Le rendez-vous magique
Interviews, compte-rendus de séminaires et notes sur la Tenségrité et les Passes Magiques


Accueil
Qui suis-je ?
Livre d'or
Archives
Mes amis

Album photos

Rubriques

Carlos Castaneda conférences
Carlos Castaneda interviews
Carol Tiggs
Florinda Donner Grau
Instructeurs de Tenségrité
Journal la voie du guerrier
La Lune du Traqueur
Les Règles
Los Angeles août 1995
Notes de Sorcellerie
Omega Institut
Séminaires de Tenségrité
Taisha Abelar

Liens

Active Recapitulation
Ambre bleu
Cleargreen
Visions chamaniques


Tu ne vis que deux fois

   

           

 

 

«  Tu ne vis que deux fois »

 

 

Par Bruce Wagner

 

 

         Avec sa vision d'une réalité à part, Carlos Castaneda stupéfia une génération entière. Dans une de ses rares interviews, le légendaire sorcier parle à Bruce Wagner de don Juan, de la liberté, du rêve, et de la mort - et des choses marrantes qui arrivent sur le chemin de l'éternité.

 

 

 

Tu ne vis que deux fois

 

 

         Carlos Castaneda ne vit plus ici. Après des années d'une discipline rigoureuse - des années de guerre - il s'est échappé du théâtre miteux de la vie de tous les jours. C'est un homme vide, un conduit, un conteur de fables  et d'histoires ; pas vraiment un homme, mais un être qui n'est plus attaché au monde que nous connaissons. Il est le dernier nagual, le bouchon fermant une vieille lignée centenaire de sorciers, dont le triomphe fut de briser l'accord de la réalité ordinaire. Avec la sortie de son neuvième livre, « L'Art de Rêver », il a refait surface pour un moment, et à sa manière.

 

 

Le sens commun tue

 

 

         Castaneda : « Mon nom est Carlos Castaneda. J'aimerais faire quelque chose aujourd'hui. J'aimerais suspendre le jugement. S'il vous plaît, ne venez pas ici armé de votre sens commun. Les gens découvrent que je vais parler - et ils viennent pour me ‘dis' * (*particule qui indique la division, ou donne au mot avec lequel elle est composée un sens opposé à celui qu'il a étant seul). Pour me blesser. ‘J'ai lu vos livres et ils sont enfantins', ou ‘ Tous vos derniers livres sont ennuyeux'.

        « Ne venez pas de cette façon, c'est inutile. Aujourd'hui je veux vous demander, juste pour une heure, de vous ouvrir à l'option que je vais présenter. N'écoutez pas comme des étudiants d'honneur. J'ai déjà parlé à des étudiants d'honneur avant ; ils sont mortellement arrogants. Le sens commun et les idéaux, c'est ce qui nous tue. On s'y accroche avec les ongles - c'est le singe.

 

        « C'est comme ça que don Juan nous appelait : des singes déments. Je n'ai pas été disponible pendant trente ans. Je ne sors pas pour aller parler aux gens. Je suis là pour un instant. Un mois, peut-être deux...et puis je disparaîtrai. Nous ne sommes pas insulaires, plus maintenant. Nous ne pouvons pas être ainsi. Nous avons une dette à payer à ceux qui prirent la peine de nous montrer certaines choses. Nous avons hérités de cette connaissance ; don Juan nous a dit de ne pas nous excuser. Nous voulons vous faire voir qu'il y a des options mystérieuses, pragmatiques, qui sont hors de votre portée. Je ressens une excentrique délectation à observer un tel élan de pur ésotérisme. Ce n'est que pour mes yeux. Je ne suis pas dans le besoin ; je n'ai besoin de rien. J'ai besoin de vous comme d'un trou dans la tête. Mais je suis un voyageur. Je navigue, là dehors. J'aimerais que d'autres aient cette possibilité. »

 

 

Cette échappatoire

 

 

        Le navigateur a parlé devant des groupes à San Francisco et Los Angeles, et ses cohortes - Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar, et Carol Tiggs - ont fait des conférences : « Le Rêve Toltèque - l'héritage de don Juan », en Arizona, à Maui, et à Esalen. Au cours des deux dernières années, les livres de Donner-Grau et Abelar, dans lesquels elles parlent de Castaneda et de leur apprentissage avec don Juan, ont été publiés. Respectivement : « Les Portes du Rêve » et « Le Passage des Sorciers ».

 

        Les comptes-rendus de ces deux femmes sont un filon nourricier phénoménologique, les authentiques chroniques de leur initiation et de leur entraînement. Ils sont aussi une occasion, pour ceux qui n'ont jamais lu Castaneda, d'avoir accès à ce genre de renfort instructif et direct de son expérience. Castaneda dit : « Les femmes s'occupent de tout. C'est leur jeu. Je suis simplement le chauffeur philippin. »

 

        Donner-Grau décrit le consensus collectif de ses travaux comme l'intersubjectivité entre sorciers ; chacun d'entre eux est comme une carte routière hautement individualiste de la même ville.

 

        Ils sont des tentations énergétiques, un appel perceptuel à la liberté, rassemblés en une seule prémisse effarante. Nous devons prendre la responsabilité pour le fait non négociable que nous sommes des êtres qui vont mourir. On est frappé par l'exactitude de leur exemple, et pour cause. Les joueurs, tous doctorants du département d'anthropologie d'UCLA, sont des personnes prodigieusement méthodiques dont les disciplines académiques conviennent curieusement pour décrire le monde magique qu'ils présentent - une configuration d'énergie appelée la seconde attention. Pas un endroit pour le timide adepte du New-Age.

 

 

La partie offensante

 

 

        Castaneda : « Je ne mène pas une double vie. Je vis cette vie : Il n'y a pas d'intervalle entre ce que je dis et ce que je fais. Je ne suis pas là pour ôter vos chaînes, ou pour être divertissant.

 

        « Ce dont je vais parler aujourd'hui ne sont pas mes opinions - ce sont celles de don Juan Matus, l'Indien mexicain qui m'a montré cet autre monde. Alors ne soyez pas offensé ! Juan Matus m'a présenté un système de travail remontant à vingt sept générations de sorciers. Sans lui, je serais un vieil homme, un livre sous le bras, marchant avec des étudiants dans la cour. Voyez, nous vivons toujours avec une soupape de sécurité ; c'est pourquoi nous ne sautons pas. ‘Si tout le reste ne marche pas, je pourrais toujours enseigner l'anthropologie.' Nous sommes déjà des perdants vivant des scenarii de perdants. ‘Je suis le professeur Castaneda...et voici mon livre, L'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Savez-vous qu'il est sorti en livre de poche ?' 

 

        « Je serais l'homme au livre unique - le géni épuisé. ‘Savez-vous qu'il en est à sa vingtième édition ? Il vient d'être traduit en Russe.'

« Ou peut-être serais-je en train de garer votre voiture, en disant des platitudes : ‘Il fait trop chaud...ça va, mais il fait trop chaud. Il fait trop froid...ça va, mais il fait trop froid. Je devrais aller dans les tropiques'... »

 

 

Le Théâtre d'Action Sorcière

 

 

        En 1960, Castaneda était un étudiant licencié d'anthropologie à UCLA. En effectuant une recherche sur les propriétés médicinales des plantes en Arizona, il rencontra un Indien yaqui, don Juan Matus, qui accepta de l'aider. Le jeune chercheur offrit cinq dollars de l'heure pour les services de son guide pittoresque.

 

        Le guide refusa.

        A l'insu de Castaneda, le vieux paysan en sandales était un sorcier sans égal ; un nagual qui l'enrôla  astucieusement comme acteur dans le Mythe de l'énergie. Abelar l'appelle le Théâtre d'Action Sorcière.

En paiement de ses services, don Juan demanda quelque chose de différent : La totale attention de Castaneda.

 

        L'étonnant livre qui naquit de cette rencontre - « L'Herbe du Diable et la Petite Fumée » - devint immédiatement un classique, balayant avec élégance les gonds des portes de la perception, et électrifiant toute une génération. Depuis, il a continué de peler l'oignon, ajoutant des récits de ses expériences, des élucidations magistrales des réalités non ordinaires qui effacent le moi. Un titre général pour ce travail pourrait être « La disparition de Carlos Castaneda ».

 

        « Nous avons besoin, dit-il, de trouver un mot différent pour la sorcellerie. C'est trop sombre. Nous l'associons à des absurdités médiévales : le rituel, le mal.

« J'aime le mot guerre ou navigation. C'est ce que font les sorciers - ils naviguent. »

Il a écrit qu'une définition qui marche bien pour la sorcellerie est : Percevoir l'énergie directement. Les sorciers disent que l'essence de l'univers ressemble à une matrice d'énergie qui tire à travers celui-ci d'incandescents filaments de conscience - la conscience véritable. Ces filaments forment des tresses, contenant des mondes complets, chacun aussi réel que le notre, qui est seulement un parmi une infinité. Les sorciers appellent le monde que nous connaissons la bande humaine, ou la première attention. Ils virent aussi l'essence de la forme humaine. Ce n'était pas juste un amalgame en forme de singe, d'os et de peau, mais une boule de luminosité en forme d'œuf, capable de voyager le long de ces filaments incandescents vers d'autres mondes.

 

        Alors qu'est-ce qui nous retient ?

        L'idée des sorciers est que nous sommes ensevelis par notre éducation sociale ; trompés par le fait de percevoir le monde comme un endroit fait d'objets et de finalités rigides. Nous marchons vers nos tombes en refusant d'admettre que nous sommes des êtres magiques ;  notre programme est de servir l'ego plutôt que l'esprit. Avant que nous le sachions, la lutte est déjà terminée - nous mourrons limité et crasseux, pour l'ego.

 

        Don Juan Matus fit une proposition intrigante : Qu'arriverait-il si Castaneda redéployait ses troupes ?  - S'il libérait l'énergie routinière engagée agressivement dans les actes de séduction et d'accouplement ? - s'il restreignait l'importance personnelle et qu'il se retirait de la défense, du maintient, et de la présentation du Moi  - s'il cessait de s'inquiéter d'être aimé, compris, ou admiré ? Gagnerait-il suffisamment d'énergie pour voir la fissure entre les mondes ?

Et s'il le faisait, passerait-il au travers ? Le vieil Indien l'avait accroché à l'intention du monde des sorciers.

 

        Mais que fait maintenant Castaneda de ses journées ?

        Il parle aux singes déments - pour l'instant en tout cas - dans des résidences privées, des studios de danse, des librairies. Ils font des pèlerinages depuis le monde entier - les icônes de la « Nouvelle Conscience » : le passé, le présent, et le futur ; des groupies de l'énergie, des psys et des chamans, des avocats, des fans du Grateful Dead, des percussionnistes, des déboulonnés et des rêveurs lucides, des étudiants, des mondains et des séducteurs, des channeleurs, des méditants et des magnats, et même des petits amis et des amoureux depuis 10 000 ans. Des preneurs de notes furieux viennent, des naguals juniors en cours de fabrication.

Certains écriront des livres sur lui; les plus paresseux, quelques chapitres.   D'autres donneront des séminaires - c'est-à-dire, toutes taxes comprises.

 

        « Ils viennent, dit-il, pour écouter pendant quelques heures, et le week-end d'après ils font des conférences sur Castaneda. C'est le comportement du macaque. »

        Il se tient devant eux des heures durant, aguichant et exhortant leurs corps d'énergie, et cela produit un effet à la fois chaud et froid, comme de la glace aride.

Avec une divine finesse, il arrache des contes sauvages de liberté et de pouvoir, comme on tire des foulards du chapeau - émouvant, élégant, obscène, hilarant, à figer le sang, et d'une précision chirurgicale. « Demandez-moi n'importe quoi ! Revendique t-il. Qu'aimeriez-vous savoir ? »

 

        Pourquoi Castaneda et consorts se rendent-ils disponibles ? Pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qu'ils ont à y gagner ?

 

 

L'énorme porte

 

 

        Castaneda : « Il y a quelqu'un qui va dans l'inconnu et attend qu'on la rejoigne. Elle s'appelle Carol Tiggs - ma contrepartie. Elle était avec nous, puis elle a disparut. Sa disparition a duré dix ans. Là où elle est allée est inconcevable. Cela n'a rien à voir avec la rationalité. Alors s'il vous plaît, suspendez votre jugement ! Nous allons porter un autocollant : LE SENS COMMUN TUE.

 

        « Carol Tiggs est partie. Elle ne vivait pas dans les montagnes au Nouveau Mexique, je vous assure. Un jour, je donnai une conférence à la librairie Phoenix et elle s'est matérialisée. Mon cœur a bondit sous ma chemise, pom pom pom. J'ai continué à parler. J'ai parlé pendant deux heures sans savoir ce que je disais. Je l'ai emmené dehors et lui ai demandé où elle était partie pendant ces dix années ! Elle est devenue méfiante et s'est mise à transpirer. Elle n'avait que de vagues souvenirs. Elle plaisantait.

        « La réapparition de Carol Tiggs a ouvert une énorme porte - énergétiquement - à travers laquelle nous allons et venons. Il y a une immense entrée d'où je peux vous accrocher à l'intention de la sorcellerie. Son retour nous a donné un nouvel anneau de pouvoir ; elle a ramené avec elle une formidable masse d'énergie qui nous a permit de nous présenter au public.

 

        « C'est pourquoi nous sommes disponibles à présent. Quelqu'un fut présenté à Carol Tiggs durant une conférence. Il lui dit : ‘Mais vous avez l'air tellement normale !'

        « Carol Tiggs a répondu : ‘A quoi est-ce que vous vous attendiez ? Que de la lumière sorte de mes nichons ?' »

 

 

Les putes de la perception

 

 

        Qui est Castaneda et a t-il une vie ?

        On est déjà en 1994 : Pourquoi n'arrête t-il pas tout ça ? Qu'il nous dise son âge et qu'il laisse Avedon prendre une photo de lui. Personne ne lui a dit que la confidentialité c'était terminé ? Que de révéler les détails n'allait rien atténuer ?

En échange de notre totale attention, il est allé en Orient pour nous. Il y a des choses qu'on aimerait connaître - le côté mondain, les choses personnelles.

Comme où est-ce qu'il vit ? Qu'est-ce qu'il pense des duos de Sinatra ? Qu'a-t-il fait avec les profits flagrants de ses livres ? Est-ce qu'il conduit une Bentley turbo comme tous les gros vieux Babas ? Est-ce que c'était vraiment lui avec Michael Jordan et Edmund White chez Barneys ?

 

        Ils ont essayé de l'épingler pendant des années.

        Ils ont même reconstruit son visage avec les souvenirs d'anciens collègues et de connaissances douteuses ; ce résultat absurde ressemble à l'interprétation que donnerait un artiste de la police d'un Olmèque pour le Rider's Digest. Dans les années 70, une photo apparut sur la couverture du Time (seuls les yeux étaient visibles) - lorsque le magazine apprit que la photo était un faux, ils ne lui pardonnèrent jamais.

A l'époque où on disait que Paul McCartney était mort, la rumeur se solidifia. Carlos Castaneda était en fait Margaret Mead.

 

        Son agent et ses avocats esquivent continuellement les attaques des journalistes et des planeurs glandeurs fous spirituels, des déménageurs et des chercheurs new age, des artistes désirant adapter son travail - connus et inconnus, avec ou sans permission - et des faux séminaires, pleins d'imitateurs de Carlos.

 

        Après trente ans, sa tête n'a toujours pas de prix. Il ne s'intéresse nullement aux gourous et au gourouisme ; il n'y aura pas de Bentley turbo, pas de ranchs remplis de dévots enturbannés, pas de page spécial dans Vogue. Il n'y aura pas d'institut Castaneda, pas de Centre d'Etudes Avancées en Sorcellerie, pas d'Académie du Rêve - pas d'infos publicités, pas de champignons, et pas de sexe tantrique. Il n'y aura pas de biographie et il n'y aura pas de scandales. Lorsqu'il est invité à faire une conférence, Castaneda n'est pas payé et offre de payer le prix du trajet. L'entrée coûte en général quelques dollars, pour couvrir les frais de location du gymnase. Tout ce qui est demandé aux participants est leur  attention totale.

 

        « La liberté est gratuite, dit-il, elle ne peut pas être achetée ou comprise. Avec mes livres, j'ai essayé de présenter une option - la conscience peut être un intermédiaire pour le transport ou le mouvement. Je n'ai pas été assez convaincant ; ils pensent que j'écris des romans. Si j'étais grand et beau, les choses seraient différentes - ils écouteraient Grand Papa. Les gens disent : ‘ Vous mentez'. Comment pourrais-je mentir ? Vous ne mentez que pour obtenir quelque chose, pour manipuler. Je ne veux rien de personne - juste un consensus. Nous aimerions qu'il y ait un consensus disant qu'il existe d'autres mondes en dehors du notre. S'il existe un consensus de faire pousser des ailes, alors le vol existera. Avec le consensus vient la masse ; avec la masse il y aura mouvement. »

 

        Castaneda et ses complices sont des radicaux énergétiques de ce qui pourrait être la seule révolution significative de notre temps - il n'y a rien de réducteur à transformer l'impératif biologique en impératif d'évolution. Si l'ordre social suprême commande la procréation, l'ordre sans peur des sorciers (qui sont tous des pirates énergétiques) est à la recherche de quelque chose de moins terrestre.

Leur surprenante intention épique est de quitter la Terre comme don Juan l'a fait vingt ans auparavant : en tant que pure énergie, et avec la conscience intacte.

Les sorciers appellent ce saut périlleux le vol abstrait.

 

 

La masse critique

 

 

        J'ai rencontré Castaneda et les sorcières durant toute une semaine, dans des restaurants, des chambres d'hôtel, et des centres commerciaux. Ils sont attirants et vibrants de jeunesse. Les femmes s'habillent avec discrétion, et une touche de chic décontracté. Vous ne les remarqueriez pas dans une foule, et c'est le but.

 

        Je lisais en diagonal le New Yorker, à l'extérieur du café de Regent Beverly Wilshire. La pub pour le Drambuie (marque de whisky) semblait particulièrement horrible : « Inévitablement, peu importe à quel point nous luttons, d'une façon ou d'une autre, un jour nous devenons nos parents. Au lieu de résister à cette impression, nous vous invitons à célébrer ce rite de passage avec une excellente liqueur »...

 

        Don Juan riait dans sa tombe - où en dehors de celle-ci -, ce qui m'amena à une profusion de questions : Où était-il ? Au même endroit d'où était revenu Carol Tiggs ? Si c'était le cas, cela signifiait-il que le vieux nagual pouvait réapparaître ?

Dans « Le Feu du Dedans », Castaneda écrit que don Juan et son clan se sont évanouis quelque part en 1973 - quatorze navigateurs sont partis vers la seconde attention. Qu'était exactement la seconde attention ? Tout semblait clair quand je lisais les livres.

 

        Je cherchais mes notes. J'avais gribouillé ‘seconde attention = conscience accrue' dans la marge d'une page, mais cela ne m'aida pas. Avec impatiente, je me dirigeai vers « La Force du Silence », « Le Don de l'Aigle », « Voyage à Ixtlan ». Bien que je n'en aie pas compris la plus grosse partie, les bases avaient été décrites avec cohérence. Pourquoi n'avais-je rien pu retenir dans ma tête ? J'avais loupé Sorcery 101 (bande dessinée américaine).

 

        Je commandai un cappuccino et attendis. Je laissai mon esprit vagabonder. Je pensais à Donner-Grau et aux singes japonais. Quand j'avais parlé avec elle au téléphone, pour organiser une rencontre, elle avait mentionné Imo. Tous les étudiants d'anthropologie savent qui est Imo, le célèbre macaque. Un jour, Imo lava spontanément une patate douce avant de la manger ; en peu de temps, tous les macaques de l'île suivaient son exemple. Les anthropologues pourraient appeler cela ‘comportement culturel', mais Donner-Grau disait que c'était un parfait exemple de l'intersubjectivité de masse du singe.

 

        Castaneda apparut. Il me serra la main avec un grand sourire, et s'assit. J'allais amener le sujet sur les singes, lorsqu'il commença à pleurer. Son front se plissa ; tout son corps se contorsionna dans la posture de la lamentation. Il commença bientôt à haleter comme un mérou lancé dans une citerne. Sa lèvre inférieure se crispa, humide et électrifiée. Son bras se déploya vers moi, la main tremblante - puis il l'ouvrit telle la plante en train d'éclore la nuit dans « La Petite Boutique des Horreurs », comme pour recevoir l'aumône.

        « S'il vous plaît ! » S'exclama t-il, en prenant une pause tremblante avec ses muscles faciaux, juste pour recracher les mots. Il s'accroupit sur moi, et avec une supplication de besoin : « S'il vous plaît, aimez-moi ! »

 

        Castaneda sanglotait à nouveau, un grand écorché, enseveli sous l'eau, le pathos aisé, tout en devenant un truc obscène pleurnichant.

«  C'est ce que nous sommes : des singes avec des écuelles en étain. Si routiniers, si faibles. Masturbateurs. Nous sommes sublimes, mais le singe dément manque d'énergie pour voir - alors le cerveau de la bête prévaut. Nous ne pouvons pas saisir notre fenêtre d'opportunité, notre centimètre cube de chance. Comment pourrions-nous ? Nous sommes trop occupés à nous accrocher à la main de maman. A penser à quel point nous sommes merveilleux, sensibles, uniques.

« Nous ne sommes pas uniques ! Le scénario de notre vie à déjà été écrit par d'autres, dit-il, grimaçant sinistrement. Nous le savons...mais on s'en fout. 

 

        « Nous disons : ‘Rien à foutre'. Nous sommes d'ultimes cyniques. Cono ! Carajo ! C'est comme ça que nous vivons. Dans un caniveau de merde chaude. ‘Qu'est-ce qu'ils ont fait de nous ?' C'est ce que don Juan avait l'habitude de dire.

« Il me disait : ‘Comment va la carotte ?'

« Je demandais : ‘Qu'est-ce que vous voulez dire ?'

« Il répondait : ‘La carotte qu'ils t'ont fourrée dans le cul.'

« J'étais terriblement offensé ; il pouvait vraiment m'offenser ! Surtout quand il disait : ‘Sois reconnaissant, ils ne l'ont pas encore enfoncée.'

 

        « Mais nous avons le choix, pourquoi restons-nous dans le caniveau ?

« C'est trop chaud. Nous ne voulons pas partir - nous détestons dire au revoir. Et nous sommes teeellllemmmeeennnt inquiets, nous nous faisons du souci vingt-six heures par jour ! Et à propos de quoi nous inquiétons nous ? »

Il sourie à nouveau, tel le malicieux chat d'Alice : « A propos de moi ! Et moi ? Qu'est-ce que je vais y gagner ? Qu'est-ce qui va m'arriver ? Une telle égomanie ! Si horrible. Mais fascinant! »

 

        Je dis à Carlos que ses vues me semblaient être un peu sévères, et il ria.

« Oui, dit-il, avec le ton ridicule d'un universitaire constipé. Castaneda est un vieil homme aigri et fou. »

 

        Sa caricature était drôle, et brutalement bien ciblée.

« Le singe avide attrape une graine en s'écorchant, et ne peut pas renoncer au contrôle. Il y a des études là-dessus; rien ne nous fera lâcher cette graine. La main restera accrochée même après que le bras ait été coupé - nous mourons accrochés à notre merde. Mais pourquoi ? Est-ce tout ce qu'il y a  - comme l'a dit Mademoiselle Peggy Lee ? Ce n'est pas possible. C'est trop horrible.

« Nous devons apprendre comment laisser tomber.

« Nous collectionnons les souvenirs et les collons dans des livres, le talons du ticket d'un spectacle à Broadway d'il y a dix ans. Nous mourons accrochés à des souvenirs.

 

        « Être un sorcier, c'est avoir l'énergie, la curiosité, et le cran de laisser tomber, pour sauter dans l'inconnu - tout ce dont on a besoin c'est d'une redéfinition, d'une ré-instrumentation.

« Nous devons nous voir comme des êtres qui vont mourir. Une fois que tu as accepté cela, le monde s'ouvre. Mais pour embrasser cette définition, tu dois avoir des tripes en acier. L'héritage naturel des êtres sensibles : nous ne percevons pas, nous interprétons.

 

        Castaneda : « Quand tu dis ‘montagne' ou ‘arbre' ou ‘Maison Blanche', tu invoques un univers de détails avec un seul énoncé ; c'est magique.

 

        « Tu vois, nous sommes des créatures visuelles.

        « Tu pourrais lécher la Maison Blanche - la renifler, la toucher - et ça ne te parlerait pas. Mais avec un seul regard, tu sais tout ce qu'il y a à savoir : le ‘ berceau de la démocratie', peu importe. Tu n'as même pas besoin de regarder, tu vois déjà Clinton assis à l'intérieur, Nixon en train de prier à genoux - peu importe. Notre monde est une agglutination de détails, une avalanche de gloses - nous ne percevons pas, nous interprétons seulement. Et notre système d'interprétation nous a rendu paresseux et cyniques. Nous préférons dire : ‘Castaneda est un menteur', ou ‘Ce business d'options perceptuelles n'est tout simplement pas pour moi.'

« Qu'est-ce qui est pour toi ? Qu'est-ce qui est réel ? Ce monde de la vie de tous les jours, dur, merdique, et sans signification ? Est-ce que ce sont la sénilité et le désespoir qui sont réels ? 

 

        « Que le monde soit ‘donné' et ‘final' est un concept fallacieux. Depuis que nous sommes tout petit, on a obtenu de nous notre ‘adhésion'. Un jour, lorsque nous avons appris la sténo de l'interprétation, le monde nous dit ‘ bienvenue'. Bienvenue dans quoi ? En prison. Bienvenue en enfer.

« Qu'est-ce qui se passerait s'il s'avérait que Castaneda n'invente rien ? Si c'est vrai, alors tu es vraiment dans le pétrin.

 

        « Le système d'interprétation peut être interrompu ; il n'est pas final. Il y a des mondes dans les mondes, aussi réels que celui-là. Au-delà de ce mur, il y a un monde, cette pièce est un univers de détails. Les autistes sont perdus, figés par les détails - ils tracent du doigt la fente jusqu'à ce qu'il saigne. Nous avons été piégés par la pièce de la vie de tous les jours. Il y a d'autres options que ce monde, aussi réelles que ce monde, des endroits où tu peux vivre ou mourir. Les sorciers le font - comme c'est excitant !

 

        « Penser que c'est le seul monde inclusif...c'est le prototype même de l'arrogance. Pourquoi ne pas ouvrir la porte vers une autre pièce ? C'est l'héritage naturel des êtres sensibles. Il est temps d'interpréter et de construire de nouvelles gloses. Aller dans un endroit où il n' y a pas de connaissance a priori. Ne jettes pas ton vieux système d'interprétation - utilise-le, de neuf heures à cinq heures. Et après cinq heures ? C'est l'heure magique. »

 

 

On ne parle pas espagnol ici : moi pas parler espagnol ici

 

 

        Mais que veut-il dire par « heure magique » ?

        Leurs livres sont méticuleusement détaillés d'évocations de l'inconnu, bien que l'ironie demeure ; il n'y a pas vraiment de lexique pour leur expérience. L'heure magique n'est pas un mot ami - Ce sont des surplus d'énergie dont on fait l'expérience avec le corps. Dès que Castaneda quittait don Juan pour retourner à Los Angeles, le vieux nagual aimait dire qu'il savait si son apprenti était à la hauteur. Il pouvait faire une liste, disait-il - peut-être une longue liste, mais une liste quand même - sur laquelle les actions et les pensées de Castaneda pouvaient être mises à découvert, inévitablement. Mais il était impossible de faire la même chose pour son maître. Il n'y avait pas d'intersubjectivité entre les deux hommes. Quoi qu'ait fait l'Indien dans la seconde attention, cela ne pouvait qu'être expérimenté, pas communiqué. En retour, Castaneda n'avait ni l'énergie ni la préparation nécessaire pour un tel consensus.

 

        Mais le singe est possédé par les mots et la syntaxe. Il doit comprendre, à tout prix. Et il doit être alimenté à sa compréhension.

Castaneda : « Nous sommes des êtres linéaires : de dangereuses créatures d'habitude et de répétition. Nous avons besoin de connaître : La place du poulet ! La place du lacet de chaussure ! L'endroit où on lave la voiture ! Si un jour l'un d'entre eux n'est pas là - nous devenons cinglés. »

        Il insista pour payer le repas. Quand le serveur revint avec la note, j'eus soudain l'urgent besoin d'attraper sa carte de crédit et de voir si elle était à son nom. Il repéra mon coup d'oeil.

 

        « Un directeur commercial essaya une fois d'obtenir de moi que je participe à l'ancienne pub d'American Express : CARLOS CASTANEDA, MEMBRE DEPUIS 1968. » Il ria joyeusement, revenant à son sujet. « Nous sommes des singes lourds, très rituels. Mon ami Ralph avait l'habitude de voir sa grand-mère tous les lundi soir. Un jour elle est morte. Et il me dit : ‘Hé Joe' - J'étais Joe à cette époque - ‘hé Joe, maintenant on peut se voir les lundi soir. Es-tu libre le lundi Joe ?' ‘ Tu veux dire tous les lundi Ralph ?' ‘Oui, oui ! Tous les lundi. Ce serait super non ?' ‘Mais tous les lundi ? Pour toujours ?' ‘Oui, Joe, toi et moi, tous les lundi - pour toujours !' »

 

 

Sorcellerie 101

 

 

        Castaneda : « J'ai rencontré un scientifique dans une fête - un homme célèbre. Eminent. Une lumière. Le professeur X. Il voulait me discréditer, complètement. Il me dit : ‘ J'ai lu votre premier livre ; le reste était ennuyeux. Vous voyez, les anecdotes ne m'intéressent pas. Ce qui m'intéresse ce sont les preuves.'

 

        « Professeur X me défiait. Il devait penser que j'étais aussi important que lui.

        « J'ai dit : ‘ Si je devais vous prouver la loi de la gravité, n'auriez-vous pas besoin d'un certain degré d'entraînement pour me suivre ? Vous auriez besoin d'une ‘adhésion au club' - peut-être même d'un certain équipement. Vous auriez besoin d'avoir un haut niveau en physique. Vous auriez déjà fait d'énormes sacrifices pour apprendre : aller à l'école, étudier de longues heures. Vous auriez peut-être même cesser de sortir.' Je lui ai dis que s'il voulait des preuves, il aurait du suivre Sorcellerie 101.

        « Mais il ne voulait pas faire ça. Cela demande de la préparation. Il se mit en colère et quitta la pièce.

 

        « La sorcellerie est un flux, un processus. Tout comme en physique, tu as besoin d'une certaine connaissance pour suivre le flux des équations.

        « Le professeur X aurait dû accomplir certaines choses très basiques pour être dans la position d'avoir assez d'énergie pour comprendre le flux de la sorcellerie. Il aurait eu à ‘récapituler' sa vie. Donc : le scientifique voulait une preuve mais ne voulait pas se préparer. C'est ainsi que nous sommes. Nous ne voulons pas faire le travail - nous voulons être hélitreuillés à la conscience, sans avoir de boue sur les chaussures. Et si nous n'aimons pas ce que nous voyons, nous voulons être ramené par hélicoptère. »


Publié à 09:57 le 3 juillet 2007 dans Carlos Castaneda interviews
Page précédente
Page 29 sur 103