison de Shirley MacLaine avait brûlé : je me demandais si Dick Van Dyke l'avait reconstruite. Peut-être que Van Dyke avait déménagé dans la maison de MacLaine avec Sean Penn.

 

        Je lui demandai : « Qu'est-ce qu'il se passe avec les gens qui s'intéressent à votre travail - ceux qui lisent vos livres et vous écrivent des lettres ? Est-ce que vous les aidez ? »

        « Les gens sont curieux intellectuellement, ils sont ‘titillés'. Ils restent jusqu'à ce que ça devienne trop difficile. La récapitulation est très déplaisante ; ils veulent des résultats immédiats, une gratification instantanée. Pour beaucoup de new-ageurs, c'est le club de rencontre. Il scrute la pièce furtivement, et ils ont des contacts prolongés avec les yeux de partenaires potentiels. Ou c'est juste du shopping sur Montana Avenue. Lorsque les choses deviennent trop chères en termes de ce qu'ils doivent donner d'eux-mêmes, ils ne veulent pas poursuivre. Tu vois, nous voulons faire un minimum d'investissement pour un profit maximum Personne n'est réellement intéressé à faire le travail. »

 

        Je m'interposai : « Mais ils seraient intéressés si vous pouviez donner un genre de preuve à ce que vous dites. »

Elle dit : « Carlos a une super histoire. Il y avait une femme qu'il connaissait depuis des années. Elle appela d'Europe, dans un terrible état. Il lui dit de venir au Mexique - tu sais : ‘ sautes dans mon monde.' Elle hésita. Elle voulait avoir la garantie qu'elle allait retomber sur ses pieds. Bien sûr, il n'y a aucune garantie. Nous sommes comme ça : Nous sautons, tant que nous savons que nos sandales nous attendent de l'autre côté. »

 

        Je demandai : « Qu'arrive t-il si vous sautez - aussi bien que vous le pouvez - et qu'il s'avère que ce n'était qu'un rêve fiévreux ? »

        Elle répliqua : « Alors aies une bonne fièvre. »

 

 

Les parties privées de Carlos Castaneda

 

 

        « Ce n'est pas un livre pour les gens. »

C'est ce que quelqu'un qui connaissait Castaneda depuis des années avait dit à propos de « L'Art de Rêver ». En fait, c'est le couronnement du travail de Castaneda, un manuel d'instruction pour une contrée inconnue - la définition d'anciennes techniques utilisées par les sorciers pour entrer dans l'attention seconde. Comme ses autres livres, il est lucide et déroutant, encore qu'il y ait quelque chose de récurrent à propos de celui-ci. On dirait qu'il a été produit quelque part ailleurs. J'étais curieux de savoir comment tout cela avait commencé.

 

        « J'avais l'habitude de prendre des notes avec don Juan - des milliers de notes. Finalement il me dit : ‘ Pourquoi n'écris-tu pas un livre ?'

« Je lui dis que c'était impossible. ‘Je ne suis pas écrivain.'

« Il dit : ‘ Mais tu pourrais écrire un livre merdique, n'est-ce pas ?'

« Je me dis : ‘Oui ! Je pourrais écrire un livre merdique.

« Don Juan établi un défi : ‘ Peux-tu écrire ce livre, sachant qu'il peut t'apporter la notoriété ? Peux-tu rester impeccable ? Qu'ils t'aiment ou te détestent n'a aucune signification. Peux-tu écrire ce livre et ne pas t'abandonner à ce qui viendra à toi ?'

« J'ai acquiescé. Oui. Je le ferai.

« Et de terribles choses sont arrivées. Mais le pantalon ne m'allait pas.

 

        Je dis à Carlos que je n'étais pas sûr de sa dernière remarque, et il ria.

Il dit : « C'est une vieille blague. La voiture d'une femme tombe en panne et un homme la répare. Elle n'a pas d'argent et lui offre ses boucles d'oreille. Il lui dit que sa femme ne le croira pas. Elle lui offre sa montre mais il lui dit que des bandits lui voleront. Finalement, elle enlève son pantalon et lui donne. ‘ Non, merci, dit-il. Il n'est pas à ma taille.' »

 

 

Le critère pour être mort

 

 

        Castaneda : « Je n'avais jamais été seul avant de rencontrer don Juan. Il disait : ‘Débarrasse-toi de tes amis. Ils ne te permettront jamais d'agir avec indépendance - ils te connaissent trop bien. Tu ne seras jamais capable de venir de la gauche du terrain avec quelque chose de fragmentée.'

« Don Juan me dit de louer une chambre, la plus sordide possible. Une chambre avec une moquette verte et des rideaux verts qui puent la pisse et la cigarette.

« ‘Reste là, dit-il. Reste seul jusqu'à ce que tu meures.'

« Je lui dis que je ne pouvais pas faire ça. Je ne voulais pas quitter mes amis.

« Il dit : ‘ Très bien, je ne peux plus t'adresser la parole.' Il me fit un signe d'adieu et un grand sourire.

 

        « Ah Dieu que j'étais soulagé ! Ce vieil homme bizarre - cet Indien - m'avait bazardé. Tout ça s'était ficelé avec tant d'élégance.

        « Plus je me rapprochais de Los Angeles, plus j'étais désespéré. Je réalisais que je rentrais chez moi - vers mes amis. Et pour quoi ? Pour avoir des dialogues sans aucune signification avec ceux qui me connaissaient si bien. Pour m'asseoir sur le divan, près du téléphone, à attendre d'être invité à une fête.

 

        « Une répétition sans fin. Je trouvai la chambre verte et appelai don Juan. ‘ Hé, ce n'est pas que je vais le faire - mais dites-moi, quel est critère pour être mort ?'

« ‘Quand tu ne te soucies plus d'être seul ou accompagné. C'est le critère pour être mort.'

        « Cela me prit trois mois pour mourir. Je grimpais aux murs, espérant qu'un ami vienne faire un saut. Mais je suis resté. A la fin, j'étais débarrassé de mes assomptions ; tu ne deviens pas fou en restant seul. Tu deviens fou en agissant comme tu le fais, pour sûr. Tu peux compter là-dessus. »

 

 

Assembler la conscience

 

 

        Nous nous dirigeâmes depuis sa voiture vers l'appartement bon marché dans lequel Castaneda était mort.

« Nous pourrions aller dans votre ancienne chambre, dis-je. Et frapper à la porte. Juste comme ça. » Il dit que ça allait trop loin.

 

        Castaneda : « ‘Qu'est-ce que tu désire plus que tout dans la vie ?' C'est ce que don Juan avait l'habitude de me demander. Ma réponse classique était : ‘ Franchement don Juan, je n'en sais rien.'  C'était ma façon de frimer en tant que ‘ penseur ' - l'intellectuel. Don Juan disait : ‘ Cette réponse satisferait ta mère, pas moi.'

 

        « Tu vois, je ne pouvais pas penser - j'étais ruiné. Et il était Indien. Un connard, un imbécile ! Mon Dieu, tu ne sais pas ce que ça signifie. J'étais poli, mais je le prenais de haut. Un jour, il me demanda si nous étions égaux. Des larmes jaillirent de mes yeux tandis que je le prenais dans mes bras.

« ‘Bien sûr que nous sommes égaux, don Juan ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! ' Une grande embrassade ; j'étais pratiquement sur le point de pleurer.

« ‘Tu le penses vraiment ?' dit-il.

« ‘Oui, par Dieu !'

 

        « Lorsque je cessai de le tenir dans mes bras, il dit : ‘Non, nous ne sommes pas égaux. Je suis un guerrier impeccable - et tu es un trou du cul. Je peux récapituler ma vie entière en un instant. Tu ne peux même pas penser.' »

 

        Nous traînâmes un peu et garâmes la voiture sous une rangée d'arbres. Il dit qu'il aurait dû être lacéré depuis longtemps - que sa persévérance dans le monde était due à un genre de magie étrange. Des enfants étaient en train de jouer avec un camion de pompier géant en plastique. Une femme sans-abri, égarée, passa comme une somnambule.

 

        Il ne fit aucun mouvement pour sortir de la voiture. Il commença à parler de ce que signifiait ‘mourir dans cette chambre verte'. Après avoir quitté cet endroit, Castaneda avait finalement été capable d'écouter sans amertume les supposées prémisses du vieil Indien.

 

        Don Juan lui disait que lorsque les sorciers voient l'énergie, la forme humaine se présente comme un œuf lumineux. Derrière l'œuf - approximativement à la distance d'un bras depuis les épaules - se trouve le point d'assemblage, où des filaments incandescents  de conscience sont rassemblés. Notre façon de percevoir le monde est déterminée par la position de ce point. Le point d'assemblage de l'humanité est fixé au même endroit sur chaque œuf ; une telle uniformité explique notre vision partagée de la vie de tous les jours.

 

        Les sorciers appellent ce stade de conscience ‘la première attention'. Notre façon de percevoir change avec le déplacement du point d'assemblage, causé par un traumatisme, un choc, l'usage de drogues - ou en dormant, lorsque nous rêvons. ‘L'art de rêver' c'est déplacer et fixer le point d'assemblage sur une nouvelle position, engendrant la perception de mondes inclusifs et alternés - ‘la seconde attention'.

       

        De plus petits déplacements du point à l'intérieur de l'œuf se produisent toujours sur la bande humaine et explique les hallucinations et le délire - ou le monde rencontré durant les rêves.

        De plus larges mouvements du point d'assemblage, plus dramatiques, tirent le ‘corps d'énergie' en dehors de la bande humaine vers des royaumes non humains. C'est vers là que don Juan et son clan sont partis en 1973, quand ils ont ‘brûlé du dedans', remplissant l'assertion impensable de sa lignée : le vol évolutionnaire.

Castaneda avait apprit que des civilisations entières - un conglomérat de rêveurs - avaient disparu de la même façon.

 

        Il me raconta l'histoire d'un sorcier de sa lignée qui avait la tuberculose - et qui avait été capable de bouger son point d'assemblage de la position de la mort. Ce sorcier devait rester impeccable ; sa maladie se tenait au-dessus de lui comme une épée de Damoclès. Il ne pouvait pas se permettre d'être dans l'ego - il savait précisément où se lovait sa mort, l'attendant.

        Castaneda se tourna vers moi, souriant : « Hé... » Il avait un regard étrangement expressif, et j'étais prêt. Pendant trois semaines j'avais été inondé par ses livres et leur contagieuse présentation de possibilités. Peut-être que c'était le moment où j'avais fait mon pacte avec Mescalito. Ou avions-nous déjà ‘traversé le brouillard' sans que je le saches ?

« Hé, dit-il à nouveau, les yeux plutôt scintillants. Tu veux un hamburger ? »

 

 

Boycotter le spectacle

 

 

        Abelar : « Que le point d'assemblage de l'homme soit fixé sur une seule position est un crime. »

J'étais assis en compagnie de Taisha Abelar, sur un banc, en face du musée d'art sur Wilshire. Elle ne correspondait pas à l'image que je m'étais fait d'elle. Castaneda disait qu'en accord avec l'entraînement de Abelar, elle adoptait différentes personnalités - l'une d'entre elle était ‘la femme folle d'Oaxaca', une clocharde salace, barbouillée de boue - à l'époque où elle était une actrice luttant dans ‘le Théâtre d'Action Sorcière'.

 

        « J'étais sur le point d'appeler mon livre ‘Le Grand Passage', mais j'ai pensé que ça faisait trop oriental. »

Je dis : « Le concept bouddhiste est assez similaire. »

« Il y a beaucoup de parallèles. Notre groupe a voyagé pendant des années mais ce n'est que récemment que nous avons comparé nos notes - car notre départ est imminent. »

 

        « Soixante-quinze pourcent de notre énergie est là, vingt cinq pourcent ici. C'est pourquoi nous devons partir. »

Je demandai : « Est-ce là où Carol Tiggs était ? Cet endroit à soixante quinze pourcent ? »

« Vous voulez dire la zone crépusculaire ? »

Elle attendit un bruit impassible, puis ria.

« Nous ressentions Carol Tiggs dans nos corps quand elle était partie. Elle avait une masse énorme. Elle était comme un phare; une balise. Elle nous donnait de l'espoir - une motivation pour continuer. Parce que nous savions qu'elle était là. A chaque fois que je devenais indulgente, je sentais une petite tape sur l'épaule. Elle était notre magnifique obsession. »

 

        Je demandai : « Pourquoi est-il si difficile pour le singe de faire son voyage ? »

 « Nous percevons de façon minimale ; plus nous sommes enchevêtrés dans ce monde, plus il est difficile de dire au revoir. Et nous les avons tous - nous voulons tous la célébrité, nous voulons être aimés, être appréciés. Fichtre, certains d'entre nous ont des enfants. Pourquoi aucun d'entre nous de voudrait partir ? Nous portons une cagoule, une cape...nous avons nos moments heureux qui nous font tenir le reste de notre vie. Je connais quelqu'un qui a été Miss Alabama. Est-ce assez pour la tenir à l'écart de la liberté ? Oui. ‘Miss Alabama', c'est suffisant pour l'épingler. »

 

        C'était le moment de poser une des Grandes Questions (il y en avait un grand nombre) : Quand ils parlaient de ‘traverser', cela voulait-il dire avec leurs corps physiques ? Elle répliqua que changer le Moi ne signifiait pas l'ego freudien mais le Moi actuel, concret, oui, le corps physique.

        « Quand don Juan et son clan sont partis, dit-elle, ils sont partis avec la totalité de leur être. Ils sont partis avec leurs bottes. »

 

        Elle dit que le rêve était le seul nouveau royaume authentique du discours philosophique - que Merleau-Ponty avait tort quand il disait que l'humanité était condamnée à préjuger le monde selon un a priori.

 

        Elle dit : « Il existe un endroit sans a priori - la seconde attention. Don Juan disait toujours que les philosophes étaient des sorciers ratés. Ils manquent de l'énergie nécessaire pour sauter au-delà de leur idéaux.

« Nous portons tous des sacs en allant vers la liberté : laissons tomber le bagage. Nous devons même laisser tomber le bagage de la sorcellerie. »

 

        Je demandai : « Le bagage de la sorcellerie ? »

« Nous ne faisons pas de sorcellerie ; nous ne faisons rien. Tout ce que nous faisons, c'est bouger le point d'assemblage. A la fin, ‘être un sorcier' peut te piéger aussi sûrement que Miss Alabama. »

 

        Une femme usée, édentée, se dirigea vers nous avec des cartes postales à vendre - La Folle du Kilomètre Miraculeux. J'en pris une et lui donnai un dollar. Je la montrai à Abelar ; c'était une image de Jésus, riant.

« Un moment rare », dit-elle.


Publié à 09:54 le 3 juillet 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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