Le rendez-vous magique
Interviews, compte-rendus de séminaires et notes sur la Tenségrité et les Passes Magiques


Accueil
Qui suis-je ?
Livre d'or
Archives
Mes amis

Album photos

Rubriques

Carlos Castaneda conférences
Carlos Castaneda interviews
Carol Tiggs
Florinda Donner Grau
Instructeurs de Tenségrité
Journal la voie du guerrier
La Lune du Traqueur
Les Règles
Los Angeles août 1995
Notes de Sorcellerie
Omega Institut
Séminaires de Tenségrité
Taisha Abelar

Liens

Active Recapitulation
Ambre bleu
Cleargreen
Visions chamaniques


Arizona Republic-1997-Interview Castaneda

 
 
 
 
 
Arizona Republic, 3 août 1997
 
 
 

Par Thomas Ropp

 


Rencontre lumineuse : l'élusif Castaneda reste un homme complexe. Un ‘oeuf' ordinaire se rapproche du sorcier lettré Carlos Castaneda



         J'aurais pu lui demander n'importe quoi.


         « Je suis votre prisonnier, » dit Carlos Castaneda. Nous parlâmes de corbeaux. Je voulais plus particulièrement savoir comment on pouvait dire si un corbeau n'était pas vraiment un corbeau. « Vous regardez son énergie, » dit Castaneda. « Un corbeau qui est un sorcier brille d'une couleur ambre. »

         Il ne me dit pas de quelle couleur brillait un corbeau normal. Mais cela n'avait pas d'importance puisque je ne vois pas l'énergie pure. Castaneda, lui,  peut le faire, et affirme qu'il le fait depuis plusieurs années. Il commença par voir des humains comme des formes énergétiques, ou des « œufs lumineux, » dans la cafétéria d'UCLA alors qu'il travaillait sur son doctorat d'anthropologie, il y a de cela une trentaine d'années.

         C'est ainsi qu'a débuté mon repas avec Carlos Castaneda. C'était un jeudi, à 2h de l'après-midi. Nous nous retrouvîmes dans un restaurant cubain proche de West Hollywood. Je ne sus qu'au dernier moment où est-ce que j'allais rencontrer Castaneda. Son entourage dit que c'est comme ça que fait Castaneda. Il lit l'énergie pour décider des lieux de rencontre et de la plupart de ses autres affaires.

         « Tout ce que nous connaissons est une interprétation de l'énergie, » dit Castaneda. Pendant longtemps, j'avais eu peur d'avoir à trouver Castaneda dans Los Angeles, sans aucune indication, comme pour tester mon intention inflexible et le droit de mériter de parler à l'énigmatique légende et auteur de neuf best-sellers, dont le classique L'Herbe du Diable et la Petite Fumée.

         Donc, nous voici, juste deux œufs lumineux, en train de déjeûner. Dans mon meilleur espagnol, je commandai des moros y cristianos (ce que les Cubains appellent du riz blanc et des haricots noirs) y tostones (des bananes frites). Il jeta un coup d'œil sur son menu et dans un anglais parfait commanda : « Numéro 12. » Un steak et des pommes de terre.

         Je me sentis muy stupido.

         L'interview eut lieu à cause du séminaire de Tenségrité de Castaneda, qui se déroulera à Phoenix le week-end prochain. On me prévint que j'aurais à prendre l'avion jusqu'à Los Angeles car Castaneda ne donne pas d'interviews par téléphone. En fait, il donne rarement des interviews. Des décennies entières se sont écoulées sans que Castaneda ne fasse une seule apparition. Puis il a réapparu. Une conférence par ci. Une conférence par là. Seulement pour disparaître à nouveau.

         Ayant lu ses neuf livres (plusieurs fois) et partageant un intérêt commun pour l'anthropologiue culturelle, la métaphysique et tout particulièrement pour le mysticisme yaqui, mon point d'assemblage - un terme de Castaneda pour désigner un centre de perception - était tout frissonnant à l'idée d'avoir cette rare opportunité.

         Cependant, on m'avait dit qu'il y avait des règles de base, comme ne pas prendre de photo et ne pas faire d'enregistrement, mais opter pour simplement écouter et se souvenir (bien que je pris quelques notes à l'aveuglette sous la table, sur un petit carnet).

         Rétropectivement, dans la tradition de synchronicité des chamans, je suppose que ce déjeûner n'était pas vraiment accidentel. Deux semaines avant l'interview, j'avais mentionné à quelqu'un que j'étais surpris de constater que mon chemin n'avait pas encore croisé celui de Carlos Castaneda.

         Et puis il y avait eu ce corbeau.

         Quelques jours avant que j'apprenne que j'allais faire cette interview, je fus réveillé à 6h du matin par le puissant « caw-caw-caw » du plus grand corbeau que j'avais jamais vu. Il était perché sur sur le sommet d'un yucca situé hors de mon patio. Son cri était si puissant que l'écho se réverbérait sur les montagnes avoisinantes, créant un effet similaire au bruit du tonnerre. Je m'approchais de l'oiseau mais il ne parut pas en être effrayé. Il me regarda un instant puis concentra toute son attention derrière lui pour emplir l'air de ses vocalisations. Je détachais mon regard de l'oiseau, l'espace d'un instant, pour voir comment mes chats réagissaient. Lorsque je me tournais à nouveau, le corbeau avait disparu.

         Castaneda était intéressé par mon histoire de corbeau, mais n'offrit aucune explication. Les corbeaux et les corneilles, comme le savent tous les changeurs de forme, sont des formes populaires du voyage aux Amériques.

         On sait relativement peu de choses à propos de Castaneda. Désaccentuer l'importance donnée à l'ego et effacer l'histoire personnelle est la voie que la lignée de voyants de Castaneda a développée afin de devenir des guerriers de la connaissance pure. C'est aussi pour cela que les photos et les enregistrements sont interdits.

         « Il n'y a rien sur Carlos Castaneda, » dit-il. « La personnalité est une prétention. La reconnaissance ? Le succès ? Qui s'en préoccupe ? Si nous ne nous investissions pas autant dans notre ego, nous ne nous traiterions pas de façon si barbare. »

         Encore qu'il y ait quelques enregistrements, et Castaneda lui-même laisse filtrer un bonus personnel de temps en temps. Apparemment, Castaneda est né il y a environ 70 ans au Pérou, et fut élevé par un grand-père hédoniste. Mais il a passé la plus grande partie de sa vie à Los Angeles. Il fut diplômé de la Hollywood High School et a obtenu un doctorat en anthropologie à UCLA. Durant une courte période, il enseigna l'anthropologie culturelle à l'Université de California-Irvine.

         Castaneda ne se démarque pas au milieu d'une foule. En fait, vous ne le remarqueriez sans doute pas au milieu d'une foule. Il est minuscule, ne faisant pas plus d'1m55 et ne pesant sans doute pas plus de 45 kilos. Sa chevelure étoffée est presque complètement grise et coiffée vers l'avant. Il aime plaisanter sur les descriptions que les gens ont fait de lui, ressemblant à un jardinier, un chauffeur, ou à un serveur mexicain. L'écrivain Bruce Wagner à une fois demandé à Castaneda comment il décrirait son apparence. Castaneda suggéra Lee Marvin.

         Assis en face de moi, vêtu d'une chemise à manches courtes de couleur ambre et de pantalons kaki, les cheveux ébouriffés, il me fit penser à un professeur iclonoclaste à la retraite, le professeur de non-faire, en train de déjeûner. Excepté que ce professeur a un œil de sorcier, l'œil gauche, qui s'agrippe à votre conscience avec une force inimaginable.

         Mais toutes les descriptions sont décevantes et fragiles. Castaneda ne possède pas qu'une seule apparence. Mais plusieurs. Son apparence change avec ses humeurs, qui changent aussi facilement. Comme ses maîtres don Juan et don Genaro, il rit, il jure, produit des sons iréels et fait claquer ses lèvres avec exagération. Puis, il devient soudainement féroce en déversant ses idées éloquentes et convaincantes sur la nature des choses.

         Castaneda est complexe, je m'y attendais. Parfois il parle dans une langue différente, je m'y attendais aussi. Pour la plupart des œufs lumineux que nous sommes, il est impossible de comprendre toutes ces idées. Don Juan disait que de toute façon nous ne comprenons rien, et que la véritable connaissance ne s'accomplit pas à travers l'intellect.

         Je ne m'attendais à ce que Castaneda ait un si grand humour. « Nous devons rire pour nous équilibrer, » dit-il.

         Il raconta des histoires, qui ne peuvent être répétés dans cette publication. Je pense qu'il se tient au courant de l'actualité. Il était particulièrement intéressé par l'histoire du spécialiste de la fertilité en Virginie, Cecil Jacobson, qui est aujourd'hui en prison pour avoir utiliser sa semence afin de mettre enceinte 70 de ses patientes.

         Il n'y eut aucune discussion concernant le peyotl ou Mescalito ou la petite fumée, mais sur un coin de nappe, il fit un dessin pour me montrer comment couper le haut d'un « coussin de belle-mère » (variété de cactus) afin d'en récupérer le jus.

         « Vous en buvez juste un peu pour rajeunir, » dit Castaneda, qui fit ensuite claquer ses lèvres en signe d'approbation.

         L'Arizona est particulièrement importante dans la saga de Castaneda. Il rencontra don Juan à Nogales, et passa beaucoup de temps dans notre état durant son apprentissage, et même plus tard. Les yeux de Castaneda devinrent humides alors qu'il se rappela ses années passées en Arizona.

         « L'Arizona est une région magique, » dit Castaneda. « Le désert de Sonora a une convergence bien spécifique. » Il dit qu'il ne pourrait pas revenir en Arizona car cela lui rappellait trop de souvenirs forts et poignants.

         « Un guerrier sait que tout ce qu'il voit, il ne le reverra plus jamais, » dit Castaneda. «Je pourrais vraiment pleurer. J'ai besoin de toute ma force. »

         Nous sommes tous seuls.


         Casteneda n'aimait pas son steack. Il dit qu'il sentait la merde. Il le fit renvoyer en cuisine, puis se plongea dans une autre pensée : « L'univers n'est pas prévisible, peu importe ce que vous disent les scientifiques », dit Castaneda.

         C'est un sujet sur lequel il est insistant, ainsi que sur le fait que nous sommes vraiment tout seul. « Dieu ne vous aime pas, croyez-moi. » Le problème, insiste Castaneda, c'est que nous sommes tellement piégé dans notre ego que nous n'avons jamais une vision plus élargie de l'existence. Nous ne sommes pas des individus entourés d'autres individus, ou de maisons, ou de centres commerciaux.

         Nous sommes des individus entourés par l'infini. Castaneda est vague quand il s'agit de savoir à quoi il passe ses journées, mais il écrit toujours. L'année prochaine, Simon & Schuster va publier une édition pour le trentième anniversaire de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée, avec une nouvelle préface de Castaneda. Il y aura aussi un nouveau livre, l'année prochaine, publié par Harper Collins, Passes Magiques : le savoir pratique des chamans de l'ancien Mexique. Castaneda a également finalisé ce qu'il appelle son « dernier livre », qui a pour titre Le Voyage Définitif.

         « Je ne pense pas que je puisse encore écrire, » dit Castaneda. « L'univers est prédateur. Il produit de profondes vagues de tristesse qui se dirigent vers moi à présent. Cette tristesse ontologique, vous la voyez venir, puis vous sentez qu'elle est sur vous. »

         Même le chemin qui a du cœur n'est pas du gâteau. Castaneda pourrait ne plus être avec nous dans quelques temps. Il en a dit autant à son staff. « Mais il ne mourra pas d'une mort physique, » dit l'instructrice de Tenségrité, ou « pisteuse d'énergie », Kylie Lundahl. « Il disparaîtra de la même manière que don Juan. Il sait qu'il reste peu de temps avant que cela arrive. »

         L'objectif de la lignée de voyants mexicains de don Juan a été d'accomplir ce qu'ils appellent « le vol abstrait, » pour « s'évanouir avec la totalité de leur être » dans l'infini - disparaître avec leurs bottes , pour ainsi dire. Don Juan, le maître de Castaneda, et son clan sont supposés l'avoir fait en 1973.

         Mais Castaneda semble avoir un problème à ce sujet. On a le sentiment, en lisant ses derniers livres, et en conversant personnellement avec lui, que quelque chose ne va pas, et que Lee Marvin a peur.

         Avant qu'il ne quitte ce monde, don Juan Matus fut très clair envers Castaneda et les autres apprentis, en leur expliquant que cette lignée de voyants mexicains de l'antiquité se terminerait avec Castaneda, le dernier « nagual ». Quelque chose dans la configuration énergétique des voyants qui furent laissés en arrière n'était pas propice pour continuer la lignée. Donc, par définition, il fut laissé à Castaneda et à son clan la tâche de « fermer » la lignée.

         Serait-il possible que Castaneda, comme E.T., ait été abandonné dans ce monde ? Don Juan a t-il négligé de lui dire quelque chose à propos d'emmagasiner suffisamment d'énergie personnelle pour le vol abstrait ?

         Durant notre déjeûner, qui dura environ trois heures, je ne pus pas m'empêcher de me désengager de temps en temps de son œil gauche et de me demander ce qu'il voyait irradier de mon corps d'énergie - sans aucun doute quelque chose de désagréable et rose, étant donné toutes les années passées à boire du coca light et des chewing-gums sans sucre.

         Je me demandais aussi s'il en savait plus qu'il ne voulait le dire sur le corbeau. Nous nous sommes dit au revoir sur le parking du restaurant. Il me dit qu'il m'appréciait et qu'il avait aimé notre conversation. Je dis : Somos monos extranos. Nous sommes des singes étranges.

         Il sourit, mais ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de le faire. L'espace d'un instant, je fus accroché par l'univers prédateur de Castaneda, par l'une de ses vagues de tristesse lorsque me revint en mémoire ce qu'il avait dit à propos du fait qu'un guerrier savait que tout ce qu'il voyait, il ne le reverrait jamais plus.

         Je fis quelques pas en direction de ma voiture de location, me demandant si Castaneda arriverait vraiment à faire son saut abstrait. Je l'espérais sincèrement.

         Lorsque je regardai en arrière, Castaneda, comme le corbeau, avait disparu.

         Note de marge : « C'est Celui Que Tu Avais Attendu ! »



Copyright Août 1997, The Arizona Republic



Publié à 11:01 le 31 mars 2008 dans Carlos Castaneda interviews
Page précédente
Page 2 sur 101