Le rendez-vous magique
Interviews, compte-rendus de séminaires et notes sur la Tenségrité et les Passes Magiques


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Los Angeles Magazine - Bruce Wagner - Mai 1996

 
 
 
Los Angeles Magazine - Mai 1996

 

 

Par Bruce Wagner

 


Dans l'avion en provenance de Mexico avec Carlos Castaneda


Et je grogne, parce qu'il n'y a pas de putain de peyotl. Aucune proposition; aucune fusion, aucune transaction - pas de bouton taille enfant ou de quelconque indication sur des rondelles finement tranchées en lamelles. Pas de drogues! Pas de Mescalito! Seulement ces cacahuètes enrobées de miel, bien apprêtées dans du papier argenté et une hôtesse livide et fantaisiste avec un rouge-à-lèvre violet, faisant une moue Anistonienne (« Il s'appelle ‘Manic Panic',» dit-elle. « Je l'ai eu sur Melrose. ») qui vacille en voyant sur mes genoux le scenario portant la mention CAA [Creative Artists Agency] , d'un rouge pompe-à-incendie excessif; un seven-up chaud et éventé, sur le point de demander, « Qu'est-ce que vous filmez à Mex-hee-ko? » On dirait qu'elle a bossé pour la navette de Sundance et qu'elle a pris goût au show-bizz.


Je suis tenté de dire que le Dr Castaneda et moi faisons équipe pour un film de Tim Burton, ou « un truc avec Drew. » Ou pourquoi pas une tête d'affiche pour les célèbres Studios Churubusco pour faire une réécriture de Chéri, J'ai Rétréci les Frontières de la Perception Normale (chez Touchstone) à 38 million de dollars? Nan, elle a 23 ans et ne saurait pas faire la différence entre Carlos Castaneda et un truc de Werner Erhard. Après tout, Carlos Castaneda n'est pas un bouquin de la Learning Annex [école privée pour adultes qui offre des cours sur les sujets les plus farfelus]. Soudain, je suis frappé par l'horrible publicité du L.A. Times, celui avec la fille scout sexy pour la location d'équipement de montagne. (Dans la publicité, le directeur dit: « Où est ma rivière ? ») Ça me frappe comme un jingle bon marché de Joan Osborne - dans ma version personnalisée, Lèvres Violettes est la fille scout, et moi le type balèze, poilu et arrogant: « Où est mon peyotl ? »


Mince. J'avais espéré qu'un séminaire au Mexique avec don Carlos allait être un moment mystique de perdition; je ne m'attendais à rien de moins que des singes volants et à l'acquisition d'un tout nouveau cerveau. L'idée était de batifoler à travers une super production surnaturelle, le chaparral du coyote égaré des célèbres couvertures de ses livres, le temps et le sol s'effondrant tandis que je frappais du poing des alliés haut de 5m à la forme changeante, me métamorphosant ensuite en corbeau, volant dans un diaporama IMAX du ciel de Sonora, découvrant ce que c'est que d'arracher à coup de bec la merde d'un petit lièvre tripant. On ne peut pas toujours avoir ce qu'on veut.


Même en étant complètement sobre, je dois dire que Mexico fut éclatant. L'archevêque condamna la « pseudo religion du New Age » (vous savez, le genre qui encourage una falsa vision de la realidad), tandis que le smog étouffant de la métropole, inconscient de ses imprécations Bunueliennes, descendait sur un club privé, fort d'un bon millier de personnes, venues participer au séminaire de « Tenségrité » de Castaneda, dont les profits allaient être reversés à des orphelinats locaux. Comme c'est rétro! Les médias, alignés, curieux, fidèles, fatidiques et simplement quelconques, pointaient du doigt des extraits du dernier livre de Castaneda, Les Lecteurs de l'Infini, un exégèse du « monde tel qu'il est interprété par les sorciers. » Pour ceux qui ont suivi l'élusif nagual et ses pérégrinations mondiales, la Tenségrité est le cœur de l'artichaut de ses enseignements: un mystérieux ensemble de mouvements physiques, « des passes magiques développées par des chamans indiens qui vivaient au Mexique durant l'époque précédant la Conquête espagnole. »


Whoua.


La carlingue se contracte à travers un tunnel de turbulence; la queue pour les toilettes vacille. Je suis sans arrêt en train de fuir vers les toilettes quand je suis avec cet homme - je deviens morose et nerveux, tel un Jimmy Olson détraqué. Carlos Castaneda m'a raconté que les toilettes sont un endroit dangereux. Si on devient suffisamment « silencieux » en étant sur la cuvette, une fissure s'ouvre entre les mondes. A un moment, vous êtes assis sur le siège ergonomique de votre toilette « Snyder-Diamond » à 600 dollars, et le moment d'après vous êtes en train de twister devant cette agaçante Troisième Porte, celle dont il parle dans L'Art de Rêver, où vous vous retrouvez en train de regarder avec curiosité un ronfleur endormi qui s'avère être...vous! Avec un frisson, je fixe le trou en caoutchouc noir situé à 11 000m de haut en ruminant sur l'entraînement-judicieux-du-sorcier-aux-toilettes du Docteur Castaneda.


« On nous a appris avec beaucoup de minutie comment voir le monde - et comment le ‘maintenir',» avait-il dit un moment plus tôt, alors qu'un déplaisant trou d'air avait envoyé l'hôtesse dans les bras meurtris d'un retraité étonné. « L'ordre social nous ordonne: comment nous moucher, lire une carte ou interpréter les gestes d'un étranger - ‘des actions pratiques.' Nous apprenons si bien que même un psychotique utilisera les toilettes plutôt qu'une plante verte dans un hall d'hôtel. » Il ajoute avec réserve: « Presque tous psychotiques. Tu dois apprendre un nouvel ensemble ‘d'actions pratiques' si tu veux voir que le monde n'est pas ce que ta mère t'a décrit. » J'aurais voulu lui dire que pour briser ces frontières, j'avais besoin de drogues - je ne parle pas de Prozac ou de Percocet. Pas un de ces cacas de Brentwood. Je parle de Datura inoxia. Je parle de Lophophora williamsii et de Psilocybe mexicana. Ses livres ne parlaient-ils pas de ça (les premiers en tout cas)? Un étudiant d'UCLA travaillant sur sa thèse et recherchant un expert en plantes hallucinogènes, et rencontrant involontairement un Indien yaqui brujo, don Juan Matus. Don Juan lui dit que nous sommes des êtres magiques, des animaux exquis, de véritables perceveurs - à présent en chute, des lions en cage, édentés et mangés par les insectes, sans aucune conscience du sens ou de la majesté de notre vie et notre mort. Castaneda baille devant le brujo. Don Juan le napalme avec des psychotropes jusqu'à ce que Castaneda voit, écrive un best-seller et soit en couverture du Time. Devenant ansi une icône culturelle et le prétendu parrain du New Age. Eh bien, j'avais essayé trois (... ?) il veut que je sache que les drogues sont inutiles (*) - « Oui, elles bougent le point d'assemblage, mais de manière instable. »


A présent complètement fisselé sur mon siège, je lèche mes plaies sans drogue et j'envois à l'hôtesse un de ces vibrants et indignés « Ne-Me-Demandez-Rien-Sur-Le-Show-Business ».

 

Alors que nous commençons notre descente, une descente sans drogue, je pense à comment j'ai rencontré Castaneda. Je travaillais sur un script pour Ixtlan (la société d'Oliver Stone, chez qui on ne trouve que des ‘artisans' [Jeu de mot: en anglais, artisan se dit ‘journeyman', une référence au titre du livre de Castaneda: Journey to Ixtlan]), quand j'ai entendu dire qu'Oliver Stone et le légendaire chaman avaient cassé la croûte ensemble. Comme c'est malin! Je pensais (de façon un peu maladroite), tirez vos chapeaux pour Oliver, le futé, le clownesque, le glandeur du dharma, l'ethnographe, le fourrageur pop de la décennie.

 

Hmmm. Trop bon pour laisser passer l'occasion; je pourrais moi aussi aller fouiner un peu. J'avais lu tous les livres de CC, toutes les grosses fantaisies de l'apprenti/touriste-accidentel.


Si je pouvais juste me démerder pour m'introduire à un dîner, un déjeuner, passer un peu de temps au coeur du volcan, pour ainsi dire, puis continuer à partir de ça; écrire l'ultime biographie, façon David Foster, de la taille de celle de Wallace, puis contacter Annie Leibovitz pour la couverture du New-York Time Magazine (« Le Guerrier Bruce Wagner: Sur les Chamans, Castaneda et l'Art Elusif de la Biographie »).


J'avais rencontré Billy Wilder assez facilement grâce à Oliver. Mais Oliver Stone était en Thaïlande pour faire des repérages, comme à son habitude - Où est mon delta? - ainsi quelqu'un de la maison à brouillé les antennes. Il ne s'est rien passé. Le sushi de Gelson - et les jours détrempés de caféine s'effaçaient pour devenir des semaines, s'effaçant pour devenir des mois; les projets s'enflammaient, se dilataient, crépitaient, vacillaient, se consumaient et mourraient; les scenarios faisaient des clins d'oeil comme des patients brûlant d'excitation du ICU [unité de soins intensifs] depuis leur étagère IKEA. Mais tout restait calme sur le front énergétique. Finallement, une source hippie de San Rafael appela pour dire que CC allait donner une conférence à la librairie Phoenix, dans Santa Monica.


Donc j'y vais et il est là, et c'est bizarre! Parce qu'il est « minuscule » et grégaire, avec un large sourire élastique, et il parle de phénoménologie, d'intentionalité, d'intersubjectivité de sorcier; Brentano, Husserl et Heidegger - et puis il est bouillonant à propos de...Hollywood! Castaneda à des réunions de promotion avec des studios dans les années 70! Evoquant tous les costard-cravates qui ont voulu faire un film avec ses livres! Et il est catégorique, de manière indécente, Orson Welles? Marrant - je dis ça parce que j'avais l'habitude de conduire Welles à Ma Maison dans une limousine, et Welles avait le même type de conversation, parsemée de ces trucs inattendus et flippants dont il était au courant, de ces références incisives à vous retourner l'estomac.
(Nous les chauffeurs avons gardé une planche dans le coffre pour faire glisser la clientèle sur mesure, éléphants de mer échoués, jaillissant de la voiture; l'ai aussi fait avec Larry Flynt, quand nous l'avons amené jusqu'à l'hôpital Martin Luther King pour désintox.)

 

Entre deux beurks - CC dit que ses blagues sont en « dissonance » pour ramollir les gens afin qu'ils suspendent leur jugement - il parla de la merde la plus farfelue de ses livres, que tous ceux qui étaient là avaient lus, bien sûr, mais qu'ils avaient en quelque sorte temporairement oubliée, dû au choc d'avoir en face d'eux, en chair et en os, l'obsédant et mythique teneur de journal intime. J'eus le sentiment que la moitié de l'audience voulait s'assurer qu'il s'agissait bien de lui - toujours pas confiante, ne voulant pas faire partie du Barnum de don Juan. Après tout, il n'a jamais été photographié, enregistré, et caetera. Lorsque la foule fut suffisamment chauffée, il dit des trucs comme:


(1) Nous avons été amené à force de cajoleries à percevoir le monde comme un endroit fait de surfaces dures et de finalités; (2) L'univers n'est qu'énergie - il n'y a ni bien ni mal, seulement de l'énergie; (3) La définition du sorcier? Quelqu'un qui « voit » l'énergie telle qu'elle s'écoule; (4) Nous sommes des êtres électromagnétiques: quand un sorcier « voit » un homme ou une femme énergétiquement, ils ressemblent à des « oeufs lumineux »; (5) Chaque oeuf lumineux a un « point d'assemblage.» Les sorciers apprennent à déplacer ce point d'assemblage, ainsi - c'est tout ce que j'ai pu retenir.


Presque sur terre à présent. Sous les rivets tremblants et morveux des ailes de l'avion, Hollywood Park ressemble à un truc sorti de Toy Story - impossiblement grand, lumineux, amusant et débile. L'épouvantable hôtesse de l'air nous fait face depuis le siège de sûreté rabattable. Elle m'a certainement excité. S'est bien occupé de moi sous prétexte que je voyageais sous couvert de la CAA.


« L'idée du sorcier,» dit Castaneda, « est de s'aventurer dans un endroit où la socialisation et la syntaxe ne règnent plus. Rêver, pour un sorcier, ce n'est pas être le héro - ça c'est le ‘rêve lucide', totalement obsédé par l'ego. Se rêver en un autre endroit demande une discipline formidable. On rêve lorsqu'il n'y a plus rien: plus de désir ou de doute, de colère ou de joie - juste le silence. Et puis, boom ! Don Genaro Flores disait que c'était le son du monde qui s'arrête. Quand tu stoppes le système d'interprétation, c'est ce que tu entends: BOOM. A ce moment là, tout ce que tu es va vers cet autre endroit - les cheveux, le portefeuille, les chaussures. »


Pour l'instant, cet autre endroit était Customs [hôtel 5 étoiles]. Nous sommes de retour à L.A. Je peux l'affirmer, car c'est le seul aéroport que je connaisse qui soit livré avec les paparazzi.


Il y a quelques mois, j'ai reçu un coup de fil de la femme d'un vieil ami, qui était en train de succomber à une tumeur au cerveau. Boom. Un athlète avec une mauvaise herbe poussant dans le jardin de son crâne, pour ce qu'en disaient les médecins, il y a de cela une dizaine d'années. Ils disaient que ça se posait sur le cerveau comme une calotte, mais je le vis plutôt comme un navire de guerre parcourant gentiment ses fluides cerébraux. C'était le genre de pote avec qui vous auriez pu plaisanter de manière ironique si cela était arrivé à quelqu'un d'autre. Comment cela était-il possible? Je le vis à Cedars après son opération, et il me parla d'un rêve qu'il avait fait. Il avait rêvé d'un groupe de goules. Les goules les plus polies lui avaient demandé, de leur voix la plus gouleuse, s'il serait assez aimable pour être le « porte-parole officiel des désincarnés.» Cela me fit frissonner. Mon ami continua en disant qu'il avait accepté - c'est-à-dire dans le rêve - « parce que maintenant j'ai du temps libre.»
Mon Dieu. C'était un truc bon pour Oliver Sacks - ou Carlos Castaneda.


« La mort est trop choquante, » dit CC, alors que nous parcourons des yeux le hall du Chateau Marmont. « Nous préférons être le roi de la colline.» Il dit ça de manière décontractée, désinvolte. « Il y a dix mille ans, » il est venu ici pour rencontrer un écrivain qui travaillait sur un scénario de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Nous passons devant la réception pour nous diriger vers Sunset Boulevard. Est-ce Judy Davis qui vient d'entrer dans l'ascenseur?


« La quantité de sperme de l'homme décline - est-ce que tu en as entendu parler? Elle est en dessous du niveau des hamsters. Ils disent que c'est à cause de la migration vers les villes, mais c'est absurde. Les chauves-souris gagneront - leur système de sonar est devenu inconcevable. Pendant que les chauves-souris aiguisent leurs sens, que fait l'homme? Il mange. Il se bat. Il baise. Il défend son ego. L'homme est vraiment un singe malade! Il a ses saints - la chaise spéciale sur laquelle le gourou s'est assis est en exposition. ‘C'est là que s'est assis Baba,' disent-ils durant la visite...Ils ont emballé ses excréments dans du plastique. C'est ça le New Age. Je suis le Vieil Age!»


CC et moi déambulons dans le bar du Marmont. L'installation branchée apporte une touche hallucinatoire à sa juxtaposition, mais il semble bien s'amuser. Je lui indique quelques notables: Michael Stipe à une table avec Abel Ferrara et Steve Buscemi, Paul Schrader et Bridget Fonda, un agent d'UTA avec un top-model.
Je crois qu'elle s'appelle Shalom (paix dans une langue quelconque). En gros, le moment parfait pour poser une question sur l'oeuf lumineux.


« Okay, disons que vous, heu, voyez Michael Stipe qui se tient devant vous. Je veux dire énergétiquement. »


« Michael Stipe apparaîtra comme une sphère lumineuse. »


J'y suis maintenant; l'apprenti boxant dans le vide est en train d'avoir le pied marin. « Vous avez dit que ces sphères lumineuses avait un point brillant appelé le point d'assemblage.»


« Approximativement à la hauteur des omoplates, » explique t-il, « à une longueur de bras vers l'arrière. C'est là que la perception est assemblée et interprétée. Les anciens sorciers virent que le point d'assemblage est à la même position pour tous les hommes - c'est pourquoi nous voyons le monde, ce monde, de manière si uniforme. Le point d'assemblage se déplace lorsque nous rêvons - et lorsque cela arrive, de nouveaux mondes s'assemblent, aussi réels que le nôtre. L'art du sorcier est de déplacer délibérément ce point d'assemblage, puis de le fixer sur sa nouvelle position. C'est l'art de rêver. »


Mes « Everlasts » [gants de boxe de la marque Everlast] énergétiques se déchirent, je me précipite dans le coin du ring pour me faire recoudre et trouver un peu de soulagement - les toilettes à nouveau, pour m'asseoir sur ma selle. Je pense que je comprends ce qu'il dit, mais cela me rend foutrement nerveux. Je me dévisage dans le miroir en essayant d'évoquer l'oeuf lumineux...plutôt convainquant l'espace d'un instant, puis complètement bizarre l'instant d'après. Le monde a toujours été excessivement improbable; comment, dans ce cas, faisons-nous pour choisir ce qui est et ce qui n'est pas, de manière personnelle? Est-ce simplement une question de contexte?


Je m'asperge le visage avec de l'eau, me réfugiant dans la reposante et insignifiante paranoïa du Monde du Cinéma. De manière crispée, je songe: Hé. Est-ce que Stipe n'a pas un genre de « main-mise » sur Miramax? Il doit probablement déjà être en train de se précipiter pour se présenter à Castaneda - lui serrant la main et négociant sur le champs Le Don de l'Aigle. Un petit film...quelque chose entre 7 et 10 [millions de dollars] - avec Buscemi dans le rôle de don Juan le brujo. Schrader les rejoint déjà, échaffaudant avec eux un deuxième acte sur un coin de nappe, tandis que la chaud-et-ennuyé agent d'UTA envoie balader Shalom comme une espèce d'allié de Sonora.


Lorsque je reviens, Castaneda est seul, en train de prendre soin de son eau chaude. Il boit toujours de l'eau chaude. Au moment où je m'assois, l'oeuf lumineux et son point d'assemblage sont redevenus des absurdités. La durée de mon attention a été engloutie; peut-être qu'un petit Ritalin pourrait m'aider à fissurer le code énergétique. Inconsolable, je lui dis que j'ai profondément réfléchi à ces sournois concepts chamaniques mais que je ne semble pas être en mesure de suspendre mon jugement. Mon ego est vérouillé dans le ça.


« Tu penses trop, c'est tout, » dit-il. « Nous sommes tous en train de ruminer. » Une personne affreusement obèse se dirige vers nous, puis s'éloigne en flottant comme une barque qui aurait des fuites - aujourd'hui? Homme à tout faire? Agent publicitaire? « C'est nous: mourant du fait d'être gros et inutile. Le côté difficile dans le monde de don Juan est que tu dois en faire l'expérience.
Si la cogitation est soigneusement examinée, elle apparaît être sans signification. La cogitation - l'obsession accompagnée d'une réponse linéaire, avec sa relation de cause à effet - est fallacieuse. Il n'y a aucun moyen d'expliquer quoi que ce soit. Nous avons été entraînés à croire que nous étions curieux de connaître le pourquoi des choses. Nous pensons que nous pouvons arriver à une ‘compréhension'; nobles intellectuels complètement inacoutumés à l'action. Nous prétendons chercher des réponses, mais notre désir est de discréditer. Nous sommes tous de Grands Inquisiteurs - J'ai rencontré Torquemadas en mon temps! Nous avons soif de la Grosse Question et nous nous laissons charmé par la Réponse Inadéquate, alors nous pouvons retourné regarder Seinfeld [célèbre feuilleton télévisé américain du début des années 90]. La vérité c'est que nous ne sommes pas du tout curieux.»


Alors que nous marchons sur Sunset Boulevard, nous dépassons un énorme mobile home; des visages pincés d'hommes et de femmes en noir en train de se précipiter sur des tas de vêtements. Il y a une séance photo genre Vogue dans le jardin du Château, et nous allons jeter un coup d'œil. Helmut Newton est en train d'enjamber un top model pâlichon d'1m80, pour une boutique Prada de seconde main. Cela rappelle Fellini à Castaneda, qui s'est déplacé une fois jusqu'à Los Angeles pour le rencontrer. Le Maestro voulait faire un film sur ses livres; mieux encore, il voulait éclater cette Troisième Porte, déferler en tenue de soirée au bras musclé de mescalito (**). Quel rendez-vous de rêve. Et, oh! J'aurais bien sympathisé avec l'auteur décédé extravagant à la bouche de poisson!


Mon humeur tangue comme un hamac dans la caressante Santa Ana. Je suis mélancolique et mentionne mon ami, celui qui a eu une tumeur.


« Nous sommes des êtres qui allons mourir. C'est exquis - Penseà ce qui peut être accompli par un être qui sait qu'il va mourir, qui en est pleinement conscient. Ce n'est pas morbide, c'est un triomphe. Mais nous n'y croyons pas, c'est le problème. Ton ami, il va bien ? »


« Oui. Il a l'air de s'en remettre. »


Son visage s'éclaire. « Ah! Il est possible de tout rejeter. Mais nous avons besoin de preuves et de garanties - l'assurance de la rémission. Les médecins veulent sans arrêt tout examiner. Nous sommes des fatalistes compulsifs. J'ai un ami dont le père lui envoie des e-mails à propos de sa prostate; Papa a le cancer et il veut prévenir son fils à temps - ‘Le cancer est au coin de la rue - fais gaffe!' Nous avons été entraîné à accepter des défaites conventionnelles, une mort conventionnelle; nous savons que la fin va venir. Pour lui, ce sera la prostate; pour elle, le sein. Nous plaçons nos paris sur des investissements: des fonds de retraite, des pensions, des projets de vacances. L'hôtel le plus ‘chaud' à Lanai donne sur l'horizon! Nous voulons ‘tout' savoir à l'avance. Face à cette immensité là dehors, nous ne savons rien! Comment le pourrions-nous? Nous nous agrippons: si seulement nous pouvions vraiment savoir, comme Leonard Nimoy. »


Je crache façon vulcain. « Expliquez-moi ça s'il vous plaît. »


« Une fois, un Argentin m'a écrit une lettre. ‘Mon cher Carlos,' disait-il. ‘Quoi qu'il en soit, vous devez être conscient de ça: Leonard Nimoy est au courant.' »


Le monde est fou, j'en suis plus que certain. Mais est-ce que Carlos Castaneda l'est? Il croit que nous sommes des êtres magiques; seuls les pires cyniques pourraient ne pas être d'accord avec ça. Il affirme que nous sommes électromagnétiques; les scientifiques hochent la tête affirmativement. Il désire remplacer le dialogue intérieur par le silence; cela ne pose aucun problème aux bouddhistes. Il désire naviguer dans l'inconnu avec une chose appelée le double, ou « corps d'énergie ». Oh merde.


Nous nous retrouvons en centre ville, où il venait à l'occasion avec don Juan. Si les sorciers rêves de gargotte, ils rêvent sûrement de celle-là. Il trouve là la quintessence du restaurant: lissé, vaguement hanté, parfaitement distillé - la version diurne du Night Hawks de Hopper.


« Je voulais vous posez une question à propos du double. »


« Nous l'appelons ‘corps d'énergie' ou ‘corps de rêve.'»


« C'est différent de l'oeuf lumineux? »


« Oui, le double est quelque chose d'autre. C'est une contrepartie. Nous en avons tous un, mais nous en sommes séparés à la naissance - comme le dit Spy Magazine. Les sorciers rappèlent le double à eux. Ils l'utilisent pour naviguer...là, dehors. »


J'ai à nouveau une urgence et cherche rapidement les toilettes des yeux. Juste pour le plaisir, je décide de briser un vieux schéma et de rester bien en vue - ce que les sorciers appellent un « non-faire. » Ainsi, cela serait mon « non-usuel » des toilettes pour hommes. A la place, je m'interroge sur le point essentiel de ses récents séminaires, la série d'étranges mouvements que lui a enseigné le légendaire brujo - les « passes magiques », jamais mentionnées dans aucun de ses livres. Il appelle cet art perdu « Tenségrité », et dit qu'il est essentiel pour rassembler suffisamment d'énergie afin « d'annuler notre héritage visuel du monde. »
« Les passes magiques furent découvertes par les chamans de l'ancien Mexique au cours de leurs navigations de rêve. Elles étaient terriblement secrètes - je n'ai jamais écrit à leur propos car elles étaient tout simplement trop personnelles. »


« Mais les explications de don Juan étaient-elles suffisantes? » Mon non-usuel m'avait rendu courageux. « J'aurais pensé que son affaire à propos des navigations de rêve se passaient un peu plus du côté abstrait - c'était probablement au début de votre apprentissage, non? N'étiez-vous pas plus curieux à propos de l'origine des mouvements? »


« Bien sûr! Je voulais tout savoir, arriver à une ‘compréhension.' Oh, je me suis donné du mal à ruminer ainsi. Mais don Juan n'encourageait pas ce genre de discussion. De même qu'il me décourageait à me regarder dans un miroir ou à me filmer quand je rêvais. »


« Effrayant. » Bien que je ne sois pas sûr de ce qu'il ait voulu dire, je trouvais la perspective vraiment dérangeante.


« Je t'assure que ‘Mr Cauchemard' était plus inquisiteur que Geraldo - ou Mike Wallace. » Il ria si fort qu'il en recracha presque son steak. « C'est comme ça que don Juan m'appelait: Mr Cauchemard. »


Cleargreen - la compagnie qui sponsorise dans le monde entier les séminaires de Tenségrité de Carlos Castaneda - a récemment annoncé sur internet que « dû aux circonstances en relation avec le flux d'énergie, » Los Angeles allait maintenant recevoir toute la concentration de Castaneda. Lorsque je lui demande de préciser, il a l'air tout à coup distant. Pas nostalgique mais éloigné. « Je ne rejoindrai jamais don Juan. Comme c'est beau! Tellement plus beau que la tristesse merdique que j'ai trimballée à propos de mes parents et de leur destinée. Il ne reste plus beaucoup de temps; je suis la fin de la lignée de don Juan. Être ici, à Los Angeles, est très réel. Tu sais, don Juan avait un endroit de prédilection - une vallée situé à une centaine de kilomètres au nord de Mexico, près de la pyramide de Tula. Pour moi, il disait que cet endroit de prédilection était Los Angeles. »



Au Buffalo Club (sans lui)


Sur le chemin, j'ai cru avoir heurté un oiseau. Ce qui m'alarma parce que Castaneda m'avait dit que c'était une des blagues habituelles de don Juan - « Tout le monde est toujours nerveux en disant, ‘Je crois que j'ai heurté un oiseau.'» Mauvais présages en perspective.


Je m'assois au bar du Buffalo et je bois. Steve Buscemi et Steve Bocho et Frank Stallone et Michael Stipe et Cameron Diaz et Lauren Shuler-Donner et Paul Schrader et Eric Idle et Traci Lords et Spike Jones et Bob Shaye et Shalom et Michael Mann et Elisabet Shue et Helmut Newton et Abel Ferrara et Dominick Dunne. Aucun d'entre eux n'étaient là! Ça doit être une nuit de congé. J'imagine mon ami avec la tumeur excisée, entrant majestueusement, dans un sombre costume Dolce & Gabbana, un pin's insectoïde de la Légion Etrangère epinglé sur son revers de veste annonçant « Porte-parole Officiel des Désincarnés. »


Au-dessus d'un martini, je relis mes notes: (1) Nous sommes des êtres magiques, pas seulement des trou-du-culs; (2) On nous a appris à voir le monde d'une certaine façon; (3) Nous pouvons temporairement annuler ce qu'on nous a appris et faire l'expérience de nouveaux mondes, aussi réels que le nôtre; (4) Il n'y a pas de mot pour décrire ces nouveaux mondes; (5) Ces mondes sont accessibles au cours des rêves, quand notre emprise perceptuelle inattaquable se relâche; (6) Nous utilisons notre droit de naissance - le double, ou corps de rêve - pour naviguer; (7) Faire cela demande des putain de tonnes d'énergie; (8) L'énergie s'accroît en faisant taire le dialogue intérieur et en faisant d'étranges anciens mouvements physiques; (9) L'énergie s'accroît avec « l'intention »; (10) L'intention est une force naturelle, comme la gravité. (Les sorciers disent que les dinosaures ont eu l'intention de voler, et qu'ainsi leurs ailes ont commencé à pousser. Si l'homme doit évoluer, alors il doit intentionner les ailes abstraites de la liberté.)


Je vois Kim Cattrall et passe en revue avec elle les 10 points, tandis que son petit ami, Daniel Benzali, le number one du moment, rend visite au chef. Je lui demande ce qu'elle pense, et elle me dit qu'on dirait une question d'un centre psycho-medico-social. Je lui raconte l'histoire de mon ancien copain qui a une tumeur, et cela ouvre les vannes de la morbidité: elle mentionne quelqu'un qui a été tué par balle et je mentionne Elisabeth Leustig, la directrice de casting qui s'est fait renversée à Moscou par un chauffard qui a pris la fuite. Malheureusement, mon esprit, toujours en train de prendre soin de lui-même, enchaîne à propos du roman que je viens d'écrire, les épreuves en placard qui sont arrivées ce matin dans un colis FedEx déchiré, le dos de chaque page marqué de larges traces de pneu. De mauvais présages en perspective!


Je les laisse tomber. Quelques types genre la bande à Baader, en plus pâteux et effacés, poussent vers elle des crayons de couleur et des carnets - des magasines Bonfire, Star Trek et Masquerade. Kim leur parle dans un allemand fluide, et tous les chasseurs d'autographes obsédés par le star-système peuvent se rallier à son « Zuper!» Tandis qu'elle signe, Daniel, ayant surpris ma diatribe énergique, mentionne John Cage, puis me demande quel est le point de vue de Castaneda sur le « silence.» Il est bienveillant, piétinant le sol avec délicatesse - comme on prend avec des pincettes quelqu'un d'émotionnellement instable.


« Il dit qu'une fois que tu as coupé le dialogue intérieur, tu deviens vide. Et cela t'ouvre à tout un tas de trucs bizarres. »


« Et qu'est-ce tu racontais à propos des couleurs, Bruce? »


« Quand tu es vide - je veux dire, c'est ce que Castaneda dit - tu vois un genre de pellicule sur l'horizon. Et c'est couleur lavande! Il dit qu'il y a un point de couleur sur cette pellicule: rouge grenat. Il dit que le point grenat s'étend, puis explose en un infini qui peut être lu. »


« Comme un vrai texte? » demande Kim.


Pause. Là, elle m'a eu. Le charitable Daniel grimace un aurevoir.


Quatre heures du matin sur le MultiSync, surfant sur les listes de discussion non-officielles comme alt.dreams.castaneda, des poêmes espagnols - Gorostiza, Vallejo, Neruda - et des échanges de paroles de chanson de tango. Conseil au malheureux en énergie et en amour. Il me semble que mon pote sans tumeur aura à évincer l'impétrant Bill Gates - le véritable porte-parole des désincarnés (vous ne votez que par abstention). Je demande à l'éther si l'Infini peut être lu comme un texte, et quelqu'un dit, Ouais, c'est comme ça que Castaneda écrit ses livres. Cancan du prochain séminaire. Des spéculations sur la possible présence de l'Eclaireur Bleu, une enfant sauvage venue des étoiles, présentée en 1994 dans L'Art de Rêver. Des noms de passes lâchés: « Se Préparer à Traverser », « Percer l'Energie en Cherchant une Nouvelle Position du Point d'Assemblage », « L'Être Ailé Mâle et Femelle », « La Trappe des Etoiles ». Quelqu'un dit que cette dernière tire « l'énergie des étoiles mortes », ce qui suscite de nouvelles questions: Est-ce que les arbres ont un point d'assemblage? Où est le « lieu de pouvoir » de L.A.? (Indice: Pas chez Drai's [Restaurant de célébrités à Los Angeles]) Y a t-il des mondes où les teintes ont un parfum? Et quelle est la couleur de la discipline?

 


Le séminaire à UCLA


Cinq cent chercheurs, mis en chorégraphie sur le parquet poli d'un spectacle de mi-temps chamanique. Conforme au thème du week-end - « Les Guerriers dans la Course » - les passes semblent être plus rapides, plus propulsives que celles de Mexico: des éruptions gorgées de qi qui ressemblent au kung fu; puis, soudain, une passe en filigrane, fait-main, voisine du tai chi. Mais qu'est-ce que j'en sais?


« La Tenségrité n'est pas une forme de combat, » dit CC au groupe. « Ce n'est pas une compétition. Dans le monde, une pensée est en compétition avec dix autres. Nous devons essayer de laisser le monde derrière nous. Les passes magiques sont des manoeuvres conçues pour isoler et accroître ce que les sorciers appellent le ‘corps d'énergie' » - pas vraiment l'objectif de votre habituelle devanture de dojo pour jeunes garçons blancs féroces. Quelqu'un demande si les mouvements étaient pratiqués en masse aux temps de don Juan. « Pas à cette époque - parce que les passes étaient nocives. Les mouvements qui me furent enseignés étaient seulement pour moi, pour équilibrer ma configuration énergétique et pour la purger de sa nature obsessionnelle. Vous voyez, nous pensons que les hommes et les femmes qui découvrirent ces mouvements étaient un peu sombres, un peu...sinistres. Ces particularités devaient être éliminées avant que les passes puissent être partagées. »

 

Je fais 20 minutes de Tenségrité dans mon salon; curieusement, mes membres semblent se souvenir de l'une des longues séquences. J'imagine mon corps de rêve flottant vers moi comme un petit animal fantôme au moment de la pâtée. Puis je m'allonge pour faire l'un des exercices de Silence: Les mollets ballants, je place un poids sur mon ventre, effectuant une pression sur le haut de la cage thoracique avec le bout des doigts. Je ferme les yeux et voyage au-delà de mes paupières, me concentrant sur un point lointain du sombre horizon. Après avoir flirté avec le silence, je retourne boire un coup de Kahlua et rêve d'inepties liqueurées.


Réveillé à quatre heures du matin, j'allume la télévision. Ping-pong entre Bravo, CNN, VH-1, Cops, IFC, Court-TV. Sur cette dernière, un recueil de procets: des criminels de guerre à la barre à La Haye; à Atlanta, un avocat spécialiste des divorces divorce de sa femme, elle-même ancienne cliente; une femme abandonne son père affligé de la maladie d'Alzheimer sur une piste de courses pour chiens dans l'Idaho. (C'est tendance. Les médias appellent cela le « papy dumping.») J'appuie sur le bouton « muet » et laisse dériver mes pensées...Et si Castaneda disait vrai? fredonne le refrain dans ma tête vaguement nauséeuse.
Et si, en fait, cette réalité de Citywalk bosniaque pour laquelle nous sommes si impudemment possessifs s'avérait être une blague genre La Quatrième Dimension (l'épisode où le couple bourré se réveille dans ce qui s'avère être la maison de poupée d'une petite fille extraterrestre). Et si l'insolvable et séduisant monde de Barneys nous était en fait impudemment imposé - pas une simple imposition de lois ou de subtilités sociales savantes mais, quelque chose de beaucoup plus insidieux, le dictateur de ce que nous percevons, le tyran de notre façon de regarder ces mêmes choses qui sont en face de nous (il a nos yeux)...et, oh, si c'est vraiment ça, nous avons été couillonnés à la naissance, dépouillés même de la merdique quantité de conscience que cela demande pour voir un peu de la merveille qui se trouve au-delà de cet inventaire éculé de sangsue - et pour le reste, eh bien, c'est assez peinard, vraiment: une prison fédérale bien tenue, bien éclairée, avec des massages de Burke Williams, des marches contre le SIDA, des téléphones portables nec plus ultra, de la lubricité sur Internet, des opérations chirurgicales excellentes, des adoptions réussies, des antidépresseurs excellents pour travailleurs besogneux, et des brunchs quatre saisons servis par de souriants chef-omelettes portant de grands chapeaux boursoufflés - comme l'une de ces prisons de Tijuana dont j'ai entendu parler, où l'argent vous paye un genre de caillou brun, et où vous pouvez avoir des armes, des putes, de l'héroïne, et toute la famille réunie pour un barbecue. Et si c'était vrai alors...BOOM! Comme ils disent.


Le Getty domine tandis que nous nous garons sur la route 405. Un vulgaire promontoire construit pour la somme de 750 millions de dollars, sans parler de l'autoroute, de l'hôtel circulaire et du proche dépotoir - tu parles d'un feng shui funky! Mais qui suis-je pour parler?

 

Je pose une question sur les lieux de pouvoir locaux, et CC mentionne un endroit situé quelque part à El Monte.


« Est-ce que vous y êtes vraiment allé ?»


« Visiter ces lieux, » dit-il, « est quelque chose que l'on fait quand on est jeune - ce n'est pas pour moi. Je me concentre sur l'horizon. »


« Est-ce que ça veut dire, » je demande, « avec les lieux de pouvoir et tout ça, que la terre est consciente? Si c'est le cas, alors elle doit avoir un point d'assemblage. » Ma poitrine se gonfle. Superbement maîtrisé, je travaille la sauvage et récemment acquise lingua franca.


« La terre est un être conscient, » il répond. « Elle a une manière très étrange de nous tirer. Quand tu te sens un peu hystérique, allonge-toi sur elle avec ton estomac - elle te guérira. La terre absorbe; elle nous soutient. Puis, à un certain moment, elle n'a plus rien à donner. Elle dit au guerrier, ‘Tu devrais partir.'» Je lui jette un coup d'oeil; il frissonne. « La terre en tant qu'être conscient - une mère supérieure - coupe ses racines afin de le laisser flotter. ‘Vas t-en !' lui dit-elle. Comme c'est magnifique. »


Nous nous embrassons dans le terminal. Je me demande juste où il peut bien aller, un vol judicieux. Ce n'est pas le Mexique - c'est ce qu'a dit un de ses collègues. Je n'allais pas insister. Un flic géant, aboyant après le nu et le double: stationné, il fait son chemin vers nous. Je m'attarde, répétant ce que j'ai lu la nuit d'avant dans Le Voyage à Ixtlan:


« Don Juan disait qu'il n'y avait aucun moyen pour vous de retourner à Los Angeles. ‘Ce que tu as laissé là-bas est perdu pour toujours.' »


« C'est vrai. Tout à fait vrai. Mais il disait également que les sentiments d'un homme ne meurent pas et ne changent pas. ‘Le sorcier commence son chemin de retour en sachant qu'il n'y parviendra jamais, en sachant qu'aucun pouvoir sur terre, même pas sa mort, ne le délivrera des endroits, des choses, et des personnes qu'il a aimés.' »


Puis il est partit et le flic est là, m'accueillant à nouveau dans le monde.

 


(*) Je serai heureux de voir la fin des années 90: se peut-il que même les sorciers ne soient pas immunisés face au bras long des Douze Etapes [les Douze Etapes pour sortir de l'addiction des Alcooliques Anonymes aux USA]. « J'en suis arrivé à croire que j'étais impuissant face à l'Ordre Social...»
(**) Chez les Sorciers Anonymes, la question secrète quand on se rencontre est, « Es-tu un ami de williamsii ?»


Copyright Los Angeles Magazine, Inc. May 1996




Publié à 04:42 le 1 juin 2008 dans Carlos Castaneda interviews
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Arizona Republic-1997-Interview Castaneda

 
 
 
 
 
Arizona Republic, 3 août 1997
 
 
 

Par Thomas Ropp

 


Rencontre lumineuse : l'élusif Castaneda reste un homme complexe. Un ‘oeuf' ordinaire se rapproche du sorcier lettré Carlos Castaneda



         J'aurais pu lui demander n'importe quoi.


         « Je suis votre prisonnier, » dit Carlos Castaneda. Nous parlâmes de corbeaux. Je voulais plus particulièrement savoir comment on pouvait dire si un corbeau n'était pas vraiment un corbeau. « Vous regardez son énergie, » dit Castaneda. « Un corbeau qui est un sorcier brille d'une couleur ambre. »

         Il ne me dit pas de quelle couleur brillait un corbeau normal. Mais cela n'avait pas d'importance puisque je ne vois pas l'énergie pure. Castaneda, lui,  peut le faire, et affirme qu'il le fait depuis plusieurs années. Il commença par voir des humains comme des formes énergétiques, ou des « œufs lumineux, » dans la cafétéria d'UCLA alors qu'il travaillait sur son doctorat d'anthropologie, il y a de cela une trentaine d'années.

         C'est ainsi qu'a débuté mon repas avec Carlos Castaneda. C'était un jeudi, à 2h de l'après-midi. Nous nous retrouvîmes dans un restaurant cubain proche de West Hollywood. Je ne sus qu'au dernier moment où est-ce que j'allais rencontrer Castaneda. Son entourage dit que c'est comme ça que fait Castaneda. Il lit l'énergie pour décider des lieux de rencontre et de la plupart de ses autres affaires.

         « Tout ce que nous connaissons est une interprétation de l'énergie, » dit Castaneda. Pendant longtemps, j'avais eu peur d'avoir à trouver Castaneda dans Los Angeles, sans aucune indication, comme pour tester mon intention inflexible et le droit de mériter de parler à l'énigmatique légende et auteur de neuf best-sellers, dont le classique L'Herbe du Diable et la Petite Fumée.

         Donc, nous voici, juste deux œufs lumineux, en train de déjeûner. Dans mon meilleur espagnol, je commandai des moros y cristianos (ce que les Cubains appellent du riz blanc et des haricots noirs) y tostones (des bananes frites). Il jeta un coup d'œil sur son menu et dans un anglais parfait commanda : « Numéro 12. » Un steak et des pommes de terre.

         Je me sentis muy stupido.

         L'interview eut lieu à cause du séminaire de Tenségrité de Castaneda, qui se déroulera à Phoenix le week-end prochain. On me prévint que j'aurais à prendre l'avion jusqu'à Los Angeles car Castaneda ne donne pas d'interviews par téléphone. En fait, il donne rarement des interviews. Des décennies entières se sont écoulées sans que Castaneda ne fasse une seule apparition. Puis il a réapparu. Une conférence par ci. Une conférence par là. Seulement pour disparaître à nouveau.

         Ayant lu ses neuf livres (plusieurs fois) et partageant un intérêt commun pour l'anthropologiue culturelle, la métaphysique et tout particulièrement pour le mysticisme yaqui, mon point d'assemblage - un terme de Castaneda pour désigner un centre de perception - était tout frissonnant à l'idée d'avoir cette rare opportunité.

         Cependant, on m'avait dit qu'il y avait des règles de base, comme ne pas prendre de photo et ne pas faire d'enregistrement, mais opter pour simplement écouter et se souvenir (bien que je pris quelques notes à l'aveuglette sous la table, sur un petit carnet).

         Rétropectivement, dans la tradition de synchronicité des chamans, je suppose que ce déjeûner n'était pas vraiment accidentel. Deux semaines avant l'interview, j'avais mentionné à quelqu'un que j'étais surpris de constater que mon chemin n'avait pas encore croisé celui de Carlos Castaneda.

         Et puis il y avait eu ce corbeau.

         Quelques jours avant que j'apprenne que j'allais faire cette interview, je fus réveillé à 6h du matin par le puissant « caw-caw-caw » du plus grand corbeau que j'avais jamais vu. Il était perché sur sur le sommet d'un yucca situé hors de mon patio. Son cri était si puissant que l'écho se réverbérait sur les montagnes avoisinantes, créant un effet similaire au bruit du tonnerre. Je m'approchais de l'oiseau mais il ne parut pas en être effrayé. Il me regarda un instant puis concentra toute son attention derrière lui pour emplir l'air de ses vocalisations. Je détachais mon regard de l'oiseau, l'espace d'un instant, pour voir comment mes chats réagissaient. Lorsque je me tournais à nouveau, le corbeau avait disparu.

         Castaneda était intéressé par mon histoire de corbeau, mais n'offrit aucune explication. Les corbeaux et les corneilles, comme le savent tous les changeurs de forme, sont des formes populaires du voyage aux Amériques.

         On sait relativement peu de choses à propos de Castaneda. Désaccentuer l'importance donnée à l'ego et effacer l'histoire personnelle est la voie que la lignée de voyants de Castaneda a développée afin de devenir des guerriers de la connaissance pure. C'est aussi pour cela que les photos et les enregistrements sont interdits.

         « Il n'y a rien sur Carlos Castaneda, » dit-il. « La personnalité est une prétention. La reconnaissance ? Le succès ? Qui s'en préoccupe ? Si nous ne nous investissions pas autant dans notre ego, nous ne nous traiterions pas de façon si barbare. »

         Encore qu'il y ait quelques enregistrements, et Castaneda lui-même laisse filtrer un bonus personnel de temps en temps. Apparemment, Castaneda est né il y a environ 70 ans au Pérou, et fut élevé par un grand-père hédoniste. Mais il a passé la plus grande partie de sa vie à Los Angeles. Il fut diplômé de la Hollywood High School et a obtenu un doctorat en anthropologie à UCLA. Durant une courte période, il enseigna l'anthropologie culturelle à l'Université de California-Irvine.

         Castaneda ne se démarque pas au milieu d'une foule. En fait, vous ne le remarqueriez sans doute pas au milieu d'une foule. Il est minuscule, ne faisant pas plus d'1m55 et ne pesant sans doute pas plus de 45 kilos. Sa chevelure étoffée est presque complètement grise et coiffée vers l'avant. Il aime plaisanter sur les descriptions que les gens ont fait de lui, ressemblant à un jardinier, un chauffeur, ou à un serveur mexicain. L'écrivain Bruce Wagner à une fois demandé à Castaneda comment il décrirait son apparence. Castaneda suggéra Lee Marvin.

         Assis en face de moi, vêtu d'une chemise à manches courtes de couleur ambre et de pantalons kaki, les cheveux ébouriffés, il me fit penser à un professeur iclonoclaste à la retraite, le professeur de non-faire, en train de déjeûner. Excepté que ce professeur a un œil de sorcier, l'œil gauche, qui s'agrippe à votre conscience avec une force inimaginable.

         Mais toutes les descriptions sont décevantes et fragiles. Castaneda ne possède pas qu'une seule apparence. Mais plusieurs. Son apparence change avec ses humeurs, qui changent aussi facilement. Comme ses maîtres don Juan et don Genaro, il rit, il jure, produit des sons iréels et fait claquer ses lèvres avec exagération. Puis, il devient soudainement féroce en déversant ses idées éloquentes et convaincantes sur la nature des choses.

         Castaneda est complexe, je m'y attendais. Parfois il parle dans une langue différente, je m'y attendais aussi. Pour la plupart des œufs lumineux que nous sommes, il est impossible de comprendre toutes ces idées. Don Juan disait que de toute façon nous ne comprenons rien, et que la véritable connaissance ne s'accomplit pas à travers l'intellect.

         Je ne m'attendais à ce que Castaneda ait un si grand humour. « Nous devons rire pour nous équilibrer, » dit-il.

         Il raconta des histoires, qui ne peuvent être répétés dans cette publication. Je pense qu'il se tient au courant de l'actualité. Il était particulièrement intéressé par l'histoire du spécialiste de la fertilité en Virginie, Cecil Jacobson, qui est aujourd'hui en prison pour avoir utiliser sa semence afin de mettre enceinte 70 de ses patientes.

         Il n'y eut aucune discussion concernant le peyotl ou Mescalito ou la petite fumée, mais sur un coin de nappe, il fit un dessin pour me montrer comment couper le haut d'un « coussin de belle-mère » (variété de cactus) afin d'en récupérer le jus.

         « Vous en buvez juste un peu pour rajeunir, » dit Castaneda, qui fit ensuite claquer ses lèvres en signe d'approbation.

         L'Arizona est particulièrement importante dans la saga de Castaneda. Il rencontra don Juan à Nogales, et passa beaucoup de temps dans notre état durant son apprentissage, et même plus tard. Les yeux de Castaneda devinrent humides alors qu'il se rappela ses années passées en Arizona.

         « L'Arizona est une région magique, » dit Castaneda. « Le désert de Sonora a une convergence bien spécifique. » Il dit qu'il ne pourrait pas revenir en Arizona car cela lui rappellait trop de souvenirs forts et poignants.

         « Un guerrier sait que tout ce qu'il voit, il ne le reverra plus jamais, » dit Castaneda. «Je pourrais vraiment pleurer. J'ai besoin de toute ma force. »

         Nous sommes tous seuls.


         Casteneda n'aimait pas son steack. Il dit qu'il sentait la merde. Il le fit renvoyer en cuisine, puis se plongea dans une autre pensée : « L'univers n'est pas prévisible, peu importe ce que vous disent les scientifiques », dit Castaneda.

         C'est un sujet sur lequel il est insistant, ainsi que sur le fait que nous sommes vraiment tout seul. « Dieu ne vous aime pas, croyez-moi. » Le problème, insiste Castaneda, c'est que nous sommes tellement piégé dans notre ego que nous n'avons jamais une vision plus élargie de l'existence. Nous ne sommes pas des individus entourés d'autres individus, ou de maisons, ou de centres commerciaux.

         Nous sommes des individus entourés par l'infini. Castaneda est vague quand il s'agit de savoir à quoi il passe ses journées, mais il écrit toujours. L'année prochaine, Simon & Schuster va publier une édition pour le trentième anniversaire de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée, avec une nouvelle préface de Castaneda. Il y aura aussi un nouveau livre, l'année prochaine, publié par Harper Collins, Passes Magiques : le savoir pratique des chamans de l'ancien Mexique. Castaneda a également finalisé ce qu'il appelle son « dernier livre », qui a pour titre Le Voyage Définitif.

         « Je ne pense pas que je puisse encore écrire, » dit Castaneda. « L'univers est prédateur. Il produit de profondes vagues de tristesse qui se dirigent vers moi à présent. Cette tristesse ontologique, vous la voyez venir, puis vous sentez qu'elle est sur vous. »

         Même le chemin qui a du cœur n'est pas du gâteau. Castaneda pourrait ne plus être avec nous dans quelques temps. Il en a dit autant à son staff. « Mais il ne mourra pas d'une mort physique, » dit l'instructrice de Tenségrité, ou « pisteuse d'énergie », Kylie Lundahl. « Il disparaîtra de la même manière que don Juan. Il sait qu'il reste peu de temps avant que cela arrive. »

         L'objectif de la lignée de voyants mexicains de don Juan a été d'accomplir ce qu'ils appellent « le vol abstrait, » pour « s'évanouir avec la totalité de leur être » dans l'infini - disparaître avec leurs bottes , pour ainsi dire. Don Juan, le maître de Castaneda, et son clan sont supposés l'avoir fait en 1973.

         Mais Castaneda semble avoir un problème à ce sujet. On a le sentiment, en lisant ses derniers livres, et en conversant personnellement avec lui, que quelque chose ne va pas, et que Lee Marvin a peur.

         Avant qu'il ne quitte ce monde, don Juan Matus fut très clair envers Castaneda et les autres apprentis, en leur expliquant que cette lignée de voyants mexicains de l'antiquité se terminerait avec Castaneda, le dernier « nagual ». Quelque chose dans la configuration énergétique des voyants qui furent laissés en arrière n'était pas propice pour continuer la lignée. Donc, par définition, il fut laissé à Castaneda et à son clan la tâche de « fermer » la lignée.

         Serait-il possible que Castaneda, comme E.T., ait été abandonné dans ce monde ? Don Juan a t-il négligé de lui dire quelque chose à propos d'emmagasiner suffisamment d'énergie personnelle pour le vol abstrait ?

         Durant notre déjeûner, qui dura environ trois heures, je ne pus pas m'empêcher de me désengager de temps en temps de son œil gauche et de me demander ce qu'il voyait irradier de mon corps d'énergie - sans aucun doute quelque chose de désagréable et rose, étant donné toutes les années passées à boire du coca light et des chewing-gums sans sucre.

         Je me demandais aussi s'il en savait plus qu'il ne voulait le dire sur le corbeau. Nous nous sommes dit au revoir sur le parking du restaurant. Il me dit qu'il m'appréciait et qu'il avait aimé notre conversation. Je dis : Somos monos extranos. Nous sommes des singes étranges.

         Il sourit, mais ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de le faire. L'espace d'un instant, je fus accroché par l'univers prédateur de Castaneda, par l'une de ses vagues de tristesse lorsque me revint en mémoire ce qu'il avait dit à propos du fait qu'un guerrier savait que tout ce qu'il voyait, il ne le reverrait jamais plus.

         Je fis quelques pas en direction de ma voiture de location, me demandant si Castaneda arriverait vraiment à faire son saut abstrait. Je l'espérais sincèrement.

         Lorsque je regardai en arrière, Castaneda, comme le corbeau, avait disparu.

         Note de marge : « C'est Celui Que Tu Avais Attendu ! »



Copyright Août 1997, The Arizona Republic




Publié à 11:01 le 31 mars 2008 dans Carlos Castaneda interviews
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La Chance Masquée - The Sun - par Nina Wise

 

 

 

 

 

La chance masquée par la vie ordinaire

 

 

 

The Sun magazine - Février 1996

 

 

 

Par Nina Wise

 

 

 

        Mon quarantième anniversaire approchait tel un raz-de-marée. J'étais seule, sans enfant, et je me posais des questions sur ma vie d'artiste performer suivant un culte mais sans revenus fixes. J'avais manqué les indices propres à l'âge adulte : un divan, une salle à manger, un service de vaisselle, une télévision couleur. Bien que j'ai essayé de me convaincre que cela était dû au fait que je venais de me séparer d'un amant qui était propriétaire d'à peu près tout le mobilier et les appareils électroniques que j'avais utilisé pendant sept ans, je savais que le vrai problème était que j'avais consacré ma vie à mon travail et que je n'étais pas devenue célèbre assez rapidement. Je n'avais pas de contrats pour des livres, pas de business avec le cinéma, pas d'apparition télévisée. J'avais besoin d'aide, d'une carte pour me guider à travers la semi existence lunaire de ma défaite.

 

 

 

        Un des grands avantages de la déception est qu'elle vous conduit à la religion - habituellement pas celle dans laquelle vous avez été élevé ; si celle-ci avait marché, vous ne seriez pas dans cette condition. Il aurait fallut un exorcisme pour écarter les démons qui avaient capté le vent de mon anniversaire approchant, et qui étaient en train de donner des petits coups de langue glacée près de mon oreille, me chantant une liturgie symphonique de protestation. Je décidai d'apprendre à méditer, découvris un maître bouddhiste vipassana dans mon quartier, et commençai à m'asseoir tous les matins sur mon zafu violet.

 

 

 

        Une après-midi, mon amie Martina appela pour me dire que le Dalai Lama venait à Santa Monica pour donner une initiation kalachakra. J'avais rencontrée Martina dans les coulisses de l'une de mes performances. « Cette fantaisie sexuelle avec le frigo était divine », me dit-elle plus tard durant l'une de ses fêtes sur Pacific Heights, tandis que les majordomes portaient des plateaux d'argent remplis de saumon fumé et de toasts au caviar, piétinant au milieu d'une foule effervescente d'environnementalistes, d'éditeurs, d'écrivains, et de philanthropes. Martina a grandit en Argentine, où traditionnellement, les rupins recréent autour d'eux un milieu international de royauté, d'intellectuels, et d'artistes. Ses yeux marron et brûlants exsudaient la confiance, ses joues étaient aphrodisiaques, et elle arborait une mèche d'argent dans ses cheveux bruns pour montrer que, même si elle épiloguait sur un tapis blanc paré d'inestimables antiquités, elle était vraiment une rebelle. Au moment du champagne, Martina et moi découvrîmes que nous étions toutes les deux des chercheuses. Nous commençâmes à aller ensemble à des retraites, des conférences sur le dharma, des satsangs, et des darshans.

 

 

        « Est-ce que tu veux aller à Santa Monica avec moi et être ma colocataire ? » me demandait Martina au téléphone.

 

        L'initiation kalachakra est une des pratiques les plus ésotériques et les plus avancées dans le Bouddhisme tibétain. Durant la cérémonie, les participants jurent de dévouer leur vie à l'altruisme et de devenir bodhisattva, des gens illuminés qui, au lieu de descendre la roue de l'incarnation au moment de leur mort, retourne sur Terre pour servir tous les êtres vivants. Normalement, l'initiation est donnée uniquement aux étudiants ayant des années de pratique derrière eux, mais, le monde était dans un tel état de désolation que le Dalai Lama avait décidé d'offrir la transmission à quiconque se sentait enclin à participer. Beaucoup de mes amis se rendaient en Californie du sud pour cet évènement. J'acceptai l'invitation de Martina sans hésitation.

 

 

        Quand j'arrivai au Shangri La, un hôtel classieux art déco situé sur Ocean Boulevard, Martina était en train de s'équilibrer sur un énorme lit afin de déplier un magasine sur la maternité sur son ventre, qui émergeait tel une baleine venant d'un calme océan. Elle attendait son cinquième enfant après une pause de douze ans, et avait besoin de s'informer sur comment être parent. Je m'allongeai à ses côtés et extirpai le texte de quarante pages qu'on nous avait donné pour les cinq jours du processus d'initiation :

 

        A partir de maintenant jusqu'à l'illumination, je susciterai l'intention altruiste de devenir illuminé, je susciterai la pensée très pure, et abandonnerai le concept du Je et du Moi. 

                                             

        Je n'étais pas certaine de tout comprendre. « Martina, quelle est la pensée très pure ? » demandai-je, espérant une discussion approfondie sur le dharma.

 

 

 

        « Ça n'a pas d'importance. Nous y parviendrons par osmose. Pense-tu que je devrais avoir un service à couches ? »

 

        « Absolument », dis-je, retournant à l'incompréhensible texte.

 

 

 

        Dans la matinée, nous attendîmes dans une queue qui s'étirait autour de l'immeuble jusqu'à ce que ce soit notre tour de prendre trois gorgées d'eau safranée bénie et de recracher notre mental et nos toxines émotionnelles dans un énorme seau en plastique blanc.

 

 

 

        « Je vais vomir, » gémit Martina, se couvrant les yeux afin de ne pas avoir à regarder la salive mousseuse couleur urine.

 

 

 

        Nous effectuâmes trois prostrations en entrant dans le hall - une pour Bouddha, une pour l'enseignement, et une pour la communauté des chercheurs. Alors que nous cherchions nos places au milieu de la foule de l'auditorium, j'essayai de ne pas fixer les célébrités. Nous nous assîmes dans des sièges en velours, sortîmes nos livres, et étudiâmes la scène, où des moines vêtus de robes lie-de-vin à une seule manche et de coiffes jaunes bouton d'or chantaient un chant de gorge multi octave, et le Dalai Lama récitait des instructions détaillées en tibétain.

 

 

 

        « On en est à quelle page ? » demandai-je à Martina.

 

 

        « Ça n'a pas d'importance, » dit-elle, se réveillant d'une sieste. « Respire. Médite. »

 

 

        « Mais on est supposé être en train de visualiser une déité avec des bras verts et une fleur sur le front. »

 

 

        « Relax,» dit-elle en fermant à nouveau les yeux, étendant ses jambes, et en reposant sa tête sur le dossier de la chaise.

 

 

 

        Mais je ne pouvais pas me relaxer. C'était l'occasion de recevoir une importante transmission. Je luttai pour suivre le texte :

 

 

        A l'intérieur du grand sceau de claire lumière dépourvue des élaborations inhérentes à l'existence, le centre d'un océan de nuages d'offrande de Samantabhadra, tel un arc-en-ciel à cinq couleurs complètement décoré...

 

 

 

        A la pause, les gens se ruèrent dans le hall, où des lignes sinueuses se dégageaient depuis les téléphones payant comme les cheveux de Méduse. Des hommes en jean avec des T-shirts Lacoste déambulaient dehors sous le soleil de Santa Monica, des téléphones portables pressés contre leurs oreilles :

 

        « As-tu reçu des directives pour la fête que Richard Gere organise pour le Dalai Lama ? »

 

 

        « Est-ce que mon agent a appelé ? »

 

 

        « Il a dit qu'il allait signer ? Fantastique. Peut-être que ce truc va marcher. »

 

 

        « J'ai entendu dire qu'il y aurait trois fêtes ce soir, et un dîner quelque part. Est-ce que Barbara Streisand sera là ? Renseigne-toi. »

 

 

 

        Au son du gong, les gens se ruèrent en direction de l'auditorium. Imprégnés par la chaleur de l'été, nous nous plaçâmes dans les fauteuils cossus et priâmes pour être plein de vérité, bon, et compatissant. Deux cent d'entre nous firent ensemble le vœu de dédier leur vie au bien-être des autres.

 

 

 

        Sur le chemin du retour vers l'hôtel, Martina murmura, en prenant un air de conspirateur, que son ami Carlos Castaneda allait venir nous rejoindre pour le dîner.

 

        « N'en parle à personne. C'est juste entre nous. Il est un peu difficile concernant les personnes avec qui il sort. »

 

 

 

        Nous n'avions qu'une demi-heure pour nous préparer. Comme des camarades de chambre se préparant pour un rendez-vous, nous prîmes notre douche ensemble, oscillant épaules contre épaules en face du miroir de la salle de bain avec nos sèche-cheveux et nos rouges à lèvres, et choisîmes nos tenues avec finesse. Nos poignets étaient encore moites du parfum français de Martina lorsque nous entendîmes quelqu'un frapper à la porte. Martina glissa à travers la pièce avec une pause étudiée et ouvrit la porte. Un petit homme aux cheveux gris, vêtu d'un costume froissé en polyester et de bottes de cow-boy sales l'embrassa dans l'entrée.

 

 

 

        Cela ne pouvait pas s'agir de lui, pensai-je. J'avais imaginé quelqu'un de grand, avec de larges épaules et une toison épaisse de cheveux noirs - un air d'aristocratie mexicaine imprégnait le chamanisme et les ravins désertiques. Au lycée, j'avais lu tous les livres de Castaneda, et ils m'avaient affectée plus que tout ce que j'avais étudié. Les comptes-rendus de Castaneda sur ses rencontres au Mexique avec le sorcier indien yaqui don Juan Matus avaient éduqué toute ma génération. Mes amis et moi nous citions don Juan. « Suis un chemin qui a du cœur, » nous disions-nous. « La mort se trouve près de ton épaule gauche. » Nous prenions des drogues psychédéliques et essayions de changer le monde en un lieu qui valorisait l'amour plutôt que le matérialisme, et la magie plutôt que la science. Castaneda et don Juan étaient nos guides sur un territoire hors la loi - un territoire que nos parents trop conservateurs avaient peur d'explorer. Castaneda était notre père de remplacement, don Juan notre maître spirituel, notre prophète.

 

        « Carlos, voici Nina, » dit Martina, souriant avec une grâce intégrée. « Nina, Carlos Castaneda. »

 

 

 

        Telle la terre ouverte par le soc de la charrue, le visage de Carlos s'éclaira d'un large sourire lorsqu'il me serra la main. Sa main était aussi chaude qu'un nid d'oiseau. Il s'assit dans un fauteuil à imprimé floral et demanda un verre d'eau. Je pouvais à peine croire que j'étais dans la même pièce que cet homme.

 

 

 

        Martina alla directement au cœur du sujet. « J'ai attendu très longtemps pour vous demander cela : qu'est-il vraiment arrivé à don Juan ? Est-ce qu'il est mort ? »

 

 

 

        « Non, non, » dit Castaneda avec un gloussement, « il n'est pas mort. Il a disparu. Il est allé de l'autre côté. Je suis en train d'apprendre cela aussi : à devenir immortel. C'est mon boulot maintenant. La plupart des gens pensent que leur travail est ce qu'ils font durant la journée, mais le vrai travail a lieu dans l'obscurité. La plupart des gens gâchent leur vie parce qu'ils oublient qu'ils vont mourir. C'est durant la nuit, en rêve, que je pratique. Quand vous apprenez comment mourir, vous apprenez à vivre pour toujours.

 

 

 

        « Après que don Juan ait traversé, La Gorda devint mon benefactor, » continua t-il, se penchant en avant et nous regardant toutes les deux directement dans les yeux. « Elle était grosse et laide, avec les cheveux noirs comme du charbon et les yeux sombres. J'étais complètement sous le charme. »

 

 

 

        Et j'étais moi complètement sous son charme à présent. Sa voix, la gaîté de son accent espagnol berçant un anglais impeccable, m'hypnotisait. Ses yeux brillaient de la satisfaction de nous avoir capturé.

 

        « Et tout ce que La Gorda voulait que je fasse, je devais le faire. Un jour, alors que je me préparais à quitter le Mexique pour rentrer à Los Angeles, elle me dit qu'à la place, je devais aller à Tucson. Elle me dit que je devais travailler comme cuisiner dans un bar.

 

 

 

        « Non, » lui ai-je dit, « J'aime ma vie à Los Angeles. J'aime mes amis. Je ne vais pas à Tucson. Je ne sais pas cuisiner. »

 

 

 

         « Je suis monté dans mon camion, et j'ai roulé. A six heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles n'est pas si super.' A douze heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles a ses hauts et ses bas.' A dix-huit heures de Nayarit, sur la frontière avec l'Arizona, je me retrouvais à penser, ‘Ma vie à Los Angeles est complètement misérable.' J'ai roulé jusqu'à Tucson, ai remonté la route jusqu'à la première gargote qui s'est présentée, je suis entré à l'intérieur et j'ai demandé du boulot. »

 

 

 

        A ce moment de l'histoire, Carlos croisa les bras, gonfla sa poitrine, et intensifia sa voix.

 

 

 

        « Tu connais les œufs ? » m'a demandé le patron. « Tu vois, les hamburgers et les frites c'est facile, mais nous servons des petits déjeuners toute la journée, et tu dois connaître les œufs. »

 

        « Je ne connaissais pas les oeufs, alors j'ai trouvé un studio, et j'ai cuisiné des oeufs pendant deux semaines - brouillés, à la coque, à feu vif, des œufs mollets, des œufs durs, des omelettes, des œufs pochés. Ensuite je suis retourné au café. ‘ Tu connais les œufs ?' m'a à nouveau demandé le patron.

 

 

        « Oui, je connais les œufs, » ai-je répondu.

 

 

 

        Carlos gloussa, adorant l'histoire. Je m'assis avec les jambes relevées sur le divan pastel et étudiai son visage. Les critiques dans la presse avaient récemment essayé de discréditer ses affirmations d'avoir été l'apprenti d'un chaman au Mexique. Les critiques sympathiques suggéraient que c'était juste la preuve d'une certaine poésie. Les plus dures l'accusaient d'escroquerie. J'écoutais l'histoire de Carlos comme un détective, guettant les failles éventuelles. J'examinais son visage sombre et ridé, ses yeux, cherchant une supercherie évidente. Mais j'étais séduite par son enthousiasme, son rire éclatant, son intelligence, et je plongeai dans l'histoire comme si j'avais été emportée par le débit d'une rivière.



Publié à 02:05 le 29 septembre 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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La Chance Masquée - The Sun - par Nina Wise (suite)

 

        « Un matin, » continua t-il, « Linda arriva très nerveuse au café. »

 

 

 

        « Qu'est-ce qui se passe » lui ai-je demandé. « Que pasa ? »

 

 

 

        Carlos s'assit bien droit dans sa chaise, croisa les jambes, et parla avec une voix haut perchée.

 

 

 

        « Il est ici, » dit-elle. « Carlos Castaneda. Dans l'allée. Il y a un grand Mexicain assis dans une limousine blanche avec les fenêtres relevées, et il écrit des notes sur un carnet jaune. Je suis sûr que c'est lui - il y a des rumeurs comme quoi Castaneda est à Tucson. Qu'est-ce que je fais ? »

 

 

 

        « Je ne savais pas quoi dire. Je lui dis simplement d'y aller et de se présenter. Elle pensait qu'elle était trop grosse et que Castaneda ne s'attarderait pas sur une serveuse dans une gargotte crasseuse. Je la regardais se tenant devant moi avec sa casquette et son tablier. Pour moi elle était jolie et radieuse. Elle était jeune et vivante, et avait l'esprit vif.

 

 

 

        « Tu es parfaite comme tu es, » lui dis-je.

 

 

 

        « Alors elle se mit du rouge à lèvres, arrangea ses cheveux et sortit dans l'allée. Deux minutes plus tard, elle revint les yeux pleins de larmes.

 

 

 

        « Qu'est-ce qui s'est passé ? lui demandai-je. Elle pouvait à peine parler. 

 

 

 

        « J'ai frappé à la vitre...et il l'a baissé...et j'ai dit ‘salut,' et je lui ai dit que je m'appelais Linda...mais il a juste remonté la vitre...et il ne voudra plus jamais me parler. »

 

 

 

        « Je me sentais très mal, » dit Carlos, la tristesse assombrissant son regard. « Bien sûr, je savais que ce n'était pas Castaneda, mais je pensais qu'elle aurait rencontré un type qui l'aurait emmené dîner. Je ne savais pas quoi faire. Je l'ai prise dans mes bras. » Il fit une pause, regardant par la fenêtre les silhouettes des palmiers alignés dans la rue.

 

        « Et j'ai commencé à pleurer aussi. Vous voyez, j'en étais venu à vraiment aimer cette fille. Nous avions été les meilleurs amis pendant presque une année. Je voulais lui dire qui j'étais, mais je savais qu'elle ne me croirait jamais. Elle aurait pensé que je faisais cela pour qu'elle se sente mieux. Vous voyez, pendant tout ce temps, elle me connaissait en tant que Joe Cortes. »

 

 

 

        Carlos Castaneda, l'homme qu'elle rêvait de rencontrer, la tenait dans ses bras, pleurant d'amour pour elle. Mais elle ne le reconnut pas. L'amour passe par un alias. Je pris conscience que j'étais comme Linda, réalisant que ce à quoi j'aspire est quelque chose d'autre que cette vie faite de moments se déployant les uns après les autres d'une manière que je ne pourrais jamais planifier ou même imaginer.

 

        Carlos s'arrêta et me regarda. Dehors, des mouettes criaient, et le soleil couchant marbrait le ciel. Nous étions assis dans le rose décroissant du coucher de soleil. Rien ne bougeait.

 

 

 

        « Lorsque je retournai à mon studio, La Gorda était assise là, à m'attendre. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle me retrouvait toujours. Je lui dis ce qui venait de se passer et lui demandai ce que je devais faire.

 

        «Vamanos, » dit-elle.

 

 

 

        « Mais je ne peux pas partir comme ça, » lui dis-je. « Je dois donner deux semaines de préavis, former un remplaçant, dire au revoir à mes amis. »

 

 

 

        « C'est quoi le problème ? » dit-elle. « Tu as peur que personne ne sache cuire les œufs comme Carlos Castaneda ? Vamanos. » Et nous sommes montés dans mon camion et nous sommes partis.

 

 

 

        Carlos se leva pour partir, attrapa sa veste, et étendit ses bras. J'allais directement l'embrasser, et une joie passa à travers moi comme un rayon de lune balayant l'horizon.

 

 

 

        Plusieurs jours plus tard, alors que l'initiation kalachakra tirait à sa fin, Martina et moi nous assîmes dans nos sièges en velours dans l'obscurité, à l'intérieur de l'auditorium étouffant de Santa Monica. Nous nouâmes des bandeaux rouges sur nos yeux. Nous lançâmes sept fois des cure-dents dans les airs. Nous nous visualisâmes comme la déité kalachakra à quatre visages, avec vingt quatre bras, embrassant son consort jaune safran à quatre visages et à huit bras. Nous léchâmes du yaourt déposé dans notre paume droite. Nous imaginâmes des points rouges remonter le long de notre colonne vertébrale et se mélanger avec des points blancs descendant le long de notre colonne. Les moines tibétains chantèrent leur bourdon polytonal, martelèrent leurs tambours, frappèrent leurs gongs, fracassèrent leurs cymbales, et soufflèrent dans des cornes de 2 mètres de long, dans une symphonie qui fit vibrer tout notre squelette. Nous fîmes le vœu de dire la vérité, d'être bon, d'être généreux, de cultiver l'amour, et de nous dédier à l'illumination de tous les êtres.

 

 

 

        En retournant à l'hôtel, Martina, un sourire coquin sur ses lèvres pleines, me dit que Carlos allait nous rendre une autre visite ce soir là. Nous disposâmes une assiette de biscuits et de fromage, un bol de fruits, et des bouteilles d'eau minérale. Alors que le soleil était suspendu à l'horizon, nous l'entendîmes frapper à la porte.

 

 

 

        Carlos portait le même costume froissé que j'avais vu sur lui quelques jours plus tôt. Il plaça ses mains sur le ventre bombé de Martina et se pencha sur elle. « Hola, chica. Que tal ? » Envoya t-il à l'enfant pas encore naît. « Tienes una madre muy bonita, muy sympatica, y muy especial. » Il ferma les yeux et resta là, en silence, pendant un moment, puis se tourna vers moi et me donna l'accolade.

 

 

 

        Martina se cala contre un amas de coussins sur le lit, je m'assis sur le divan, et Carlos prit place dans le fauteuil. Il demanda à Martina des nouvelles de son mari, de ses enfants, de leurs amis communs. Nous parlâmes du temps ; il était théâtral même en parlant du smog, passant en un instant d'un langage lucide et précis à un torrent de blasphèmes divertissants. Son enjouement réchauffait la pièce comme un feu de cheminée.

 

 

 

        « Dites m'en plus à propos de La Gorda, » entreprit finalement Martina, se rallongeant sur les coussins comme une enfant attendant son histoire favorite.

 

 

 

        Carlos s'arrêta pendant un moment, son regard persistant sur chacune d'entre nous une seconde de trop, de la façon dont vous regardez dans les yeux un amant potentiel.