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La chance masquée par la vie ordinaire
The Sun magazine - Février 1996
Par Nina Wise
Mon quarantième anniversaire approchait tel un raz-de-marée. J'étais seule, sans enfant, et je me posais des questions sur ma vie d'artiste performer suivant un culte mais sans revenus fixes. J'avais manqué les indices propres à l'âge adulte : un divan, une salle à manger, un service de vaisselle, une télévision couleur. Bien que j'ai essayé de me convaincre que cela était dû au fait que je venais de me séparer d'un amant qui était propriétaire d'à peu près tout le mobilier et les appareils électroniques que j'avais utilisé pendant sept ans, je savais que le vrai problème était que j'avais consacré ma vie à mon travail et que je n'étais pas devenue célèbre assez rapidement. Je n'avais pas de contrats pour des livres, pas de business avec le cinéma, pas d'apparition télévisée. J'avais besoin d'aide, d'une carte pour me guider à travers la semi existence lunaire de ma défaite.
Un des grands avantages de la déception est qu'elle vous conduit à la religion - habituellement pas celle dans laquelle vous avez été élevé ; si celle-ci avait marché, vous ne seriez pas dans cette condition. Il aurait fallut un exorcisme pour écarter les démons qui avaient capté le vent de mon anniversaire approchant, et qui étaient en train de donner des petits coups de langue glacée près de mon oreille, me chantant une liturgie symphonique de protestation. Je décidai d'apprendre à méditer, découvris un maître bouddhiste vipassana dans mon quartier, et commençai à m'asseoir tous les matins sur mon zafu violet.
Une après-midi, mon amie Martina appela pour me dire que le Dalai Lama venait à Santa Monica pour donner une initiation kalachakra. J'avais rencontrée Martina dans les coulisses de l'une de mes performances. « Cette fantaisie sexuelle avec le frigo était divine », me dit-elle plus tard durant l'une de ses fêtes sur Pacific Heights, tandis que les majordomes portaient des plateaux d'argent remplis de saumon fumé et de toasts au caviar, piétinant au milieu d'une foule effervescente d'environnementalistes, d'éditeurs, d'écrivains, et de philanthropes. Martina a grandit en Argentine, où traditionnellement, les rupins recréent autour d'eux un milieu international de royauté, d'intellectuels, et d'artistes. Ses yeux marron et brûlants exsudaient la confiance, ses joues étaient aphrodisiaques, et elle arborait une mèche d'argent dans ses cheveux bruns pour montrer que, même si elle épiloguait sur un tapis blanc paré d'inestimables antiquités, elle était vraiment une rebelle. Au moment du champagne, Martina et moi découvrîmes que nous étions toutes les deux des chercheuses. Nous commençâmes à aller ensemble à des retraites, des conférences sur le dharma, des satsangs, et des darshans.
« Est-ce que tu veux aller à Santa Monica avec moi et être ma colocataire ? » me demandait Martina au téléphone.
L'initiation kalachakra est une des pratiques les plus ésotériques et les plus avancées dans le Bouddhisme tibétain. Durant la cérémonie, les participants jurent de dévouer leur vie à l'altruisme et de devenir bodhisattva, des gens illuminés qui, au lieu de descendre la roue de l'incarnation au moment de leur mort, retourne sur Terre pour servir tous les êtres vivants. Normalement, l'initiation est donnée uniquement aux étudiants ayant des années de pratique derrière eux, mais, le monde était dans un tel état de désolation que le Dalai Lama avait décidé d'offrir la transmission à quiconque se sentait enclin à participer. Beaucoup de mes amis se rendaient en Californie du sud pour cet évènement. J'acceptai l'invitation de Martina sans hésitation.
Quand j'arrivai au Shangri La, un hôtel classieux art déco situé sur Ocean Boulevard, Martina était en train de s'équilibrer sur un énorme lit afin de déplier un magasine sur la maternité sur son ventre, qui émergeait tel une baleine venant d'un calme océan. Elle attendait son cinquième enfant après une pause de douze ans, et avait besoin de s'informer sur comment être parent. Je m'allongeai à ses côtés et extirpai le texte de quarante pages qu'on nous avait donné pour les cinq jours du processus d'initiation :
A partir de maintenant jusqu'à l'illumination, je susciterai l'intention altruiste de devenir illuminé, je susciterai la pensée très pure, et abandonnerai le concept du Je et du Moi.
Je n'étais pas certaine de tout comprendre. « Martina, quelle est la pensée très pure ? » demandai-je, espérant une discussion approfondie sur le dharma.
« Ça n'a pas d'importance. Nous y parviendrons par osmose. Pense-tu que je devrais avoir un service à couches ? »
« Absolument », dis-je, retournant à l'incompréhensible texte.
Dans la matinée, nous attendîmes dans une queue qui s'étirait autour de l'immeuble jusqu'à ce que ce soit notre tour de prendre trois gorgées d'eau safranée bénie et de recracher notre mental et nos toxines émotionnelles dans un énorme seau en plastique blanc.
« Je vais vomir, » gémit Martina, se couvrant les yeux afin de ne pas avoir à regarder la salive mousseuse couleur urine.
Nous effectuâmes trois prostrations en entrant dans le hall - une pour Bouddha, une pour l'enseignement, et une pour la communauté des chercheurs. Alors que nous cherchions nos places au milieu de la foule de l'auditorium, j'essayai de ne pas fixer les célébrités. Nous nous assîmes dans des sièges en velours, sortîmes nos livres, et étudiâmes la scène, où des moines vêtus de robes lie-de-vin à une seule manche et de coiffes jaunes bouton d'or chantaient un chant de gorge multi octave, et le Dalai Lama récitait des instructions détaillées en tibétain.
« On en est à quelle page ? » demandai-je à Martina.
« Ça n'a pas d'importance, » dit-elle, se réveillant d'une sieste. « Respire. Médite. »
« Mais on est supposé être en train de visualiser une déité avec des bras verts et une fleur sur le front. »
« Relax,» dit-elle en fermant à nouveau les yeux, étendant ses jambes, et en reposant sa tête sur le dossier de la chaise.
Mais je ne pouvais pas me relaxer. C'était l'occasion de recevoir une importante transmission. Je luttai pour suivre le texte :
A l'intérieur du grand sceau de claire lumière dépourvue des élaborations inhérentes à l'existence, le centre d'un océan de nuages d'offrande de Samantabhadra, tel un arc-en-ciel à cinq couleurs complètement décoré...
A la pause, les gens se ruèrent dans le hall, où des lignes sinueuses se dégageaient depuis les téléphones payant comme les cheveux de Méduse. Des hommes en jean avec des T-shirts Lacoste déambulaient dehors sous le soleil de Santa Monica, des téléphones portables pressés contre leurs oreilles :
« As-tu reçu des directives pour la fête que Richard Gere organise pour le Dalai Lama ? »
« Est-ce que mon agent a appelé ? »
« Il a dit qu'il allait signer ? Fantastique. Peut-être que ce truc va marcher. »
« J'ai entendu dire qu'il y aurait trois fêtes ce soir, et un dîner quelque part. Est-ce que Barbara Streisand sera là ? Renseigne-toi. »
Au son du gong, les gens se ruèrent en direction de l'auditorium. Imprégnés par la chaleur de l'été, nous nous plaçâmes dans les fauteuils cossus et priâmes pour être plein de vérité, bon, et compatissant. Deux cent d'entre nous firent ensemble le vœu de dédier leur vie au bien-être des autres.
Sur le chemin du retour vers l'hôtel, Martina murmura, en prenant un air de conspirateur, que son ami Carlos Castaneda allait venir nous rejoindre pour le dîner.
« N'en parle à personne. C'est juste entre nous. Il est un peu difficile concernant les personnes avec qui il sort. »
Nous n'avions qu'une demi-heure pour nous préparer. Comme des camarades de chambre se préparant pour un rendez-vous, nous prîmes notre douche ensemble, oscillant épaules contre épaules en face du miroir de la salle de bain avec nos sèche-cheveux et nos rouges à lèvres, et choisîmes nos tenues avec finesse. Nos poignets étaient encore moites du parfum français de Martina lorsque nous entendîmes quelqu'un frapper à la porte. Martina glissa à travers la pièce avec une pause étudiée et ouvrit la porte. Un petit homme aux cheveux gris, vêtu d'un costume froissé en polyester et de bottes de cow-boy sales l'embrassa dans l'entrée.
Cela ne pouvait pas s'agir de lui, pensai-je. J'avais imaginé quelqu'un de grand, avec de larges épaules et une toison épaisse de cheveux noirs - un air d'aristocratie mexicaine imprégnait le chamanisme et les ravins désertiques. Au lycée, j'avais lu tous les livres de Castaneda, et ils m'avaient affectée plus que tout ce que j'avais étudié. Les comptes-rendus de Castaneda sur ses rencontres au Mexique avec le sorcier indien yaqui don Juan Matus avaient éduqué toute ma génération. Mes amis et moi nous citions don Juan. « Suis un chemin qui a du cœur, » nous disions-nous. « La mort se trouve près de ton épaule gauche. » Nous prenions des drogues psychédéliques et essayions de changer le monde en un lieu qui valorisait l'amour plutôt que le matérialisme, et la magie plutôt que la science. Castaneda et don Juan étaient nos guides sur un territoire hors la loi - un territoire que nos parents trop conservateurs avaient peur d'explorer. Castaneda était notre père de remplacement, don Juan notre maître spirituel, notre prophète.
« Carlos, voici Nina, » dit Martina, souriant avec une grâce intégrée. « Nina, Carlos Castaneda. »
Telle la terre ouverte par le soc de la charrue, le visage de Carlos s'éclaira d'un large sourire lorsqu'il me serra la main. Sa main était aussi chaude qu'un nid d'oiseau. Il s'assit dans un fauteuil à imprimé floral et demanda un verre d'eau. Je pouvais à peine croire que j'étais dans la même pièce que cet homme.
Martina alla directement au cœur du sujet. « J'ai attendu très longtemps pour vous demander cela : qu'est-il vraiment arrivé à don Juan ? Est-ce qu'il est mort ? »
« Non, non, » dit Castaneda avec un gloussement, « il n'est pas mort. Il a disparu. Il est allé de l'autre côté. Je suis en train d'apprendre cela aussi : à devenir immortel. C'est mon boulot maintenant. La plupart des gens pensent que leur travail est ce qu'ils font durant la journée, mais le vrai travail a lieu dans l'obscurité. La plupart des gens gâchent leur vie parce qu'ils oublient qu'ils vont mourir. C'est durant la nuit, en rêve, que je pratique. Quand vous apprenez comment mourir, vous apprenez à vivre pour toujours.
« Après que don Juan ait traversé, La Gorda devint mon benefactor, » continua t-il, se penchant en avant et nous regardant toutes les deux directement dans les yeux. « Elle était grosse et laide, avec les cheveux noirs comme du charbon et les yeux sombres. J'étais complètement sous le charme. »
Et j'étais moi complètement sous son charme à présent. Sa voix, la gaîté de son accent espagnol berçant un anglais impeccable, m'hypnotisait. Ses yeux brillaient de la satisfaction de nous avoir capturé.
« Et tout ce que La Gorda voulait que je fasse, je devais le faire. Un jour, alors que je me préparais à quitter le Mexique pour rentrer à Los Angeles, elle me dit qu'à la place, je devais aller à Tucson. Elle me dit que je devais travailler comme cuisiner dans un bar.
« Non, » lui ai-je dit, « J'aime ma vie à Los Angeles. J'aime mes amis. Je ne vais pas à Tucson. Je ne sais pas cuisiner. »
« Je suis monté dans mon camion, et j'ai roulé. A six heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles n'est pas si super.' A douze heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles a ses hauts et ses bas.' A dix-huit heures de Nayarit, sur la frontière avec l'Arizona, je me retrouvais à penser, ‘Ma vie à Los Angeles est complètement misérable.' J'ai roulé jusqu'à Tucson, ai remonté la route jusqu'à la première gargote qui s'est présentée, je suis entré à l'intérieur et j'ai demandé du boulot. »
A ce moment de l'histoire, Carlos croisa les bras, gonfla sa poitrine, et intensifia sa voix.
« Tu connais les œufs ? » m'a demandé le patron. « Tu vois, les hamburgers et les frites c'est facile, mais nous servons des petits déjeuners toute la journée, et tu dois connaître les œufs. »
« Je ne connaissais pas les oeufs, alors j'ai trouvé un studio, et j'ai cuisiné des oeufs pendant deux semaines - brouillés, à la coque, à feu vif, des œufs mollets, des œufs durs, des omelettes, des œufs pochés. Ensuite je suis retourné au café. ‘ Tu connais les œufs ?' m'a à nouveau demandé le patron.
« Oui, je connais les œufs, » ai-je répondu.
Carlos gloussa, adorant l'histoire. Je m'assis avec les jambes relevées sur le divan pastel et étudiai son visage. Les critiques dans la presse avaient récemment essayé de discréditer ses affirmations d'avoir été l'apprenti d'un chaman au Mexique. Les critiques sympathiques suggéraient que c'était juste la preuve d'une certaine poésie. Les plus dures l'accusaient d'escroquerie. J'écoutais l'histoire de Carlos comme un détective, guettant les failles éventuelles. J'examinais son visage sombre et ridé, ses yeux, cherchant une supercherie évidente. Mais j'étais séduite par son enthousiasme, son rire éclatant, son intelligence, et je plongeai dans l'histoire comme si j'avais été emportée par le débit d'une rivière.
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