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Los Angeles Magazine - Mai 1996
Par Bruce Wagner
Dans l'avion en provenance de Mexico avec Carlos Castaneda
Et je grogne, parce qu'il n'y a pas de putain de peyotl. Aucune proposition; aucune fusion, aucune transaction - pas de bouton taille enfant ou de quelconque indication sur des rondelles finement tranchées en lamelles. Pas de drogues! Pas de Mescalito! Seulement ces cacahuètes enrobées de miel, bien apprêtées dans du papier argenté et une hôtesse livide et fantaisiste avec un rouge-à-lèvre violet, faisant une moue Anistonienne (« Il s'appelle ‘Manic Panic',» dit-elle. « Je l'ai eu sur Melrose. ») qui vacille en voyant sur mes genoux le scenario portant la mention CAA [Creative Artists Agency] , d'un rouge pompe-à-incendie excessif; un seven-up chaud et éventé, sur le point de demander, « Qu'est-ce que vous filmez à Mex-hee-ko? » On dirait qu'elle a bossé pour la navette de Sundance et qu'elle a pris goût au show-bizz.
Je suis tenté de dire que le Dr Castaneda et moi faisons équipe pour un film de Tim Burton, ou « un truc avec Drew. » Ou pourquoi pas une tête d'affiche pour les célèbres Studios Churubusco pour faire une réécriture de Chéri, J'ai Rétréci les Frontières de la Perception Normale (chez Touchstone) à 38 million de dollars? Nan, elle a 23 ans et ne saurait pas faire la différence entre Carlos Castaneda et un truc de Werner Erhard. Après tout, Carlos Castaneda n'est pas un bouquin de la Learning Annex [école privée pour adultes qui offre des cours sur les sujets les plus farfelus]. Soudain, je suis frappé par l'horrible publicité du L.A. Times, celui avec la fille scout sexy pour la location d'équipement de montagne. (Dans la publicité, le directeur dit: « Où est ma rivière ? ») Ça me frappe comme un jingle bon marché de Joan Osborne - dans ma version personnalisée, Lèvres Violettes est la fille scout, et moi le type balèze, poilu et arrogant: « Où est mon peyotl ? »
Mince. J'avais espéré qu'un séminaire au Mexique avec don Carlos allait être un moment mystique de perdition; je ne m'attendais à rien de moins que des singes volants et à l'acquisition d'un tout nouveau cerveau. L'idée était de batifoler à travers une super production surnaturelle, le chaparral du coyote égaré des célèbres couvertures de ses livres, le temps et le sol s'effondrant tandis que je frappais du poing des alliés haut de 5m à la forme changeante, me métamorphosant ensuite en corbeau, volant dans un diaporama IMAX du ciel de Sonora, découvrant ce que c'est que d'arracher à coup de bec la merde d'un petit lièvre tripant. On ne peut pas toujours avoir ce qu'on veut.
Même en étant complètement sobre, je dois dire que Mexico fut éclatant. L'archevêque condamna la « pseudo religion du New Age » (vous savez, le genre qui encourage una falsa vision de la realidad), tandis que le smog étouffant de la métropole, inconscient de ses imprécations Bunueliennes, descendait sur un club privé, fort d'un bon millier de personnes, venues participer au séminaire de « Tenségrité » de Castaneda, dont les profits allaient être reversés à des orphelinats locaux. Comme c'est rétro! Les médias, alignés, curieux, fidèles, fatidiques et simplement quelconques, pointaient du doigt des extraits du dernier livre de Castaneda, Les Lecteurs de l'Infini, un exégèse du « monde tel qu'il est interprété par les sorciers. » Pour ceux qui ont suivi l'élusif nagual et ses pérégrinations mondiales, la Tenségrité est le cœur de l'artichaut de ses enseignements: un mystérieux ensemble de mouvements physiques, « des passes magiques développées par des chamans indiens qui vivaient au Mexique durant l'époque précédant la Conquête espagnole. »
Whoua.
La carlingue se contracte à travers un tunnel de turbulence; la queue pour les toilettes vacille. Je suis sans arrêt en train de fuir vers les toilettes quand je suis avec cet homme - je deviens morose et nerveux, tel un Jimmy Olson détraqué. Carlos Castaneda m'a raconté que les toilettes sont un endroit dangereux. Si on devient suffisamment « silencieux » en étant sur la cuvette, une fissure s'ouvre entre les mondes. A un moment, vous êtes assis sur le siège ergonomique de votre toilette « Snyder-Diamond » à 600 dollars, et le moment d'après vous êtes en train de twister devant cette agaçante Troisième Porte, celle dont il parle dans L'Art de Rêver, où vous vous retrouvez en train de regarder avec curiosité un ronfleur endormi qui s'avère être...vous! Avec un frisson, je fixe le trou en caoutchouc noir situé à 11 000m de haut en ruminant sur l'entraînement-judicieux-du-sorcier-aux-toilettes du Docteur Castaneda.
« On nous a appris avec beaucoup de minutie comment voir le monde - et comment le ‘maintenir',» avait-il dit un moment plus tôt, alors qu'un déplaisant trou d'air avait envoyé l'hôtesse dans les bras meurtris d'un retraité étonné. « L'ordre social nous ordonne: comment nous moucher, lire une carte ou interpréter les gestes d'un étranger - ‘des actions pratiques.' Nous apprenons si bien que même un psychotique utilisera les toilettes plutôt qu'une plante verte dans un hall d'hôtel. » Il ajoute avec réserve: « Presque tous psychotiques. Tu dois apprendre un nouvel ensemble ‘d'actions pratiques' si tu veux voir que le monde n'est pas ce que ta mère t'a décrit. » J'aurais voulu lui dire que pour briser ces frontières, j'avais besoin de drogues - je ne parle pas de Prozac ou de Percocet. Pas un de ces cacas de Brentwood. Je parle de Datura inoxia. Je parle de Lophophora williamsii et de Psilocybe mexicana. Ses livres ne parlaient-ils pas de ça (les premiers en tout cas)? Un étudiant d'UCLA travaillant sur sa thèse et recherchant un expert en plantes hallucinogènes, et rencontrant involontairement un Indien yaqui brujo, don Juan Matus. Don Juan lui dit que nous sommes des êtres magiques, des animaux exquis, de véritables perceveurs - à présent en chute, des lions en cage, édentés et mangés par les insectes, sans aucune conscience du sens ou de la majesté de notre vie et notre mort. Castaneda baille devant le brujo. Don Juan le napalme avec des psychotropes jusqu'à ce que Castaneda voit, écrive un best-seller et soit en couverture du Time. Devenant ansi une icône culturelle et le prétendu parrain du New Age. Eh bien, j'avais essayé trois (... ?) il veut que je sache que les drogues sont inutiles (*) - « Oui, elles bougent le point d'assemblage, mais de manière instable. »
A présent complètement fisselé sur mon siège, je lèche mes plaies sans drogue et j'envois à l'hôtesse un de ces vibrants et indignés « Ne-Me-Demandez-Rien-Sur-Le-Show-Business ».
Alors que nous commençons notre descente, une descente sans drogue, je pense à comment j'ai rencontré Castaneda. Je travaillais sur un script pour Ixtlan (la société d'Oliver Stone, chez qui on ne trouve que des ‘artisans' [Jeu de mot: en anglais, artisan se dit ‘journeyman', une référence au titre du livre de Castaneda: Journey to Ixtlan]), quand j'ai entendu dire qu'Oliver Stone et le légendaire chaman avaient cassé la croûte ensemble. Comme c'est malin! Je pensais (de façon un peu maladroite), tirez vos chapeaux pour Oliver, le futé, le clownesque, le glandeur du dharma, l'ethnographe, le fourrageur pop de la décennie.
Hmmm. Trop bon pour laisser passer l'occasion; je pourrais moi aussi aller fouiner un peu. J'avais lu tous les livres de CC, toutes les grosses fantaisies de l'apprenti/touriste-accidentel.
Si je pouvais juste me démerder pour m'introduire à un dîner, un déjeuner, passer un peu de temps au coeur du volcan, pour ainsi dire, puis continuer à partir de ça; écrire l'ultime biographie, façon David Foster, de la taille de celle de Wallace, puis contacter Annie Leibovitz pour la couverture du New-York Time Magazine (« Le Guerrier Bruce Wagner: Sur les Chamans, Castaneda et l'Art Elusif de la Biographie »).
J'avais rencontré Billy Wilder assez facilement grâce à Oliver. Mais Oliver Stone était en Thaïlande pour faire des repérages, comme à son habitude - Où est mon delta? - ainsi quelqu'un de la maison à brouillé les antennes. Il ne s'est rien passé. Le sushi de Gelson - et les jours détrempés de caféine s'effaçaient pour devenir des semaines, s'effaçant pour devenir des mois; les projets s'enflammaient, se dilataient, crépitaient, vacillaient, se consumaient et mourraient; les scenarios faisaient des clins d'oeil comme des patients brûlant d'excitation du ICU [unité de soins intensifs] depuis leur étagère IKEA. Mais tout restait calme sur le front énergétique. Finallement, une source hippie de San Rafael appela pour dire que CC allait donner une conférence à la librairie Phoenix, dans Santa Monica.
Donc j'y vais et il est là, et c'est bizarre! Parce qu'il est « minuscule » et grégaire, avec un large sourire élastique, et il parle de phénoménologie, d'intentionalité, d'intersubjectivité de sorcier; Brentano, Husserl et Heidegger - et puis il est bouillonant à propos de...Hollywood! Castaneda à des réunions de promotion avec des studios dans les années 70! Evoquant tous les costard-cravates qui ont voulu faire un film avec ses livres! Et il est catégorique, de manière indécente, Orson Welles? Marrant - je dis ça parce que j'avais l'habitude de conduire Welles à Ma Maison dans une limousine, et Welles avait le même type de conversation, parsemée de ces trucs inattendus et flippants dont il était au courant, de ces références incisives à vous retourner l'estomac.
(Nous les chauffeurs avons gardé une planche dans le coffre pour faire glisser la clientèle sur mesure, éléphants de mer échoués, jaillissant de la voiture; l'ai aussi fait avec Larry Flynt, quand nous l'avons amené jusqu'à l'hôpital Martin Luther King pour désintox.)
Entre deux beurks - CC dit que ses blagues sont en « dissonance » pour ramollir les gens afin qu'ils suspendent leur jugement - il parla de la merde la plus farfelue de ses livres, que tous ceux qui étaient là avaient lus, bien sûr, mais qu'ils avaient en quelque sorte temporairement oubliée, dû au choc d'avoir en face d'eux, en chair et en os, l'obsédant et mythique teneur de journal intime. J'eus le sentiment que la moitié de l'audience voulait s'assurer qu'il s'agissait bien de lui - toujours pas confiante, ne voulant pas faire partie du Barnum de don Juan. Après tout, il n'a jamais été photographié, enregistré, et caetera. Lorsque la foule fut suffisamment chauffée, il dit des trucs comme:
(1) Nous avons été amené à force de cajoleries à percevoir le monde comme un endroit fait de surfaces dures et de finalités; (2) L'univers n'est qu'énergie - il n'y a ni bien ni mal, seulement de l'énergie; (3) La définition du sorcier? Quelqu'un qui « voit » l'énergie telle qu'elle s'écoule; (4) Nous sommes des êtres électromagnétiques: quand un sorcier « voit » un homme ou une femme énergétiquement, ils ressemblent à des « oeufs lumineux »; (5) Chaque oeuf lumineux a un « point d'assemblage.» Les sorciers apprennent à déplacer ce point d'assemblage, ainsi - c'est tout ce que j'ai pu retenir.
Presque sur terre à présent. Sous les rivets tremblants et morveux des ailes de l'avion, Hollywood Park ressemble à un truc sorti de Toy Story - impossiblement grand, lumineux, amusant et débile. L'épouvantable hôtesse de l'air nous fait face depuis le siège de sûreté rabattable. Elle m'a certainement excité. S'est bien occupé de moi sous prétexte que je voyageais sous couvert de la CAA.
« L'idée du sorcier,» dit Castaneda, « est de s'aventurer dans un endroit où la socialisation et la syntaxe ne règnent plus. Rêver, pour un sorcier, ce n'est pas être le héro - ça c'est le ‘rêve lucide', totalement obsédé par l'ego. Se rêver en un autre endroit demande une discipline formidable. On rêve lorsqu'il n'y a plus rien: plus de désir ou de doute, de colère ou de joie - juste le silence. Et puis, boom ! Don Genaro Flores disait que c'était le son du monde qui s'arrête. Quand tu stoppes le système d'interprétation, c'est ce que tu entends: BOOM. A ce moment là, tout ce que tu es va vers cet autre endroit - les cheveux, le portefeuille, les chaussures. »
Pour l'instant, cet autre endroit était Customs [hôtel 5 étoiles]. Nous sommes de retour à L.A. Je peux l'affirmer, car c'est le seul aéroport que je connaisse qui soit livré avec les paparazzi.
Il y a quelques mois, j'ai reçu un coup de fil de la femme d'un vieil ami, qui était en train de succomber à une tumeur au cerveau. Boom. Un athlète avec une mauvaise herbe poussant dans le jardin de son crâne, pour ce qu'en disaient les médecins, il y a de cela une dizaine d'années. Ils disaient que ça se posait sur le cerveau comme une calotte, mais je le vis plutôt comme un navire de guerre parcourant gentiment ses fluides cerébraux. C'était le genre de pote avec qui vous auriez pu plaisanter de manière ironique si cela était arrivé à quelqu'un d'autre. Comment cela était-il possible? Je le vis à Cedars après son opération, et il me parla d'un rêve qu'il avait fait. Il avait rêvé d'un groupe de goules. Les goules les plus polies lui avaient demandé, de leur voix la plus gouleuse, s'il serait assez aimable pour être le « porte-parole officiel des désincarnés.» Cela me fit frissonner. Mon ami continua en disant qu'il avait accepté - c'est-à-dire dans le rêve - « parce que maintenant j'ai du temps libre.»
Mon Dieu. C'était un truc bon pour Oliver Sacks - ou Carlos Castaneda.
« La mort est trop choquante, » dit CC, alors que nous parcourons des yeux le hall du Chateau Marmont. « Nous préférons être le roi de la colline.» Il dit ça de manière décontractée, désinvolte. « Il y a dix mille ans, » il est venu ici pour rencontrer un écrivain qui travaillait sur un scénario de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Nous passons devant la réception pour nous diriger vers Sunset Boulevard. Est-ce Judy Davis qui vient d'entrer dans l'ascenseur?
« La quantité de sperme de l'homme décline - est-ce que tu en as entendu parler? Elle est en dessous du niveau des hamsters. Ils disent que c'est à cause de la migration vers les villes, mais c'est absurde. Les chauves-souris gagneront - leur système de sonar est devenu inconcevable. Pendant que les chauves-souris aiguisent leurs sens, que fait l'homme? Il mange. Il se bat. Il baise. Il défend son ego. L'homme est vraiment un singe malade! Il a ses saints - la chaise spéciale sur laquelle le gourou s'est assis est en exposition. ‘C'est là que s'est assis Baba,' disent-ils durant la visite...Ils ont emballé ses excréments dans du plastique. C'est ça le New Age. Je suis le Vieil Age!»
CC et moi déambulons dans le bar du Marmont. L'installation branchée apporte une touche hallucinatoire à sa juxtaposition, mais il semble bien s'amuser. Je lui indique quelques notables: Michael Stipe à une table avec Abel Ferrara et Steve Buscemi, Paul Schrader et Bridget Fonda, un agent d'UTA avec un top-model.
Je crois qu'elle s'appelle Shalom (paix dans une langue quelconque). En gros, le moment parfait pour poser une question sur l'oeuf lumineux.
« Okay, disons que vous, heu, voyez Michael Stipe qui se tient devant vous. Je veux dire énergétiquement. »
« Michael Stipe apparaîtra comme une sphère lumineuse. »
J'y suis maintenant; l'apprenti boxant dans le vide est en train d'avoir le pied marin. « Vous avez dit que ces sphères lumineuses avait un point brillant appelé le point d'assemblage.»
« Approximativement à la hauteur des omoplates, » explique t-il, « à une longueur de bras vers l'arrière. C'est là que la perception est assemblée et interprétée. Les anciens sorciers virent que le point d'assemblage est à la même position pour tous les hommes - c'est pourquoi nous voyons le monde, ce monde, de manière si uniforme. Le point d'assemblage se déplace lorsque nous rêvons - et lorsque cela arrive, de nouveaux mondes s'assemblent, aussi réels que le nôtre. L'art du sorcier est de déplacer délibérément ce point d'assemblage, puis de le fixer sur sa nouvelle position. C'est l'art de rêver. »
Mes « Everlasts » [gants de boxe de la marque Everlast] énergétiques se déchirent, je me précipite dans le coin du ring pour me faire recoudre et trouver un peu de soulagement - les toilettes à nouveau, pour m'asseoir sur ma selle. Je pense que je comprends ce qu'il dit, mais cela me rend foutrement nerveux. Je me dévisage dans le miroir en essayant d'évoquer l'oeuf lumineux...plutôt convainquant l'espace d'un instant, puis complètement bizarre l'instant d'après. Le monde a toujours été excessivement improbable; comment, dans ce cas, faisons-nous pour choisir ce qui est et ce qui n'est pas, de manière personnelle? Est-ce simplement une question de contexte?
Je m'asperge le visage avec de l'eau, me réfugiant dans la reposante et insignifiante paranoïa du Monde du Cinéma. De manière crispée, je songe: Hé. Est-ce que Stipe n'a pas un genre de « main-mise » sur Miramax? Il doit probablement déjà être en train de se précipiter pour se présenter à Castaneda - lui serrant la main et négociant sur le champs Le Don de l'Aigle. Un petit film...quelque chose entre 7 et 10 [millions de dollars] - avec Buscemi dans le rôle de don Juan le brujo. Schrader les rejoint déjà, échaffaudant avec eux un deuxième acte sur un coin de nappe, tandis que la chaud-et-ennuyé agent d'UTA envoie balader Shalom comme une espèce d'allié de Sonora.
Lorsque je reviens, Castaneda est seul, en train de prendre soin de son eau chaude. Il boit toujours de l'eau chaude. Au moment où je m'assois, l'oeuf lumineux et son point d'assemblage sont redevenus des absurdités. La durée de mon attention a été engloutie; peut-être qu'un petit Ritalin pourrait m'aider à fissurer le code énergétique. Inconsolable, je lui dis que j'ai profondément réfléchi à ces sournois concepts chamaniques mais que je ne semble pas être en mesure de suspendre mon jugement. Mon ego est vérouillé dans le ça.
« Tu penses trop, c'est tout, » dit-il. « Nous sommes tous en train de ruminer. » Une personne affreusement obèse se dirige vers nous, puis s'éloigne en flottant comme une barque qui aurait des fuites - aujourd'hui? Homme à tout faire? Agent publicitaire? « C'est nous: mourant du fait d'être gros et inutile. Le côté difficile dans le monde de don Juan est que tu dois en faire l'expérience.
Si la cogitation est soigneusement examinée, elle apparaît être sans signification. La cogitation - l'obsession accompagnée d'une réponse linéaire, avec sa relation de cause à effet - est fallacieuse. Il n'y a aucun moyen d'expliquer quoi que ce soit. Nous avons été entraînés à croire que nous étions curieux de connaître le pourquoi des choses. Nous pensons que nous pouvons arriver à une ‘compréhension'; nobles intellectuels complètement inacoutumés à l'action. Nous prétendons chercher des réponses, mais notre désir est de discréditer. Nous sommes tous de Grands Inquisiteurs - J'ai rencontré Torquemadas en mon temps! Nous avons soif de la Grosse Question et nous nous laissons charmé par la Réponse Inadéquate, alors nous pouvons retourné regarder Seinfeld [célèbre feuilleton télévisé américain du début des années 90]. La vérité c'est que nous ne sommes pas du tout curieux.»
Alors que nous marchons sur Sunset Boulevard, nous dépassons un énorme mobile home; des visages pincés d'hommes et de femmes en noir en train de se précipiter sur des tas de vêtements. Il y a une séance photo genre Vogue dans le jardin du Château, et nous allons jeter un coup d'œil. Helmut Newton est en train d'enjamber un top model pâlichon d'1m80, pour une boutique Prada de seconde main. Cela rappelle Fellini à Castaneda, qui s'est déplacé une fois jusqu'à Los Angeles pour le rencontrer. Le Maestro voulait faire un film sur ses livres; mieux encore, il voulait éclater cette Troisième Porte, déferler en tenue de soirée au bras musclé de mescalito (**). Quel rendez-vous de rêve. Et, oh! J'aurais bien sympathisé avec l'auteur décédé extravagant à la bouche de poisson!
Mon humeur tangue comme un hamac dans la caressante Santa Ana. Je suis mélancolique et mentionne mon ami, celui qui a eu une tumeur.
« Nous sommes des êtres qui allons mourir. C'est exquis - Penseà ce qui peut être accompli par un être qui sait qu'il va mourir, qui en est pleinement conscient. Ce n'est pas morbide, c'est un triomphe. Mais nous n'y croyons pas, c'est le problème. Ton ami, il va bien ? »
« Oui. Il a l'air de s'en remettre. »
Son visage s'éclaire. « Ah! Il est possible de tout rejeter. Mais nous avons besoin de preuves et de garanties - l'assurance de la rémission. Les médecins veulent sans arrêt tout examiner. Nous sommes des fatalistes compulsifs. J'ai un ami dont le père lui envoie des e-mails à propos de sa prostate; Papa a le cancer et il veut prévenir son fils à temps - ‘Le cancer est au coin de la rue - fais gaffe!' Nous avons été entraîné à accepter des défaites conventionnelles, une mort conventionnelle; nous savons que la fin va venir. Pour lui, ce sera la prostate; pour elle, le sein. Nous plaçons nos paris sur des investissements: des fonds de retraite, des pensions, des projets de vacances. L'hôtel le plus ‘chaud' à Lanai donne sur l'horizon! Nous voulons ‘tout' savoir à l'avance. Face à cette immensité là dehors, nous ne savons rien! Comment le pourrions-nous? Nous nous agrippons: si seulement nous pouvions vraiment savoir, comme Leonard Nimoy. »
Je crache façon vulcain. « Expliquez-moi ça s'il vous plaît. »
« Une fois, un Argentin m'a écrit une lettre. ‘Mon cher Carlos,' disait-il. ‘Quoi qu'il en soit, vous devez être conscient de ça: Leonard Nimoy est au courant.' »
Le monde est fou, j'en suis plus que certain. Mais est-ce que Carlos Castaneda l'est? Il croit que nous sommes des êtres magiques; seuls les pires cyniques pourraient ne pas être d'accord avec ça. Il affirme que nous sommes électromagnétiques; les scientifiques hochent la tête affirmativement. Il désire remplacer le dialogue intérieur par le silence; cela ne pose aucun problème aux bouddhistes. Il désire naviguer dans l'inconnu avec une chose appelée le double, ou « corps d'énergie ». Oh merde.
Nous nous retrouvons en centre ville, où il venait à l'occasion avec don Juan. Si les sorciers rêves de gargotte, ils rêvent sûrement de celle-là. Il trouve là la quintessence du restaurant: lissé, vaguement hanté, parfaitement distillé - la version diurne du Night Hawks de Hopper.
« Je voulais vous posez une question à propos du double. »
« Nous l'appelons ‘corps d'énergie' ou ‘corps de rêve.'»
« C'est différent de l'oeuf lumineux? »
« Oui, le double est quelque chose d'autre. C'est une contrepartie. Nous en avons tous un, mais nous en sommes séparés à la naissance - comme le dit Spy Magazine. Les sorciers rappèlent le double à eux. Ils l'utilisent pour naviguer...là, dehors. »
J'ai à nouveau une urgence et cherche rapidement les toilettes des yeux. Juste pour le plaisir, je décide de briser un vieux schéma et de rester bien en vue - ce que les sorciers appellent un « non-faire. » Ainsi, cela serait mon « non-usuel » des toilettes pour hommes. A la place, je m'interroge sur le point essentiel de ses récents séminaires, la série d'étranges mouvements que lui a enseigné le légendaire brujo - les « passes magiques », jamais mentionnées dans aucun de ses livres. Il appelle cet art perdu « Tenségrité », et dit qu'il est essentiel pour rassembler suffisamment d'énergie afin « d'annuler notre héritage visuel du monde. »
« Les passes magiques furent découvertes par les chamans de l'ancien Mexique au cours de leurs navigations de rêve. Elles étaient terriblement secrètes - je n'ai jamais écrit à leur propos car elles étaient tout simplement trop personnelles. »
« Mais les explications de don Juan étaient-elles suffisantes? » Mon non-usuel m'avait rendu courageux. « J'aurais pensé que son affaire à propos des navigations de rêve se passaient un peu plus du côté abstrait - c'était probablement au début de votre apprentissage, non? N'étiez-vous pas plus curieux à propos de l'origine des mouvements? »
« Bien sûr! Je voulais tout savoir, arriver à une ‘compréhension.' Oh, je me suis donné du mal à ruminer ainsi. Mais don Juan n'encourageait pas ce genre de discussion. De même qu'il me décourageait à me regarder dans un miroir ou à me filmer quand je rêvais. »
« Effrayant. » Bien que je ne sois pas sûr de ce qu'il ait voulu dire, je trouvais la perspective vraiment dérangeante.
« Je t'assure que ‘Mr Cauchemard' était plus inquisiteur que Geraldo - ou Mike Wallace. » Il ria si fort qu'il en recracha presque son steak. « C'est comme ça que don Juan m'appelait: Mr Cauchemard. »
Cleargreen - la compagnie qui sponsorise dans le monde entier les séminaires de Tenségrité de Carlos Castaneda - a récemment annoncé sur internet que « dû aux circonstances en relation avec le flux d'énergie, » Los Angeles allait maintenant recevoir toute la concentration de Castaneda. Lorsque je lui demande de préciser, il a l'air tout à coup distant. Pas nostalgique mais éloigné. « Je ne rejoindrai jamais don Juan. Comme c'est beau! Tellement plus beau que la tristesse merdique que j'ai trimballée à propos de mes parents et de leur destinée. Il ne reste plus beaucoup de temps; je suis la fin de la lignée de don Juan. Être ici, à Los Angeles, est très réel. Tu sais, don Juan avait un endroit de prédilection - une vallée situé à une centaine de kilomètres au nord de Mexico, près de la pyramide de Tula. Pour moi, il disait que cet endroit de prédilection était Los Angeles. »
Au Buffalo Club (sans lui)
Sur le chemin, j'ai cru avoir heurté un oiseau. Ce qui m'alarma parce que Castaneda m'avait dit que c'était une des blagues habituelles de don Juan - « Tout le monde est toujours nerveux en disant, ‘Je crois que j'ai heurté un oiseau.'» Mauvais présages en perspective.
Je m'assois au bar du Buffalo et je bois. Steve Buscemi et Steve Bocho et Frank Stallone et Michael Stipe et Cameron Diaz et Lauren Shuler-Donner et Paul Schrader et Eric Idle et Traci Lords et Spike Jones et Bob Shaye et Shalom et Michael Mann et Elisabet Shue et Helmut Newton et Abel Ferrara et Dominick Dunne. Aucun d'entre eux n'étaient là! Ça doit être une nuit de congé. J'imagine mon ami avec la tumeur excisée, entrant majestueusement, dans un sombre costume Dolce & Gabbana, un pin's insectoïde de la Légion Etrangère epinglé sur son revers de veste annonçant « Porte-parole Officiel des Désincarnés. »
Au-dessus d'un martini, je relis mes notes: (1) Nous sommes des êtres magiques, pas seulement des trou-du-culs; (2) On nous a appris à voir le monde d'une certaine façon; (3) Nous pouvons temporairement annuler ce qu'on nous a appris et faire l'expérience de nouveaux mondes, aussi réels que le nôtre; (4) Il n'y a pas de mot pour décrire ces nouveaux mondes; (5) Ces mondes sont accessibles au cours des rêves, quand notre emprise perceptuelle inattaquable se relâche; (6) Nous utilisons notre droit de naissance - le double, ou corps de rêve - pour naviguer; (7) Faire cela demande des putain de tonnes d'énergie; (8) L'énergie s'accroît en faisant taire le dialogue intérieur et en faisant d'étranges anciens mouvements physiques; (9) L'énergie s'accroît avec « l'intention »; (10) L'intention est une force naturelle, comme la gravité. (Les sorciers disent que les dinosaures ont eu l'intention de voler, et qu'ainsi leurs ailes ont commencé à pousser. Si l'homme doit évoluer, alors il doit intentionner les ailes abstraites de la liberté.)
Je vois Kim Cattrall et passe en revue avec elle les 10 points, tandis que son petit ami, Daniel Benzali, le number one du moment, rend visite au chef. Je lui demande ce qu'elle pense, et elle me dit qu'on dirait une question d'un centre psycho-medico-social. Je lui raconte l'histoire de mon ancien copain qui a une tumeur, et cela ouvre les vannes de la morbidité: elle mentionne quelqu'un qui a été tué par balle et je mentionne Elisabeth Leustig, la directrice de casting qui s'est fait renversée à Moscou par un chauffard qui a pris la fuite. Malheureusement, mon esprit, toujours en train de prendre soin de lui-même, enchaîne à propos du roman que je viens d'écrire, les épreuves en placard qui sont arrivées ce matin dans un colis FedEx déchiré, le dos de chaque page marqué de larges traces de pneu. De mauvais présages en perspective!
Je les laisse tomber. Quelques types genre la bande à Baader, en plus pâteux et effacés, poussent vers elle des crayons de couleur et des carnets - des magasines Bonfire, Star Trek et Masquerade. Kim leur parle dans un allemand fluide, et tous les chasseurs d'autographes obsédés par le star-système peuvent se rallier à son « Zuper!» Tandis qu'elle signe, Daniel, ayant surpris ma diatribe énergique, mentionne John Cage, puis me demande quel est le point de vue de Castaneda sur le « silence.» Il est bienveillant, piétinant le sol avec délicatesse - comme on prend avec des pincettes quelqu'un d'émotionnellement instable.
« Il dit qu'une fois que tu as coupé le dialogue intérieur, tu deviens vide. Et cela t'ouvre à tout un tas de trucs bizarres. »
« Et qu'est-ce tu racontais à propos des couleurs, Bruce? »
« Quand tu es vide - je veux dire, c'est ce que Castaneda dit - tu vois un genre de pellicule sur l'horizon. Et c'est couleur lavande! Il dit qu'il y a un point de couleur sur cette pellicule: rouge grenat. Il dit que le point grenat s'étend, puis explose en un infini qui peut être lu. »
« Comme un vrai texte? » demande Kim.
Pause. Là, elle m'a eu. Le charitable Daniel grimace un aurevoir.
Quatre heures du matin sur le MultiSync, surfant sur les listes de discussion non-officielles comme alt.dreams.castaneda, des poêmes espagnols - Gorostiza, Vallejo, Neruda - et des échanges de paroles de chanson de tango. Conseil au malheureux en énergie et en amour. Il me semble que mon pote sans tumeur aura à évincer l'impétrant Bill Gates - le véritable porte-parole des désincarnés (vous ne votez que par abstention). Je demande à l'éther si l'Infini peut être lu comme un texte, et quelqu'un dit, Ouais, c'est comme ça que Castaneda écrit ses livres. Cancan du prochain séminaire. Des spéculations sur la possible présence de l'Eclaireur Bleu, une enfant sauvage venue des étoiles, présentée en 1994 dans L'Art de Rêver. Des noms de passes lâchés: « Se Préparer à Traverser », « Percer l'Energie en Cherchant une Nouvelle Position du Point d'Assemblage », « L'Être Ailé Mâle et Femelle », « La Trappe des Etoiles ». Quelqu'un dit que cette dernière tire « l'énergie des étoiles mortes », ce qui suscite de nouvelles questions: Est-ce que les arbres ont un point d'assemblage? Où est le « lieu de pouvoir » de L.A.? (Indice: Pas chez Drai's [Restaurant de célébrités à Los Angeles]) Y a t-il des mondes où les teintes ont un parfum? Et quelle est la couleur de la discipline?
Le séminaire à UCLA
Cinq cent chercheurs, mis en chorégraphie sur le parquet poli d'un spectacle de mi-temps chamanique. Conforme au thème du week-end - « Les Guerriers dans la Course » - les passes semblent être plus rapides, plus propulsives que celles de Mexico: des éruptions gorgées de qi qui ressemblent au kung fu; puis, soudain, une passe en filigrane, fait-main, voisine du tai chi. Mais qu'est-ce que j'en sais?
« La Tenségrité n'est pas une forme de combat, » dit CC au groupe. « Ce n'est pas une compétition. Dans le monde, une pensée est en compétition avec dix autres. Nous devons essayer de laisser le monde derrière nous. Les passes magiques sont des manoeuvres conçues pour isoler et accroître ce que les sorciers appellent le ‘corps d'énergie' » - pas vraiment l'objectif de votre habituelle devanture de dojo pour jeunes garçons blancs féroces. Quelqu'un demande si les mouvements étaient pratiqués en masse aux temps de don Juan. « Pas à cette époque - parce que les passes étaient nocives. Les mouvements qui me furent enseignés étaient seulement pour moi, pour équilibrer ma configuration énergétique et pour la purger de sa nature obsessionnelle. Vous voyez, nous pensons que les hommes et les femmes qui découvrirent ces mouvements étaient un peu sombres, un peu...sinistres. Ces particularités devaient être éliminées avant que les passes puissent être partagées. »
Je fais 20 minutes de Tenségrité dans mon salon; curieusement, mes membres semblent se souvenir de l'une des longues séquences. J'imagine mon corps de rêve flottant vers moi comme un petit animal fantôme au moment de la pâtée. Puis je m'allonge pour faire l'un des exercices de Silence: Les mollets ballants, je place un poids sur mon ventre, effectuant une pression sur le haut de la cage thoracique avec le bout des doigts. Je ferme les yeux et voyage au-delà de mes paupières, me concentrant sur un point lointain du sombre horizon. Après avoir flirté avec le silence, je retourne boire un coup de Kahlua et rêve d'inepties liqueurées.
Réveillé à quatre heures du matin, j'allume la télévision. Ping-pong entre Bravo, CNN, VH-1, Cops, IFC, Court-TV. Sur cette dernière, un recueil de procets: des criminels de guerre à la barre à La Haye; à Atlanta, un avocat spécialiste des divorces divorce de sa femme, elle-même ancienne cliente; une femme abandonne son père affligé de la maladie d'Alzheimer sur une piste de courses pour chiens dans l'Idaho. (C'est tendance. Les médias appellent cela le « papy dumping.») J'appuie sur le bouton « muet » et laisse dériver mes pensées...Et si Castaneda disait vrai? fredonne le refrain dans ma tête vaguement nauséeuse.
Et si, en fait, cette réalité de Citywalk bosniaque pour laquelle nous sommes si impudemment possessifs s'avérait être une blague genre La Quatrième Dimension (l'épisode où le couple bourré se réveille dans ce qui s'avère être la maison de poupée d'une petite fille extraterrestre). Et si l'insolvable et séduisant monde de Barneys nous était en fait impudemment imposé - pas une simple imposition de lois ou de subtilités sociales savantes mais, quelque chose de beaucoup plus insidieux, le dictateur de ce que nous percevons, le tyran de notre façon de regarder ces mêmes choses qui sont en face de nous (il a nos yeux)...et, oh, si c'est vraiment ça, nous avons été couillonnés à la naissance, dépouillés même de la merdique quantité de conscience que cela demande pour voir un peu de la merveille qui se trouve au-delà de cet inventaire éculé de sangsue - et pour le reste, eh bien, c'est assez peinard, vraiment: une prison fédérale bien tenue, bien éclairée, avec des massages de Burke Williams, des marches contre le SIDA, des téléphones portables nec plus ultra, de la lubricité sur Internet, des opérations chirurgicales excellentes, des adoptions réussies, des antidépresseurs excellents pour travailleurs besogneux, et des brunchs quatre saisons servis par de souriants chef-omelettes portant de grands chapeaux boursoufflés - comme l'une de ces prisons de Tijuana dont j'ai entendu parler, où l'argent vous paye un genre de caillou brun, et où vous pouvez avoir des armes, des putes, de l'héroïne, et toute la famille réunie pour un barbecue. Et si c'était vrai alors...BOOM! Comme ils disent.
Le Getty domine tandis que nous nous garons sur la route 405. Un vulgaire promontoire construit pour la somme de 750 millions de dollars, sans parler de l'autoroute, de l'hôtel circulaire et du proche dépotoir - tu parles d'un feng shui funky! Mais qui suis-je pour parler?
Je pose une question sur les lieux de pouvoir locaux, et CC mentionne un endroit situé quelque part à El Monte.
« Est-ce que vous y êtes vraiment allé ?»
« Visiter ces lieux, » dit-il, « est quelque chose que l'on fait quand on est jeune - ce n'est pas pour moi. Je me concentre sur l'horizon. »
« Est-ce que ça veut dire, » je demande, « avec les lieux de pouvoir et tout ça, que la terre est consciente? Si c'est le cas, alors elle doit avoir un point d'assemblage. » Ma poitrine se gonfle. Superbement maîtrisé, je travaille la sauvage et récemment acquise lingua franca.
« La terre est un être conscient, » il répond. « Elle a une manière très étrange de nous tirer. Quand tu te sens un peu hystérique, allonge-toi sur elle avec ton estomac - elle te guérira. La terre absorbe; elle nous soutient. Puis, à un certain moment, elle n'a plus rien à donner. Elle dit au guerrier, ‘Tu devrais partir.'» Je lui jette un coup d'oeil; il frissonne. « La terre en tant qu'être conscient - une mère supérieure - coupe ses racines afin de le laisser flotter. ‘Vas t-en !' lui dit-elle. Comme c'est magnifique. »
Nous nous embrassons dans le terminal. Je me demande juste où il peut bien aller, un vol judicieux. Ce n'est pas le Mexique - c'est ce qu'a dit un de ses collègues. Je n'allais pas insister. Un flic géant, aboyant après le nu et le double: stationné, il fait son chemin vers nous. Je m'attarde, répétant ce que j'ai lu la nuit d'avant dans Le Voyage à Ixtlan:
« Don Juan disait qu'il n'y avait aucun moyen pour vous de retourner à Los Angeles. ‘Ce que tu as laissé là-bas est perdu pour toujours.' »
« C'est vrai. Tout à fait vrai. Mais il disait également que les sentiments d'un homme ne meurent pas et ne changent pas. ‘Le sorcier commence son chemin de retour en sachant qu'il n'y parviendra jamais, en sachant qu'aucun pouvoir sur terre, même pas sa mort, ne le délivrera des endroits, des choses, et des personnes qu'il a aimés.' »
Puis il est partit et le flic est là, m'accueillant à nouveau dans le monde.
(*) Je serai heureux de voir la fin des années 90: se peut-il que même les sorciers ne soient pas immunisés face au bras long des Douze Etapes [les Douze Etapes pour sortir de l'addiction des Alcooliques Anonymes aux USA]. « J'en suis arrivé à croire que j'étais impuissant face à l'Ordre Social...»
(**) Chez les Sorciers Anonymes, la question secrète quand on se rencontre est, « Es-tu un ami de williamsii ?»
Copyright Los Angeles Magazine, Inc. May 1996
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