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« Un matin, » continua t-il, « Linda arriva très nerveuse au café. »
« Qu'est-ce qui se passe » lui ai-je demandé. « Que pasa ? »
Carlos s'assit bien droit dans sa chaise, croisa les jambes, et parla avec une voix haut perchée.
« Il est ici, » dit-elle. « Carlos Castaneda. Dans l'allée. Il y a un grand Mexicain assis dans une limousine blanche avec les fenêtres relevées, et il écrit des notes sur un carnet jaune. Je suis sûr que c'est lui - il y a des rumeurs comme quoi Castaneda est à Tucson. Qu'est-ce que je fais ? »
« Je ne savais pas quoi dire. Je lui dis simplement d'y aller et de se présenter. Elle pensait qu'elle était trop grosse et que Castaneda ne s'attarderait pas sur une serveuse dans une gargotte crasseuse. Je la regardais se tenant devant moi avec sa casquette et son tablier. Pour moi elle était jolie et radieuse. Elle était jeune et vivante, et avait l'esprit vif.
« Tu es parfaite comme tu es, » lui dis-je.
« Alors elle se mit du rouge à lèvres, arrangea ses cheveux et sortit dans l'allée. Deux minutes plus tard, elle revint les yeux pleins de larmes.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? lui demandai-je. Elle pouvait à peine parler.
« J'ai frappé à la vitre...et il l'a baissé...et j'ai dit ‘salut,' et je lui ai dit que je m'appelais Linda...mais il a juste remonté la vitre...et il ne voudra plus jamais me parler. »
« Je me sentais très mal, » dit Carlos, la tristesse assombrissant son regard. « Bien sûr, je savais que ce n'était pas Castaneda, mais je pensais qu'elle aurait rencontré un type qui l'aurait emmené dîner. Je ne savais pas quoi faire. Je l'ai prise dans mes bras. » Il fit une pause, regardant par la fenêtre les silhouettes des palmiers alignés dans la rue.
« Et j'ai commencé à pleurer aussi. Vous voyez, j'en étais venu à vraiment aimer cette fille. Nous avions été les meilleurs amis pendant presque une année. Je voulais lui dire qui j'étais, mais je savais qu'elle ne me croirait jamais. Elle aurait pensé que je faisais cela pour qu'elle se sente mieux. Vous voyez, pendant tout ce temps, elle me connaissait en tant que Joe Cortes. »
Carlos Castaneda, l'homme qu'elle rêvait de rencontrer, la tenait dans ses bras, pleurant d'amour pour elle. Mais elle ne le reconnut pas. L'amour passe par un alias. Je pris conscience que j'étais comme Linda, réalisant que ce à quoi j'aspire est quelque chose d'autre que cette vie faite de moments se déployant les uns après les autres d'une manière que je ne pourrais jamais planifier ou même imaginer.
Carlos s'arrêta et me regarda. Dehors, des mouettes criaient, et le soleil couchant marbrait le ciel. Nous étions assis dans le rose décroissant du coucher de soleil. Rien ne bougeait.
« Lorsque je retournai à mon studio, La Gorda était assise là, à m'attendre. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle me retrouvait toujours. Je lui dis ce qui venait de se passer et lui demandai ce que je devais faire.
«Vamanos, » dit-elle.
« Mais je ne peux pas partir comme ça, » lui dis-je. « Je dois donner deux semaines de préavis, former un remplaçant, dire au revoir à mes amis. »
« C'est quoi le problème ? » dit-elle. « Tu as peur que personne ne sache cuire les œufs comme Carlos Castaneda ? Vamanos. » Et nous sommes montés dans mon camion et nous sommes partis.
Carlos se leva pour partir, attrapa sa veste, et étendit ses bras. J'allais directement l'embrasser, et une joie passa à travers moi comme un rayon de lune balayant l'horizon.
Plusieurs jours plus tard, alors que l'initiation kalachakra tirait à sa fin, Martina et moi nous assîmes dans nos sièges en velours dans l'obscurité, à l'intérieur de l'auditorium étouffant de Santa Monica. Nous nouâmes des bandeaux rouges sur nos yeux. Nous lançâmes sept fois des cure-dents dans les airs. Nous nous visualisâmes comme la déité kalachakra à quatre visages, avec vingt quatre bras, embrassant son consort jaune safran à quatre visages et à huit bras. Nous léchâmes du yaourt déposé dans notre paume droite. Nous imaginâmes des points rouges remonter le long de notre colonne vertébrale et se mélanger avec des points blancs descendant le long de notre colonne. Les moines tibétains chantèrent leur bourdon polytonal, martelèrent leurs tambours, frappèrent leurs gongs, fracassèrent leurs cymbales, et soufflèrent dans des cornes de 2 mètres de long, dans une symphonie qui fit vibrer tout notre squelette. Nous fîmes le vœu de dire la vérité, d'être bon, d'être généreux, de cultiver l'amour, et de nous dédier à l'illumination de tous les êtres.
En retournant à l'hôtel, Martina, un sourire coquin sur ses lèvres pleines, me dit que Carlos allait nous rendre une autre visite ce soir là. Nous disposâmes une assiette de biscuits et de fromage, un bol de fruits, et des bouteilles d'eau minérale. Alors que le soleil était suspendu à l'horizon, nous l'entendîmes frapper à la porte.
Carlos portait le même costume froissé que j'avais vu sur lui quelques jours plus tôt. Il plaça ses mains sur le ventre bombé de Martina et se pencha sur elle. « Hola, chica. Que tal ? » Envoya t-il à l'enfant pas encore naît. « Tienes una madre muy bonita, muy sympatica, y muy especial. » Il ferma les yeux et resta là, en silence, pendant un moment, puis se tourna vers moi et me donna l'accolade.
Martina se cala contre un amas de coussins sur le lit, je m'assis sur le divan, et Carlos prit place dans le fauteuil. Il demanda à Martina des nouvelles de son mari, de ses enfants, de leurs amis communs. Nous parlâmes du temps ; il était théâtral même en parlant du smog, passant en un instant d'un langage lucide et précis à un torrent de blasphèmes divertissants. Son enjouement réchauffait la pièce comme un feu de cheminée.
« Dites m'en plus à propos de La Gorda, » entreprit finalement Martina, se rallongeant sur les coussins comme une enfant attendant son histoire favorite.
Carlos s'arrêta pendant un moment, son regard persistant sur chacune d'entre nous une seconde de trop, de la façon dont vous regardez dans les yeux un amant potentiel.
« Une autre fois, j'étais prêt à quitter Nayarit, » dit-il, « et La Gorda me donna ces instructions. »
Carlos s'allongea dans son fauteuil, étendit ses genoux de part et d'autre, sortit son ventre, et parla d'une voix aigue. Je pouvais voir La Gorda, grosse et brune.
« Carlos, vas à Escondido. Prends une chambre dans un motel, le genre de chambre avec une moquette couleur olive, pleine de tâches de café et de brûlures de cigarettes, où les meubles empestent le vieux tabac. »
« Combien de temps dois-je y rester ? » demandai-je.
« Jusqu'à ce que tu meurs, » dit-elle avec un sourire qui me glaça les os.
« Je ne ferais pas ça, » lui dis-je. « J'aime ma vie à Los Angeles. J'aime mes amis. J'aime mon appartement. »
« Je suis monté dans mon vieux camion, et j'ai roulé. Après quelques heures sur l'autoroute mexicaine, je commençai à penser que ma vie à Los Angeles n'était pas si bien que ça. Après quelques heures de plus, je commençai à penser que ma vie à Los Angeles avait aussi ses côtés déplaisants. En approchant de la frontière à Tijuana, ma vie à Los Angeles paraissait complètement misérable. Je fis demi-tour et pris la direction d'Escondido ; je m'arrêtai dans le premier motel que je pus trouver et pris une chambre. Elle avait une moquette couleur olive avec des tâches de café et des brûlures de cigarettes, et puait le vieux tabac. Je suis resté seul dans cette chambre pendant des semaines. Peut-être des mois ». Carlos soupira.
J'avais récemment terminé une performance sur la solitude. Pour développer la pièce, j'avais étudié mes gestes dans le privé : la façon dont je prenais mes repas en face de la télévision ; la façon dont je restais dans la lumière du frigo ouvert, fixant une brique de lait, une bouteille de jus d'orange, du tofu en train de flotter dans un bol d'eau ; les intonations et le langage utilisés quand je me parlais à moi-même, la manière dont mon corps s'enroulait dans le lit ; la mélodie de mes pleurs. J'étais en train d'essayer de décortiquer la solitude afin de pouvoir examiner son noyau. Je pensais alors que la douleur pouvait disparaître, comme des particules de matière se transformant en vagues de lumière lorsqu'elles sont étudiées sous un microscope électronique. Le travail avait reçu des critiques élogieuses, mais la solitude m'agressait toujours. J'avais besoin de conseils.
« Qu'avez-vous fait ? » demandai-je à Carlos, incapable de contenir ma curiosité. « Avez-vous regardé a télévision, écouté la radio, lu des livres, parlé au téléphone ? »
« Rien, » dit Carlos calmement, attrapant mon regard durant un instant, puis laissant ses yeux retomber sur ses mains jointes. « Je n'ai rien fait. » Il parlait doucement. « J'ai étudié les motifs des brûlures de cigarettes sur la moquette. J'ai fixé le plafond. J'ai regardé la poussière danser dans la lumière qui venait des portes en verre coulissantes. J'ai bu du café. J'ai mangé. Lorsque la peur arrivait, je me blottissais sous le couvre-lit - Parfois la chaleur de l'anxiété me faisait tellement suer, que je jetais les couvertures sur le sol. Parfois, la terreur était si forte que je m'enroulais au bord du lit et je pressais le coin du matelas contre mon ventre, mon plexus solaire, en essayant juste de rester en vie. J'étais sûr que j'allais mourir. Et puis un jour, finalement...j'ai laissé aller. »
Il s'arrêta et me regarda, et je le regardai en retour, de la façon dont vous ne pouvez plus détacher vos yeux d'un cerf jusqu'à ce que l'un de vous bouge.
« Soudain, quelque chose a changé, » continua t-il. « La peur s'est envolée. Et tout ce à quoi j'avais toujours tenu - la douleur de l'enfance, les luttes liées à ma carrière, le succès, l'argent, les romances, les femmes qui m'avait quitté, celles que je désirais encore, le passé, le futur, le ‘Est-ce que tu m'aimes ? Est-ce qu'il m'aime ! Est-ce qu'elle m'aime ?' Comment nous perdons notre vie...tout cela s'est évanoui. En un instant, j'étais entièrement libre. Et je ne m'étais jamais senti aussi heureux de toute ma vie. »
Carlos prit une gorgée d'eau et regarda par la fenêtre. Le ciel était sombre, et les bruits de la circulation nocturne envahirent la pièce.
« J'ai appelé mes amis à Los Angeles, » dit-il en souriant.
« Partagez-vous mes affaires, » leur ai-je dit. « Je ne reviens pas. » ils pensaient que j'étais bourré. « Je ne suis pas bourré, » les ai-je assuré. « Je suis parfaitement sobre. Si vous ne prenez pas mes affaires, le propriétaire le fera. »
Le matin suivant, je sortis du motel, montai dans mon camion, et repartis. Je ne savais pas où j'allais, et je m'en fichais. Je n'avais jamais été plus heureux de toute ma vie.
« Vous voyez, » dit Carlos, en se tassant à nouveau dans son fauteuil, « la différence entre moi et la plupart des gens est que la majeure partie des gens prennent leur vie comme s'ils étaient dans un train et qu'ils étaient assis dans le wagon de queue. Ils regardent les voies défiler derrière eux et voient qu'il s'est passé ceci et cela, et ils sont déçus. Mais ils s'y font. Et ils savent exactement ce qui va arriver ensuite à cause de ce qui s'est passé avant. Ils croient que leur futur sera exactement comme leur passé - le même lot de déceptions, le même lot de plaisirs. »
« Mais moi, je regarde ma vie comme si j'étais assis dans la locomotive. Devant moi, le paysage disparaît au loin. Je ne sais pas où je vais, et je n'ai aucun idée de ce qui va arriver ensuite. Peu importe ce qui s'est passé hier, je sais qu'aujourd'hui tout peut arriver. C'est ce qui me maintient heureux. C'est ce qui me maintient en vie. »
Carlos étincelait d'énergie et d'aisance. Son bien-être était contagieux.
« Vous devez écouter les appels tranquilles du coeur, » dit-il, d'une voix calme et étouffée. « L'ambition est l'ennemi de l'intuition. Vous devez être silencieux. Vous devez écouter les appels tranquilles du coeur et savoir que tout peut arriver. »
J'étais assise tranquillement, en train d'écouter. C'était comme si les mots de Carlos avaient dévoré les démons de l'accablement qui s'étaient logés dans les murs de ma poitrine comme des mollusques. Je dois me souvenir de cette histoire, pensais-je pour moi-même.
« Es muy tarde, » dit Carlos, se levant et étirant les jambes. « Martina, tu dois te reposer. Et moi, je travaille la nuit, donc je dois partir. »
« Exact, la pratique de l'immortalité. S'il vous plaît, faites-moi une faveur et ne disparaissez pas de ce plan avant de m'avoir rendu visite à San Francisco, » dit Martina, en souriant.
« Ne t'inquiète pas, » la rassura Carlos, plaçant à nouveau les mains sur son ventre.
Nous raccompagnâmes Carlos jusqu'à la porte, et il m'embrassa une dernière fois. Il sifflait en marchant dans le hall. J'avais envie de lui courir après, de tomber à genoux et de le supplier de m'emmener avec lui. Je voulais entrer dans le monde du rêve et cheminer à travers les royaumes post-mortem avec Carlos comme guide. Je voulais apprendre comment mourir sans mourir.
« Martina, pouvons-nous aller avec lui ? » implorais-je.
« Tu plaisantes ? Je suis crevée, » gémit-elle, s'effondrant sur le lit et attrapant le téléphone. « On commande des glaces, on rampe sous les couvertures, et on regarde David Letterman. »
Cela semblait être une bonne idée.
Une vague de joie venant du monde ordinaire s'empara de moi. Alors que Martina était en train de composer le numéro du service d'étage, je marchai jusqu'à la fenêtre et observai Carlos marcher d'un pas rapide sous les arcades des palmiers. Personne ne s'arrêta pour le regarder, personne ne le prit en photo, ni ne lui demanda son autographe. Il était totalement anonyme. Je suivis sa progression sur le trottoir jusqu'à ce qu'il grimpe dans son vieux camion et qu'il disparaisse.
Copyright Février 1996
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