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Los Angeles 1995 - Conférence Castaneda (7)

 
 
 
 
Los Angeles, séminaire intensif, août 1995
 
 
 
 

Carlos Castaneda - Conférence du dimanche après-midi



         Aujourd'hui c'est notre dernier jour. Est-ce que vous pouvez m'entendre ? (il réajuste le fil de son micro). Donc, nous sommes sur le point de finir notre route de trois semaines. Beaucoup de gens sont mécontents car nous n'avons pas répondu à leurs besoins personnels. C'était impossible. Je vous ai dit au début que j'allais dire des choses dérangeantes. Vous avez besoin de suspendre votre jugement. C'est un accord qui va avoir lieu entre votre corps d'énergie et « ça ». Nous ne pouvons pas être des investisseurs, et penser toujours en fonction du « moi ». Ne me donnez pas de cette saloperie à propos de l'ego ! Vous posez des questions en fonction de ce que veut votre ego. Non, vous n'êtes pas parti de rien. Vous avez été atteint à un niveau très bizarrement profond, croyez-moi. Vous allez vous souvenir de ce que j'ai dit : j'ai contourné mon mental, et ainsi j'ai contourné le vôtre. C'est une manœuvre de sorcier. C'est quelque chose que nous ne pratiquons pas dans le monde de la vie quotidienne, à cause du « moi ».

         N'ayez pas le sentiment d'avoir été escroqué. Ne formulez pas d'accusations comme, « Où as-tu rangé ces ciseaux ?! », ou, « Tu ne vois pas que je t'aime ?! » (demandé sur un ton de reproche). J'étais dans le bureau d'un avocat. C'était un gars exquis. Une jeune femme était là, qui voulait récupérer son compte (elle ne voulait plus travailler avec lui). « Vous ne m'aimez pas ? », demanda l'avocat. « Bien sûr que je vous aime bordel ! », répondit-elle, énervée. Mais c'est ce que nous faisons tous. La plainte est dans la question. La plupart des questions que j'avais étaient en rapport avec le désir ou la sensualité. « Qu'est-ce que je fais avec mon désir ? », je disais à don Juan, avec ce ton de voix (faible, pleurnichard). « Don Juan, qu'est-ce que je dois faire, je ne peux pas vivre sans avoir une femme dans mon lit tous les jours ! » Don Juan répondait toujours, « Eh bien, si le ton de ta voix peut donner une quelconque indication sur ton niveau de désir, tu n'as pas à t'inquiéter... » Si nous avions vraiment un désir aussi grand que ça, nous aurions trois femmes. « Est-ce que c'est bien de regarder le cul de quelqu'un ? » C'est le mental. Si vous vous calmiez un peu, vous ne seriez pas comme ça.

         Certains ont mentionné ma « plainte » à propos de certaines choses. Je décris un processus phénoménologique. Un gars qui se plaignait m'a demandé quelle était la différence entre sa plainte et la mienne. Je décris un processus. Je lui ai demandé comment il se sentait. « Très mal ! », il a répondu. Mais moi je me sens bien...Tout comme pour mon avocat, pour qui je dois concocter des histoires afin qu'il sente à quel point ma vie est merdique. Putain, qu'est-ce qu'il m'aime !

         Mon œil droit ne voit plus très bien. Quelque chose m'emporte chaque jour vers mon côté gauche, l'endroit où la vision est à 360°, là où je tournoie complètement, cela affecte les yeux. Comment je me sens ? Les gens me demandent comment je nourris mon corps lorsque je pars pour de longues périodes de temps. Vous l'emportez avec vous ! Les chaussures et tout le reste. Ils me demandent, « Bon, pourquoi avez-vous besoin de partir ? » Mais plus j'essaye d'expliquer les choses, plus je me sens mal, comme tout le monde.

         Don Juan était abstrait. Nous sommes en train d'exploser, nous sommes le dernier maillon. Oui, nous avons tous eu de longs apprentissages. Mais ce n'est plus le cas maintenant. Nous ne pouvons pas vous tenir la main. Nous vous donnons le meilleur de l'explosion. Nous devons être fluides pour faire face à ce « quelque chose » de nouveau. Au moment décisif, nous devons y entrer, et y établir rapidement un ordre inhérent. C'est l'agilité que je voulais décrire. Cela peut paraître stupide, mais laissez votre corps d'énergie digérer.

         Je suis un scientifique en sciences sociales, par définition et par choix. Je voulais écrire des articles d'ethnobotanique, alors je suis parti à la recherche d'un indien. Un anthropologue m'a servi de guide. La raison pour laquelle don Juan m'a regardé, c'est parce que Bill, qui nous a mis en relation, était sur le point de mourir d'une crise cardiaque. Un an plus tard, il est mort. Don Juan a vu quelque chose en lui qui lui a indiqué qu'il était sur le point de mourir ; quand je lui ai demandé ce que c'était, il m'a dit qu'une fois que j'aurais appris à voir, je serais capable de le faire aussi, mais je ne peux toujours pas le faire. Je ne sais donc pas ce que don Juan a fait.

         Ainsi, j'ai été présenté à don Juan par la mort elle-même. C'était un signe important pour don Juan, cela signifiait la mort de sa lignée après moi. C'est pourquoi don Juan devait me prêter attention. Puisque les sorciers n'agissent qu'en fonction de ce que « ça » leur dicte, il devait m'apporter toute l'aide qu'il pouvait. Il dévia la direction de mon intérêt. J'étais étudiant en ethnométhodologie, une composante de l'ethnologie et de la phénoménologie. Alfred Shultz, auteur dans ce domaine, prend le monde de la vie de tous les jours comme un sujet sérieux de discussion philosophique. Selon ses termes, nous sommes tous de surprenants sociologues de notre propre culture quotidienne, alors pourquoi ne pas nous considérer nous-mêmes comme les experts que sont les sociologues ?

         En 1883, un statisticien mesura la quantité de crottin de cheval laissée par les voitures à cheval dans Manhattan, et conclut qu'en 1923, tout Manhattan serait recouvert d'une épaisse couche de crottin. Bien sûr, les voitures sans chevaux furent inventées, et donc sa projection fut jetée par la fenêtre. Nous sommes en train de supprimer la forêt vierge...mais nous n'avons pas pris en compte les virus qui vont nous conduire à l'extinction. J'ai connu une femme activiste qui a écrit deux pages entières dans le New-York Times, en blâmant George Bush à propos de la déforestation. Elle-même a cinq enfants, mais...ce n'est pas un mal. C'est ça le problème. Elle m'a demandé de contribuer. Non ! Elle est coincée dans un slogan répétitif. Ça sonne bien mais ça n'a pas de signification. La population continue de s'accroître. Comment allons-nous régler ce problème, en protestant ? Où allons-nous mettre tout notre papier toilette ? Je lui ai dit qu'il existait différents niveaux de sofistication par rapport à comment nous affirmons et expliquons les choses. La plupart se contente de répéter des slogans, cela n'a aucun sens. Ce n'est pas de la réflexion, c'est juste de la rhétorique. Mais ça semble bien à première vue...

         Bon, j'ai encore digressé. Donc, je suis allé chez un tailleur pour apprendre à ressembler à un ethnométhodologue. Et j'apprenais à parler en mordillant ma lèvre de cette façon (durant sa démonstration, il prend l'air du penseur sérieux et fait rire l'audience). Puis, j'ai rencontré cet homme qui m'a accueilli - l'épitomé de tout ce que je ne voulais pas trouver, mais ce fut pour moi l'ultime expérience. J'étais bien préparé à le prendre au sérieux une fois dépassées mes barrières...l'ego. J'étais préparé à le prendre mortellement au sérieux, mais il avait un travail à faire sur moi. Ma résistance était tout comme la vôtre. Nous prétendons être aventureux, mais nous restons bloqués face à la nouveauté. Je posais des questions obscènes à don Juan, tout comme vous. Je me plaignais, « J'ai roulé 2500 Km pour venir vous voir, et vous ne faites rien, à part vous moquez de tout ce qui est sacré. » Il était seulement en train de me montrer les failles. Mais il adorait rire, alors il était agressif en me les montrant...Il me donnait des coups - un seul petit coup et je bougeais.

         Puis, il me présenta une manière extraordinaire de comprendre l'univers, infiniment plus inclusive que celle de mon grand-père. Tout ce que fit mon grand-père fut de m'enseigner à être un égomaniaque, à vivre une vie inutile et à mourir d'une mort inutile. Annulez ça ! Bougez-vous ! Ils vous « flanquent » dans cet état, alors flanquez-vous dehors. Ils vous ont fait ainsi ! Don Juan m'a donné un format, le « chemin du guerrier ». Il définit ce qu'est la sorcellerie. Pas d'incantations... je m'abstiens de parler de l'Eglise catholique, encore que ce soit plus facile que de parler des Amérindiens - un sujet très sensible ces jours-ci. Mais ils déforestent les plaines, et brûlent le sol des Etats-Unis. Il n'y là rien de sacré, rien de spirituel. C'est rituel. Nous tombons tous dans ce genre de choses.

         Quelque chose nous dicte nos croyances. Pourquoi cette angoisse ? Ce sont simplement des placebos qui nous maintiennent en rang, et nous empêchent d'examiner ce qui se passe. Nous voyons la faille chez l'autre, mais pas chez nous. J'ai vu des Américains d'origine mexicaine récolter 3000 dollars en travaillant dans des parkings. Des professionnels. Mais quelle est la définition du problème ? Une des choses les plus difficiles au monde est de faire que des Argentins voient la vérité. Pourquoi ? Ils sont les meilleurs pour donner des explications. La blague c'est qu'il y a un psychologue par Argentin. J'avais un ami que j'essayais d'aider. Mais il y a une limite à ce qu'on peut faire pour quelqu'un sans sa coopération. Maintenant j'ai vraiment perdu le fil !

         La première loi de la sorcellerie : l'ego provoque la maladresse. Puis vient l'explication. Nous sommes capables de voir l'énergie telle qu'elle s'écoule, et donc de voir les êtres humains comme des conglomérats de champs énergétiques, maintenus ensemble par une mystérieuse force de cohésion, dont le résultat est un œuf lumineux. Nous décrivons le phénomène « d'apercevoir » l'énergie en « voir », bien que cela ne soit pas régi par les yeux mais plutôt par chaque morceau de notre conscience. Puisque nous sommes essentiellement visuels dans notre perception de la vie quotidienne, entendre est un acte minimal, et sentir et goûter n'existent pas, tout est reduit à l'expression visuelle. Ainsi, pour les objectifs de l'explication, nous disons que c'est « visuel, et bien plus ». Les sorciers ont fait ça durant des milliers d'années.

         C'est la seule façon de voir un être humain. Nous ne pouvons pas nous voir en tant qu'aura, ou en tant que « lumière azur », ce sont juste des explications, des interprétations. Il n'y a qu'une seule façon de marcher, c'est la façon bipède. Mais, combien de temps cela nous prend-il pour apprendre ? Des années. Donc, cela prend des années pour gagner...ou regagner, en fait, la capacité de voir l'énergie telle qu'elle s'écoule, sans interprétation. Le moment où nous interprétons, nous nous retrouvons devant le monde de la vie de tous les jours. Nous commentons une agglutination de détails en unités uniques de gloses sans fin. Cela nous prend une éternité pour apprendre à agglutiner une « chambre ». A l'intérieur de la « chambre », nous pouvons prendre « un mur », etc., en allant vers de plus en plus petites unités de gloses, à l'infini. C'est la manière dont nous avons appris à interpréter les données sensorielles comme sollicitation perceptuelle, et que nous avons émergé dans le monde de la vie de tous les jours.

         Pour les sorciers, le monde de la vie de tous les jours n'a aucun sens, à part en tant qu'accord que nous avons été forcé d'adopter. Regardez ce que nous faisons aux enfants autistes qui ne peuvent pas assembler une « chambre », qui ne peuvent pas faire de gloses. Nous les mettons dans des institutions, nous les droguons, nous leur donnons des électrochocs. Je suis presque devenu un psychanalyste profane. Mais c'était trop accablant. Rien que de penser - Je pourrais analyser vos rêves sexuels ! J'aurais été le « Dr Katz ». Maintenant, j'ai vraiment perdu le fil.

         Où est-ce que j'en étais ? Nous construisons des gloses de signification, de perception, d'intentionnalité. Nous intentionnons la chambre avant même qu'elle ne soit une chambre. Les autistes ne peuvent pas fixer leur point d'assemblage assez longtemps pour s'en préoccuper. Une fois, j'ai fait parlé un autiste. Mais mon professeur m'a recalé, sous prétexte que je n'avais pas suivi la bonne méthodologie. Nous pouvons leur prêter la position de notre point d'assemblage. Mais nous ne pouvons pas le faire à travers un processus. Nous le faisons à travers un canal d'affection. Les enfants s'accrochent et se mettent sur la position de notre point d'assemblage.

         Qu'est-ce que le point d'assemblage ? Le point d'assemblage est un point d'une intense luminosité, visible sans l'intervention des yeux. Nous le « sentons » ou le « voyons » dans l'œuf lumineux. L'œuf est de ma taille, les bras étendus dans chaque direction. L'art des sorciers est de vous taper depuis en dessous et de vous faire flotter, puisque nous sommes incrustés dans la matrice de la Terre.

         La responsabilité est affection pour les sorciers, c'est exquis. Cela n'a rien à voir avec l'ego. Ça vient de l'abstrait, de l'inconnu, de l'éternel. C'est irréfutable. Ils vous tapent, et vous flottez comme une bulle d'énergie. Le point d'assemblage est là (indiquant un point derrière le dos, entre les omoplates), la perception est « assemblée », d'où le nom de point d'assemblage. Ce n'est pas une théorie. C'est une conclusion faite par les sorciers et basée sur l'observation. Des milliards de champs énergétiques mobiles convergent et passent à travers le point d'assemblage, produisant le monde par des moyens indescriptibles. Cette position produit le monde de la vie de tous les jours (indiquant la même position entre les omoplates). Mais par là (indiquant des points situés à d'autres endroits), il y a d'autres ensembles de champs ou filaments énergétiques venant de toutes les directions concevables. Lorsque le point d'assemblage bouge et que les filaments convergent vers celui-ci, nous avons un autre monde complètement différent. Il est toujours à l'intérieur de l'œuf lumineux, ou du royaume de l'homme. Ces mondes peuvent être obscurs et bizarres, mais ils font toujours partie de nous.

         J'ai lu LaBarre ( ?) et Schlotke ( ?), des experts en peyotl. De gros textes, des livres épais. J'en ai lu trois d'entre eux, ensuite je suis devenu moi aussi un expert. J'ai dit à don Juan, « Je peux vous être très utile, étant donné ma connaissance sur le peyotl ». Don Juan ne lisait pas, il voyait directement, ce n'est pas un processus mental. Don Juan disait que l'œuf lumineux est l'épicentre ou le noyau de la tradition des sorciers. La sorcellerie ce n'est pas « hiya, hiya, hiya » (imitant un drôle de chant indien). Les gens me détestent quand je fais ça ! Mais je ne me moque pas, ce n'est pas ça. Lorsque nous faisons face à notre mort, nous ne sommes pas seuls, en train de mourir d'un cancer. Il y a des choses horribles emmagasinées en nous. C'est un choix. C'est notre choix de ne pas nous sentir offensés. Vous récoltez ce que vous semez.

         Ce qu'obtiennent les sorciers, c'est un moment de désespoir. Don Juan m'a donné des plantes hallucinogènes afin que j'aie accès à ce désespoir. Si nous ne sommes pas désespérés, ce n'est pas assez - nous sommes foutus. Pourquoi essayerions-nous, si nous sommes heureux dans notre vie quotidienne ? Jusqu'ici, j'ai été incapable de créer ce sens du désespoir chez les autres. Soit vous l'avez, soit vous ne l'avez pas. Comment pourrais-je défaire l'amour que les gens ont pour leur ego, pour la vie quotidienne ?


         Je veux vous offrir tout le traitement que puisse apporter un être final. Comme la petite fille de 10 ans. Je ne peux pas concevoir qu'elle ne sache pas ce qu'elle fait. Elle le sait, même si c'est à un niveau différent. Je respecte cela. La sorcellerie est l'art d'annuler le système d'interprétation qui rend le monde tel que nous le voyons. Annulez-le et l'énergie coulera jusqu'à vous. Le sorcier l'annule durant un temps suffisamment long pour voir. C'est ce qui fait de nous des sorciers. Qu'est-ce qu'un chaman ? Il contacte ses esprits, il boit du coca en fumant son tabac...cette annulation demande un effort immense et un immense désespoir. Si la vie quotidienne est okay, alors pourquoi s'en soucier ? Nous devenons complaisants. Il est pour moi impossible de casser la « ligne de complaisance ». Mais pas pour vous.

         Don Juan m'a dit, « Tu dois faire quelque chose d'extrêmement nihiliste, ou sinon tu vas juste le foutre dans ton sac de notes et devenir un professeur, aveuglant ses étudiants avec toutes ses recherches. » Il disait, « Tu dois quitter tes amis ; ils te connaissent tellement bien, tu n'as jamais été seul de ta vie. Vas louer une chambre et restes-y jusqu'à ce que tu meures. » Je lui ai demandé, « Quel est votre critère pour savoir que je suis mort ? » Il m'a répondu, « Lorsque être accompagné ou être seul n'aura plus aucune importance pour toi. Ne pense qu'en terme de ‘temporaire' », dit-il. « Alors tu ne pleurnicheras plus. Pense aux cinquante prochaines années comme étant ‘temporaires' ». Ainsi, ce jour là, je m'en suis débarrassé. J'étais heureux, mais lorsque je suis arrivé sur la route 365, cela m'a frappé. Qu'allais-je faire ? Revenir à ce que je connaissais ?...des routines. Cela me prit trois mois pour arriver à comprendre ce qu'était la paix. Don Juan avait réussi à créer un sentiment de désespoir en moi. Avant j'étais morbide, pas désespéré. Là, j'avais un besoin désespéré de sauter par dessus la barrière.

         Les gens demandent s'ils ont besoin de déménager à Los Angeles pour faire partie du groupe. Nous ne sommes pas un groupe. Nous sommes des navigateurs. Chacun d'entre nous est responsable de sa carte et de son plan de navigation. Ce groupe se réunit, mais nous ne sommes pas « amis ». Je pense que nous nous apprécions les uns les autres, mais je ne suis pas si sympa que ça - mon côté latin ressort, en tout cas quand je ne porte pas mon costume. Nous suivons une ligne de travail. Cela s'avère être l'affection la plus immuable qui soit, mais pas celle de l'investisseur. Nous ne travaillons pas ensemble pour faire des exercices de sorcellerie - assis tous ensemble durant la nuit, tous nus ! Rêvant chaque nuit avec un rêveur different ! (rires) Nous ne faisons pas ça.

         L'explosion que je vous offre est une expression du dernier maillon, un monde à découvrir. Il n'y a plus de tradition. Ce monde est défini aussi bien qu'il se développe. Il est de plus en plus aligné. Je vois l'énergie mais je ne sais pas pourquoi, ainsi cela m'équilibre. Et puis ? L'avantage est de savoir comment naviguer, comment démêler la réalité pendant un instant. Et l'utiliser à nouveau, ailleurs. La découverte du point d'assemblage est ce qui rendit les anciens sorciers puissants. Mais durant des générations, ils se sont rendus dingues en essayant de trouver où le placer et comment le fixer. C'est ainsi qu'apparurent les arts de rêver et de traquer.

         Rêver est l'art d'utiliser le processus naturel du sommeil pour déplacer le point d'assemblage vers de nouveaux endroits, et traquer est l'art de fixer le point d'assemblage sur cette nouvelle position afin d'assembler de nouveaux mondes véritables, inclusifs et complets. Ils devinrent si compétents à fixer la position du point d'assemblage qu'ils finirent par demeurer dans ces nouvelles positions, sans pouvoir en revenir. C'est comme les pelures d'un oignon. Il y a des milliards de positions possibles, mais ces positions ne sont pas toutes des mondes totalement inclusifs. Don Juan supposait qu'environ 600 positions étaient des mondes, les autres étaient des mondes fantômes, ils étaient trop « fugitifs » et pas assez « étoffés » pour s'y accrocher. Don Juan n'y était jamais allé mais les sorciers de l'antiquité, eux, y étaient allés. Même si je ne devais pénétrer que dans une seule couche des 600 pelures de l'oignon, c'est infiniment mieux que de mourir d'un cancer. Allez-y...

         Nous arrivons à un certain âge et il n'y plus aucun mystère. Rien de nouveau. Ce n'est pas un lieu commun. Je ne suis pas comme la femme gourou dont je vous ai parlé tout à l'heure, celle que j'ai rencontrée, qui massait les boules du jeune homme...Quand je lui ai demandé ce qu'elle voyait dans le miroir lorsqu'elle était seule le soir, elle m'a répondu, « Le grand secret est de ne pas être seule ! » Que c'est absurde. « Mais qu'est-ce que je fais avec mon désir ? » Si vous vous en inquiétez c'est que vous n'en avez pas. Avec ce niveau d'énergie ? C'est un mensonge. Confrontez-vous à ce que vous êtes.

         Si notre mère n'a pas eu un énorme orgasme au moment où nous avons été conçus, nous sommes des « baises ennuyeuses ». Alors, allez demander à maman. Le désir est amoindri par l'effet de l'alcool ou de l'herbe. Ce n'est pas le genre d'ingrédients qu'il faut prendre si on veut utiliser le corps physique. Faire ça, c'est répondre à leur commandement (celui des flyers), pas au notre.

         Le premier art, l'art de rêver, est l'art d'utiliser les rêves comme de véritables portes de perception. C'est la condition pour « atteler » l'attention de rêver, ou l'art de fixer l'attention dans les rêves sur différents objets, de façon systématique. C'est une manière disciplinée de vous souvenir que vous devez observer les objets dans vos rêves. Juste un coup d'oeil ; restez sur les objets aussi longtemps que possible jusqu'à ce qu'ils commencent à se dissoudre, puis, passez à un autre objet, et répétez la même action, jusqu'à ce que vous n'ayez plus d'attention de rêver et que vous vous endormiez.

         Quelque chose en nous enregistre nos efforts ; nous devenons meilleurs jusqu'à ce que nous puissions concentrer notre attention sur tout ce que nous voulons - 1000 objets. Rêver suit le mouvement naturel du point d'assemblage. Il se déplace très loin ou juste un peu. Lorsque le point d'assemblage se déplace sur des positions fantômes, nous faisons l'expérience d'un rêve ordinaire. Un jour votre point d'assemblage se retrouvera sur une position clé. A partir de là, vous aurez harnaché votre attention de rêver, et vous pourrez vous concentrer sur autant d'objets que vous le désirez. Le corps d'énergie connaît le seuil - combien d'objets vous avez besoin pour changer de rêve. Supposons que mon seuil soit 16 objets. Je me concentre sur 16 objets, après quoi je suis dans un monde différent, prévoyant que mon point d'assemblage s'est déplacé vers l'une des 600 positions. Ne désespérez pas. Un jour il bougera vers l'une de ces positions « étoffées ». A ce moment là, vous connaîtrez votre seuil. Vous entendrez « 16 objets ».

         Il y a deux choix, l'un est d'explorer l'inconnu humain, les positions se situant à l'intérieur de l'oeuf lumineux. L'autre est l'inconnaissable, qui ne peut être que partiellement connu. C'est le royaume des nouveaux voyants. Le second art est l'art de fixer le point d'assemblage sur la nouvelle position. Vous vous êtes suffisamment fixé sur des positions fantômes pour avoir des rêves bizarres. Mais avec le temps, vous atteignez la partie « étoffée », vous devenez suffisamment compétent pour savoir comment fixer le point d'assemblage sur la nouvelle position. Alors là, c'est parti. Le danger c'est de se faire piéger. Vous bougez corporellement, en permanence.

         Les anciens sorciers ne pouvaient pas revenir. Mais lorsque vous voyagez en dehors de l'oeuf, l'abstrait ne veut pas de vous. C'est « vous » qui le voulez. C'est l'idulgence humaine qui nous tire et nous piège dans des endroits qui sont à l'intérieur de l'inconnu humain. Les sorciers de l'antiquité, bien que perdus, sont « au paradis ». Le meilleur des mondes possibles. Mais pas dans la mentalité de don Juan. L'objectif de don Juan était la liberté totale. La liberté se définit par la capacité à laisser sa conscience grandir totalement.

         Les sorciers de l'antiquité étaient sujets à la voracité des flyers (il fit un mouvement pour montrer qu'ils avaient fait grandir leur conscience jusqu'au niveau de la poitrine, mais n'étaient pas complets). Lorsque votre conscience grandit totalement, elle se transforme en feu ; exquis. Impossible à concevoir. Que fit don Juan ? Impossible de savoir. Sa conscience a été augmentée au million. C'est pourquoi on appelle cela « la grande aventure ».

         Rêver et traquer. Rien à voir avec jouer des tours. Cela a à voir avec VOUS. Il n'y aucun moyen d'enseigner, on peut juste indiquer une direction. Vous travaillez, vous ne faites pas des exercices. Vous serez guidé par l'explosion du dernier maillon. C'est ça la proposition. Donc, si vous pouvez percevoir l'énergie, les possibilités sont...Je ne peux même pas dire ça. Chaque filament est éternel, s'étirant dans l'infini.

         Nous ne pouvons soutenir cette vue plus de quelques secondes, après quoi nous recommençons à interpréter. Mais cette pause nous permet de changer. Je ne suis ni un croyant, ni un adepte, ni un enseignant, ni un gourou. Je suis venu ici chaque jour pour vous parler. C'est ma tâche. Ma tâche d'expliquer. Mais je dois le faire sans gain en retour. Il n'y a rien que vous puissiez faire pour moi. Don Juan fut le premier être que j'ai rencontré qui n'avait besoin d'absolument rien de moi. C'est ça la beauté.

         Les gens viennent ici et essayent de me dénigrer. Il se sentent obligés de le faire. Comme c'est tragique...600 peaux de l'oignon sont juste un côté de la clôture. De l'autre côté, il y a le monde des êtres qui possèdent une conscience mais pas d'organisme ; le monde des êtres inorganiques. Ce sont des forces jumelles qui forment une unité complète, holiste. Nous n'avons pas été élevés pour remarquer le côté inorganique. Si nous le remarquons, il y a plus d'énergie disponible pour nous, tout comme dans la démonstration que je vous ai montrée, où une seule impulsion peut déplacer l'énergie vers différents côtés. Où est le type sur qui je l'ai appliquée ? (le type lève la main) Là ! Tu te sentais faible, puis fort ensuite, pas vrai ? (L'homme répond, « Oui - et pas seulement, vous avez à moitié guéri mon rhume ! ») J'ai peut-être déplacée plus d'énergie que prévu...

         Nous sommes dans un combat constant pour agglutiner notre énergie vers le centre, sur nos surrénales, là où elle est la plus utile, mais quelque chose est continuellement en train de lutter pour la diffuser à sa périphérie. Les sorciers ont dit qu'ils avaient voulu éviter une exaggération à propos du monde des êtres inorganiques. Alors pourquoi est-ce que je pense le contraire ? Je suis forcé de conclure que le fait que nous soyons poussé à être indulgent est accidentel, c'est la décision des flyers. Il est impossible d'éviter des parties de l'univers qui nous sont indispensables. C'est du déni. Dénier c'est blesser. Quelque chose m'empêche d'établir ce contact. Si je le faisais, je ne serais pas si faible.

         En voyant le corps, les sorciers voient une contrepartie, un jumeau. Où est cette contrepartie ? Pour certains elle est proche, mais d'autres ne l'ont pas. Pourquoi ? Si c'est vraiment un univers jumeau, pourquoi cette contrepartie est au Japon ? Quelque chose a contribué à l'écarter.

         Plus vous êtes discipliné, plus votre corps d'énergie est proche de vous. Le contact a lieu via le point d'assemblage. Le « corps de rêve », ou corps d'énergie - c'est la même chose, mais j'aime l'appeler corps d'énergie ; corps de rêve sous-entend que nous le forgeons en rêve, tandis que corps d'énergie est plus abstrait - a aussi un point d'assemblage. Au travers du rêve, on peut être proche du corps d'énergie, mais pas à travers le rêve lucide. Le corps d'énergie se rapproche lorsque l'on pratique le rêve, ou en exerçant notre attention de rêver. Le corps et l'esprit ne forment pas une dualité pour les sorciers. Le corps et le corps d'énergie forment une dualité.

          Il est important d'engager une entité qui soit le témoin de tout ce que vous faites. Cette entité c'est votre mort. Elle réduit la mesquinerie. Nous tentons de l'éviter. Pour utiliser la totalité de nos possibilités, nous devons pouvoir définir le problème. Donc, à moins que nous incorporions l'univers jumeau, nous sommes juste en train de boiter, pas de marcher. Cela ne veut pas dire que cette nuit les êtres inorganiques vont vous chopper par les gonades... « Qu'est-ce que je dois faire ? Vous m'avez dit que les êtres inorganiques étaient des êtres féminins... » Certains d'entre vous sont sur le point de naviguer...il y a ici une énergie magnifique. Certains seront toujours insatisfaits. Je ne peux rien y faire, et il n'y a rien en dehors de vous-même qui puisse vous aider.

         C'est pourquoi les Chacmools donnent des « diplômes ». Elles pensent qu'ils seront un jour précieux, alors elles les ont même numérotés ! Donc, quand vous m'envoyez des questions, envoyez-moi votre code, « 1/178 » par exemple, je saurais qui vous êtes. J'aimerais pouvoir inclure tout le monde, mais cela dépend d'un principe absurde - le choix. Alors pourquoi ne pas faire le choix de la liberté ? Les théories de don Juan ne sont pas des théories. Ce sont des conclusions, définitives. Nous aimerions inclure la totalité de l'humanité, alors je devine que vous pourriez dire que nous sommes « catholiques » à cet égard. Nos perceptions sont limitées par la culture, et l'histoire. Don Juan disait qu'il y a infiniment plus. Mais vous devez le faire vous-même. Don Juan m'a fourni des indicateurs. Il disait, « Ne retiens pas ce que je dis, fais-le ! » Utilisez ce séminaire comme un début. Si vous êtes désespéré, le désespoir trouvera une ouverture. Don Juan disait, « Ne crois pas ce que je dis, fais-le ! » Faites les passes, ajustez-vous autant que possible, souvenez-vous en de façon kinesthésique. Ensuite, quelque soit la prémisse que j'ai propagée directement à votre corps d'énergie, elle remontera à la surface. Puis nous ferons plus, beaucoup plus.

         Faisant parti de la connaissance traditionnelle de don Juan, le « Défieur de la mort » est une entité qui apparut en 1725, et qui alla à la rencontre du nagual Sebastian, qui était sacristain dans l'église de Tula. Le nagual pouvait travailler dans l'église et y était à l'abri. Il s'occupait des cloches, et des autres biens de l'église. Un jour, un vieil indien vint à lui et lui dit : « J'ai besoin de ton énergie, ou bien je te dénoncerai comme praticien de sorcellerie noire... » Bien sûr, avec cette menace, Sebastian était disposé à l'écouter. L'indien ne voulait que l'énergie du nagual.

         Nous avons tous un ombilical, le nombril, « le trou ». Nous mourons tous par là, c'est un endroit mortel, un trou dans le corps d'énergie, d'où la force de vie s'échappe au moment de la mort. Un nagual a deux fois l'énergie d'un homme normal, alors l'indien lui dit que lui donner une petite quantité d'énergie ne lui causerait aucun mal.

         Cet indien était en fait un sorcier qui vivait il y a 7000 ans ; il vit aujourd'hui en plaçant son point d'assemblage sur différentes positions, obtenant ainsi une « hypothèque » sur la vie. Il déplace son point d'assemblage sur un endroit particulier qui lui donne la qualité d'être comme un insecte. Il extrait alors l'énergie par le nombril du nagual, et tire cette énergie jusqu'à une espèce de poche. Son point d'assemblage retourne ensuite sur sa position habituelle, où il est comme tout le monde.

         Il n'a pas eu besoin d'énergie jusqu'en 1725. Puis, il s'est établi dans la lignée. En échange de l'énergie du nagual, il donnait des dons, des positions du point d'assemblage, ainsi que la connaissance nécessaire pour atteindre ces nouvelles positions et savoir quoi y faire. Sebastian était extraordinaire. Il reçut huit nouvelles positions de ce défieur de la mort. Lujan en reçut cinquante-deux ! Mais ce ne fut pas le cas pour don Juan, qui n'était pas intéressé par les dons du Défieur de la mort, ni pour moi. Mais il m'a touché, il n'y pouvait rien. Don Juan disait que j'étais mordu !

         Je croyais à moitié ce que don Juan disait à propos de l'existence du Défieur de la mort. Du maïs trouvé au Mexique avait été daté au carbone 14 et estimé vieux de 34 000 ans. La première migration vers le Mexique était supposée avoir eu lieu il y a seulement 10 000 ans, et ne se constituait que de chasseurs-cueilleurs. Mais don Juan disait que c'était faux. Il disait,« Nous avons chacun notre façon de mesurer le temps ; tu mesures, tandis que... je demande. »

         Un jour, don Juan me dit qu'il allait m'emmener voir le Défieur de la mort. Pas de problème, j'ai pensé, ce ne sont que des conneries. Et il m'emmena. J'étais complètement effrayé par les lueurs de l'aube. J'ai rencontré cet indien à l'accent le plus étrange qui soit. Il mettait l'accent sur toutes les mauvaises syllabes. Si l'accent d'un mot était sur la première syllabe, il le mettait sur la seconde. Mais il le faisait avec tant de constance que ce la me convainquit de sa sincérité.

         L'homme était très mince, sec. Il me rendit cinglé à force de parler comme ça. Il me dit,

« Mes yeux se sont promenés sur les casques des conquérants espagnols. Je les ai vus, j'ai vu comment ils se déplaçaient. J'ai senti leur gêne, et j'ai senti comment ils devaient dormir avec leur casque et leur armure, j'ai senti leur douleur. J'ai vu des choses incroyables. Qu'est-ce que tu veux ? »
« Rien », j'ai répliqué.
« Mais nous avons un arrangement. Avec toi, ce sera difficile, tu es le dernier... »

         Bien sûr, d'une certaine façon il savait que j'étais le dernier nagual de cette lignée, bien que je ne le sache pas à l'époque. Nous nous sommes rencontrés dans une ville du Mexique, un samedi. J'ai mangé du fromage avec lui, tout semblait être très normal. Nous nous sommes promenés. Ensuite, je sais que j'attendais que don Juan vienne me chercher, et je n'avais aucune idée de ce qui s'était passé. Je suis parti avec un sentiment terriblement ancien, évaporé, bienveillant, étranger, paisible. Cette nostalgie bizarre. C'était comme si j'étais engagé dans une lutte sans fin. C'est la première fois que j'ai vraiment réalisé qu'il y avait des choses qui n'avaient pas de fin.

         Je me suis réveillé dans une ville étrange. Il y avait une rue pavée, surélevée en son milieu. Une route sur laquelle on ne peut rouler qu'en première. La première chose que vous voyez en montant cette colline, ce sont les chapeaux des mexicains sur l'autre versant. C'était une sensation étrange, un sensation « cinématographique ». Donc, je regardais ça... (Don Juan découvrit que cette ville était l'épicentre de « convolutions énergétiques »). J'attendais don Juan avec ce sentiment de nostalgie, mais pour ma vie ou mon passé, c'était quelque chose d'étranger. Si ancien, si triste, bien que charmant et récurrent. Ce sentiment ne m'a jamais quitté, je ressens encore cette sensation, la lutte sans fin, sans possibilité de trouver une accalmie. Don Juan disait que c'était du poison que le Défieur de la mort avait laissé en moi. C'était comme être disposé, être prêt, comme si quelque chose allait arriver. Un sentiment étranger.

         La fois suivante où j'ai rencontré le Défieur de la mort se passa presque à la fin de la vie de don Juan. Dans une petite église de Tula, j'ai rencontré une femme extraordinaire. J'avais plus d'appréhension, don Juan dut littéralement me traîner dans l'église. Non loin de là, il y avait deux femmes et trois hommes qui sortaient de l'église. Les trois hommes descendirent les marches et les deux femmes entrèrent à l'intérieur. « Où est-il ? », demandai-je à don Juan, « Les hommes sont partis ».

          Don Juan répondit, « Qui t'a dit que le Défieur de la mort était un homme ? » Il indiqua la femme sur le dernier banc de l'église. Don Juan m'implora de « traverser » moi-même, d'observer la coutume, et de ne pas me donner en spectacle. La femme se tourna et sourit. A cet instant, je courus hors de l'église, en proie à une crise d'asthme. J'avais de l'asthme quand j'étais enfant...
« Pourquoi cette peur ? » me demanda don Juan.

         Mon nom de famille est Carlos Arana (prononcé « Arania »), et en portugais, Arana signifie araignée. Don Juan me demanda : « Qu'est-ce qui ne va pas Mr. Spider ? » Plus je m'éloignais, plus j'avais de la tachycardie. Puis, je me sentis vraiment très mal et dit simplement à don Juan : « Ok, allons-y », et retournais dans l'église et m'assis à côté de la femme.

         Elle me salua et me serra la main ; elle avait une voix râpeuse. « J'aime ton énergie...muy buen ». Elle m'emmena de rêves en rêves - durant neuf jours -, j'étais perdu, bien que je pensais qu'il ne s'était écoulé qu'une seule journée. Don Juan me dit que j'avais passé des accords dont je ne serai pas conscient avant d'être « pleinement mature ».

         Le Défieur de la mort est aussi réel que moi ou don Juan. C'est une possibilité d'être différente mais bizarre, qui est disponible pour chacun d'entre nous. L'inconnu humain est aussi éloigné que possible, mais il reste dans le domaine de nos possibilités. Ouah ! Qui sommes-nous ?!

         Sommes-nous simplement des voyageurs retenus dans un genre d'horrible piège ? Peut-être. Pour moi, j'ai vu le Défieur de la mort et don Juan comme des navigateurs. Je navigue, par conséquent qui sommes-nous ? Pourquoi accepter des accords du passé - être acariâtre, sénile, mécontent, répétitif et plein de regrets - quel qu'ils soient, ce ne sont pas des décisions.

         J'ai décidé de venir à ce séminaire - si c'est de la fiente de poulet, ainsi soit-il. C'est la voie du sorcier. « Oh, je n'ai pas reçu de traitement personnel... » Les gens viennent, et à la première fausse note, ils nous disent d'aller nous faire voir. Je dis que nous devons nous défaire de l'ego, mais alors c'est : « Vas te faire foutre ». Nous devons être aussi aiguisé qu'une lame de rasoir, allez-y doucement au début, puis vous pourrez sauter. Ne me donnez pas de, « Je sui volontaire pour rejoindre votre groupe, prenez-moi, prenez-moi, je ferai tout ce que vous voulez... » Cessez d'être un égomaniaque. « Oh je suis si déçu Carlos, pas de peyotl dans le désert ? »

         Hier soir je vous ai invité à étudier votre « héritage » (les écrits de la Bible, de Jésus, de Mohammed, etc), et de chercher le « moi, moi, moi ». C'est l'homme qui parle pour Dieu. Cela ne peut être quelque chose de personnel. A la minute où ça l'est, nous injectons du « moi » dedans. Qu'est-ce que le paradis ? L'humanité pour l'éternité ? Nous ne voulons pas de ça ! Qu'est-ce que la paix du paradis ? Je suis en toge, marchant de cette façon (il marche terriblement lentement)... Puis vint le Défieur de la mort. Un mâle extraordinaire de son temps.

         Les êtres inorganiques sont aussi attaqués par les flyers. Il n'y a rien qu'ils aimeraient plus que s'unir avec nous. Mais les seuls qui soient assez courageux sont les sorciers, des êtres qui veulent élargir leur conscience. Si vous professez être ce que vous êtes dans leur royaume, ils vous attrapent ! Comment pourraient-ils faire autrement puisqu'ils n'ont pas d'autre moyen de se faire connaître de nous. Nous sommes systématiquement séparés des êtres inorganiques par les flyers.

         Don Juan disait que les êtres inorganiques étaient dangereux. Le Défieur de la mort s'est fait attrapé par les êtres inorganiques, mais il a accepté leur offre. Il a passé des centaines d'années dans leur monde. Un jour, cette ultime combattant de la liberté a découvert un moyen de s'échapper. Se transformer en femme ! C'est très simple pour un sorcier. Une femme a la lueur de son point d'assemblage tournée vers l'intérieur, tandis que celle du point d'assemblage des hommes est tournée vers l'extérieur. Tout ce qu'on a à faire est de faire tourner le point d'assemblage sur lui-même, et tout notre corps se transforme en autre chose. Ce n'est pas simplement une illusion. En tant que femme, les êtres inorganiques ne se rendaient même pas compte qu'il existait, et il s'est simplement glissé hors de leur monde sans se faire remarquer. En faisant un marché avec les êtres inorganiques, il a perdu ses possibilités. Mais maintenant il est caput. Je suis le dernier de la lignée, alors que va faire le Défieur de la mort ? Il va venir avec moi, je suis sa dernière chance. Cela me donne la chair de poule, mais c'est infiniment plus excitant...

         Donc, ce défieur de la mort s'est échappé deux fois ! La première fois de la mort elle-même, puis du monde des êtres inorganiques. Quelle beauté, quelle élégance. Il a choisit de ne pas être humain, mais il demeure un être qui va mourir. Il ne connaît que la lutte, c'est une histoire, pas un bobard ! Il est chacun d'entre nous, mais rehaussé par sa soif de liberté. Je ne pense pas que le Défieur de la mort sache vraiment ce qu'est la liberté, et alors ? Il va vers quelque chose d'indéfini. C'est pourquoi j'essaye de me sortir de là (d'essayer d'arrêter de parler du Défieur de la mort). Car je vais pleurer comme un imbécile. N'osez pas croire que je n'en suis pas capable...

         J'ai eu la chance de le faire avec mon père, un homme horrible. Il chassait avec mon grand-père, il avait tous ces sifflets, ces appauts, qu'il accrochait autour de son épaule. Une fois, il tira un canard, que je dus ensuite abattre alors qu'il se trouvait dans un eucalyptus. Mais il était vieux et couvert de gale. Je détestais mon père. A un certain moment, don Juan me dit que je devais aller le voir. J'y suis allé. Je fus reçu à la porte, mais ne connaissais pas les habitudes de la maison. Je demandais à parler à « Piloto Arana », il vint me retrouver sur le seuil. Il était plus âgé, et élégant. « Je suis venu vous rendre visite », j'ai dit. Il était très civilisé, exquis. « Est-ce que vous voulez du thé, du café ? A présent, dites-moi qui vous êtes et où nous nous sommes rencontrés...», dit-il aimablement.

         « Okay, mais une fois que je vous aurai dit qui je suis, je n'aurais pas besoin de vous dire où nous nous sommes rencontrés (rires)... Je suis Carlos, ton fils, et je suis venu ici pour enterrer la hache de guerre, bien que je t'ai méprisé toute ma vie. »

         « Tu t'es engagé dans un combat unilatéral. Tu as lutté, et j'ai oublié », dit-il. Il m'invita à entrer, mais me fit promettre de garder ma véritable identité secrète... J'aimais vraiment bien cet homme. C'était un grand lecteur. Il avait même les livres de Carlos Castaneda dans sa collection. Un homme exquis, gentil, diplomate. Mais son système cognitif « connaissait » la raison pour laquelle j'étais venu, c'était pour lui demander de l'argent. Je l'attrapai par les bras pour lui exprimer ma plus profonde affection. Sa fille entra et vit cela. Elle dû être surprise car aucun homme n'avait jamais touché son père ainsi. Puis, je regardai sa fille dans les yeux et lui dit, « J'aurais aimé avoir un père comme le vôtre, en grandissant... » (A ce moment là de l'histoire, Carlos et la moitié de la salle étaient sur le point de pleurer).

         Mais...arrêtez-vous à cet endroit. Gelez l'instant, et vous garderez cet instant avec vous pour l'éternité. Comme des êtres qui vont mourir.



Publié à 07:50 le 25 mars 2008 dans Los Angeles août 1995
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