Le rendez-vous magique
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Los Angeles Times 1995 - Interview CC

 

 

 

Une conversation étonnante avec le mystérieux homme magique

 

 

Los Angeles Times – décembre 1995

Par Benjamin Epstein

 

 

 

         Lorsque Benjamin Epstein rattrapa Carlos Castaneda à Anaheim pour lui demander si celui-ci accepterait de faire une interview, Castaneda l’invita spontanément à rejoindre son groupe pour le déjeuner. Au cours de la conversation, autour d’un sandwich au fromage fondu, accompagné de bacon et de frites, Castaneda fut agréable et spontané.

Voici un aperçu de ce qu’il dit :

 

Pourquoi ne permettez-vous pas d’être photographié ou enregistré ?

 

         Un enregistrement est une façon de vous figer dans le temps. La seule chose qu’un sorcier ne fera, c’est stagner. Un monde stagnant, une image stagnante, sont l’antithèse du sorcier.

 

Est-ce que la Tenségrité est le tai-chi toltèque ? Un art martial mexicain ?

 

         La Tenségrité est en dehors des limitations politiques. Le Mexique est une nation. Se réclamer d’une certaine origine est absurde. Comparer la Tenségrité avec le yoga ou le tai-chi n’est pas possible. Elle a une origine et un but différents. Son origine est chamanique, son but est chamanique.

 

Où se place Jésus dans tout ça ? Où est la place de Bouddha ?

 

         Ce sont des idéalismes. Ils sont trop gros, trop gigantesques pour être réels. Ce sont des déités. L’un est le prince du Bouddhisme, l’autre est le fils de Dieu. Les idéalismes ne peuvent pas être utilisés dans un mouvement pragmatique. La différence entre la religion et la tradition chamanique est que les choses avec lesquelles ont à faire les chamans sont extrêmement pragmatiques. Les passes magiques en sont justes un aspect.

 

C’est ça  que vous avez fait durant tout ce temps, des passes magiques ?

 

         Noooonn…J’étais très gras. Don Juan me recommanda une utilisation obsessionnelle des passes magiques pour garder mon corps à un niveau optimum. Donc en termes d’activité physique, oui, c’est ce que nous faisons. Les mouvements forcent la conscience de l’homme à se concentrer sur l’idée que nous sommes des sphères lumineuses, un conglomérat de champs d’énergie maintenus ensemble par une colle spéciale.

 

Où vivez-vous ?

 

         Je ne vis pas ici. Je ne suis pas du tout là. J’utilise l’euphémisme : « J’étais au Mexique. » Chacun de nous divise son temps entre être ici et être tiré par quelque chose qui n’est pas descriptible, cela fait seulement de nous des visiteurs d’un autre royaume. Mais quand vous commencez à parler de cela, vous avez l’air d’un parfait imbécile.

 

D’après votre livre « Le Don de l’Aigle », don Juan Matus n’est pas mort, il est parti, il a « brûlé du dedans. » Allez-vous vivre ou allez-vous mourir ?

 

         Puisque je suis un crétin, je suis sûr que je vais mourir. J’espère que j’aurais l’intégrité de partir de la façon dont il est parti, mais il n’y a aucune garantie. J’ai terriblement peur que non. Mais j’espère. Je travaille avec acharnement à ça.  

 

Je me souviens d’un article, il y a au moins dix ans, où on vous appelait « Le Dieu-le-père du New Age. »

 

         C’était le « grand-père » ! Et j’ai pensé, s’il vous plaît, appelez-moi l’oncle, le cousin, mais pas le grand-père ! Oncle Charlie fera l’affaire. Je déteste ça, être le grand-père de quoi que ce soit. Vous n’imaginez pas comme je lutte contre l’âge et la sénilité. J’ai lutté durant 35 ans. Les trois personnes avec qui je travaille ont été là durant 35 ans. Elles ressemblent à des gosses fabuleux. Elles réemploient leur énergie encore et encore afin de rester fluide. Sans fluidité, il n’y a aucun moyen de voyager où que ce soit.

 

Matus vous a appris à voir. Quand vous me regardez, que voyez-vous ?

 

         J’ai besoin d’être dans une humeur spéciale pour voir. C’est très difficile de voir pour moi. Je dois devenir très sombre, très lourd. Si j’ai le cœur léger et que je vous regarde, je ne vois rien. Puis, je me retourne et je la vois, et qu’est-ce que je vois ? « J’ai rejoins la Marine pour voir le monde, et qu’est-ce que je vois ? Je vois la mer ! » Je sais plus que ce que je voudrais savoir. C’est l’enfer, vraiment. Si vous voyez trop, vous devenez insupportable.  

 

Talia Bey, l’organisatrice des séminaires et la présidente de Cleargreen semble être assez proche de vous. Êtes-vous en couple ?

 

         Nous sommes des êtres ascétiques. Pas de relations d’ordre sexuel. C’est très difficile, une manœuvre très difficile pour nous. Don Juan me recommandait de conserver mon énergie, car je n’ai pas beaucoup d’énergie. Je ne fus pas conçu dans des conditions de grande passion sexuelle. La plupart des gens ne le sont pas…Talia est née avec suffisamment d’énergie pour qu’elle puisse faire ce qu’elle veut.

 

Est-ce que les gens mariés peuvent faire ce qu’ils veulent ?

 

         Cette question est très souvent soulevée, et c’est une question d’énergie. Si vous savez que vous n’avez pas été conçu dans un état de véritable excitation, alors non. A un certain niveau, cela n’a pas d’importance que les gens soient mariés ou pas. Mais avec le démarrage de la Tenségrité, on ne sait pas vraiment ce qui va se passer.

 

Vous ne savez pas ce qui va se passer ?

 

         Comment pourriez-vous le savoir ? C’est une implication de notre système syntaxique. Notre syntaxe nécessite un début, un développement et une fin. J’étais, je suis, je serai. Nous sommes piégés là-dedans. Comment pourrions-nous savoir…de quoi vous serez capable si vous avez suffisamment d’énergie ? C’est la question. La réponse est que vous allez être capable de choses stupéfiantes, beaucoup plus excitantes que ce que nous pouvons faire à présent, sans aucune énergie…Don Juan Matus me recommandait d’être prudent avec l’énergie, parce qu’il m’entraînait pour quelque chose. Mais je ne savais pas pour quoi…

 

Vous parlez de la ligne de sorciers de Matus. Connaissez-vous les autres ?

 

         J’ai fait la connaissance d’un merveilleux Indien dans le Sud-ouest et ce fut un événement mémorable. C’est la seule fois où j’ai rencontré un sorcier en dehors de la lignée de don Juan, un jeune homme profondément impliqué dans le type d’activité où était impliqué don Juan. Nous avons parlé pendant deux jours, après quoi, pour je ne sais quelle raison, il a ressenti qu’il me devait quelque chose.

 

          Un jour, je conduisais ma Volkswagen dans une tempête de sable, qui était sur le point de retourner ma voiture. Mon pare-brise était presque foutu, et sur un des côtés de la voiture la peinture était complètement partie. Un gros camion arriva et se plaça entre le vent et ma voiture. J’entendis une voix m’appeler depuis la cabine : « Protège toi sur le côté du camion. » C’est ce que je fis. Nous conduisîmes pendant quelques kilomètres sur l’autoroute n°8. Lorsque le vent tomba, je réalisai que j’étais en dehors de la route goudronnée. Le type s’arrêta et c’était ce même Indien. Il dit : « J’ai payé ma dette. Tu es quelque part ailleurs. Nous y sommes présentement. Retournons sur la route goudronnée. » Il repartit, je repartis.

 

         Une fois de retour sur la route principale, je revins en arrière pour essayer de trouver la route poussiéreuse mais je ne pus pas la retrouver. Il nous avait emmené dans un autre royaume. Quel pouvoir, quelle discipline, exquis ! Je pus difficilement me contenir. Il avait emporté ma Volkswagen, et tout le reste, là-bas. Je pouvais à peine me transporter ailleurs moi-même à cette époque. J’ai cherchai s’il n’y avait pas une déviation sur la route, mais je ne l’ai jamais trouvée. C’était une entrée spéciale. Il ne m’a plus jamais adressé la parole, jamais.

 

Quelques-uns de vos plus gros fans disent que vous avez apporté une grande contribution à la littérature, et même à l’anthropologie, mais ne l’appelleraient jamais une œuvre non fictive. D’autres disent que vous êtes un parfait bluffeur.

 

         Je n’ai rien inventé. Quelqu’un m’a dit un jour : « Je connais Carlos Castaneda... » J’ai dit : « Tu as rencontré Carlos ? » Il a répondu : « Non, mais je l’ai vu à distance. Tu sais, dans une interview il a admit qu’il avait tout inventé. »

J’ai dit : « Vraiment ? Quelle interview, tu t’en souviens ?”

Il a répondu : « Je l’ai lu, je l’ai lu… »

 

Pourquoi dites-vous que vous êtes le dernier sorcier de la lignée de Matus ?

 

         Pour pouvoir continuer la lignée de don Juan, je devrais avoir une disposition énergétique spéciale que je n’ai pas. Je ne suis pas un homme patient. Mes façons de bouger sont trop brusques, trop dérangeantes. Pour nous, don Juan était là, toujours disponible. Il ne disparaissait pas. Il mesurait ses apparitions et ses disparitions pour s’adapter à nos besoins. Comment pourrais-je faire cela ?

 

Copyright 1995 Times Mirror Company

Photo Désert de Sonora



Publié à 11:53 le 5 juin 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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Tenségrité et passes magiques

 

 

 

Tenségrité et Passes Magiques

 

Entretien avec Carlos Castaneda

Par Clair Baron

 

 

Qu’est-ce que la Tenségrité ?

 

        Parmi l’infinité de choses que don Juan m’a enseignées, il y a avait quelques mouvements corporels qui furent découverts par les chamans de l’ancien Mexique, pour promouvoir des états de profond bien-être physique et mental.

 

        Il disait que ces mouvements étaient appelés passes magiques par les chamans qui les ont découverts, parce que leurs effets sur les praticiens étaient vraiment stupéfiants. En pratiquant ces mouvements, ces chamans furent capables d’atteindre un superbe équilibre physique et mental.

 

Vous dites que ces mouvements furent « découverts »...

 

        Don Juan m’a expliqué que dans certains états spécifiques de conscience accrue appelés « rêver », ces hommes et ces femmes furent capables d’atteindre des niveaux d’équilibre physique optimum. Ils furent également capables de découvrir – en rêvant – les mouvements exactes qui leurs permettaient de retrouver, durant leurs heures de veille, ces mêmes états d’équilibre physique optimum.

 

Pourquoi ces mouvements ne sont pas mentionnés dans vos premiers livres ?

 

        Les passes magiques devinrent la possession la plus prisée de ces chamans du Mexique antique, qui les découvrirent. Ils les entourèrent de rituels et de mystère, et les enseignèrent uniquement à leurs initiés dans le plus grand secret. Ce fut de cette manière que don Juan les enseigna à ses apprentis : Taisha Abelar, Florinda Donner-Grau, Carol Tiggs, et moi-même. Je n’ai jamais abordé le sujet des passes magiques parce qu’elles me furent enseignées dans le secret et pour m’aider dans un besoin personnel ; c’est-à-dire que les passes que j’ai apprises étaient conçues pour moi seul, pour convenir à ma condition physique.

 

        Chacun de ses autres apprentis a reçu des passes magiques qui lui étaient exclusivement destinées, exclusivement accordées à sa configuration énergétique – à sa personnalité. Nous quatre, étant le dernier maillon de cette lignée, en sommes venus à la conclusion unanime que le secret à propos des passes magiques ne comptait plus par rapport à l’intérêt que nous avions à rendre disponible le monde de don Juan pour nos semblables.

 

        Ainsi, nous avons décidé, après une existence de silence, de joindre nos forces afin de nous occuper des passes magiques et de les sortir de leur aspect obscur. Après des années d’effort, nous avons réussi à fusionner nos quatre lignes individuelles de passes magiques en unités de mouvements modifiées, applicables par n’importe quelle constitution physique, et tous ensemble, nous sommes arrivés à obtenir un composite qui a comblé nos attentes les plus profondes. Nous appelons Tenségrité ce composite.

 

Quelle est la différence entre les passes magiques de Tenségrité et d’autres formes d’exercices comme l’aérobic ou les exercices de fitness ?

 

        La différence entre les passes magiques et l’aérobic ou le fitness, c’est que ces derniers ont été conçus pour exercer la surface des muscles du corps, tandis que les passes magiques sont une alternance de relaxation et de tension à un profond niveau physique. Les passes magiques vont au-delà de la structure musculaire, et touchent le système glandulaire : l’énergie de base du corps.

 

        Don Juan disait que les mouvements étaient considérés comme des passes magiques depuis l’instant où ils étaient formulés. Il décrivait la « magie » des mouvements comme un subtil changement dont les praticiens font l’expérience en les exécutant ; une qualité éphémère que les mouvements apportent à leurs états mentaux et physiques, une sorte de brillance, de luminosité dans les yeux. Il parlait de ce changement subtil comme d’un « contact de l’esprit » ; comme si les praticiens, à travers les mouvements, rétablissaient un lien inusité avec la force de vie qui les soutient.

 

        Il expliquait aussi que les mouvements étaient appelés passes magiques parce qu’en les pratiquant, les chamans étaient transportés, en termes de perception, vers d’autres états d’être, dans lesquels ils pouvaient ressentir le monde de manière indescriptible.

 

Que diriez-vous à ceux qui n’ont jamais fait les mouvements ? A quel moment peut-on espérer obtenir des résultats ?

 

        Les résultats positifs sont presque immédiats, si on pratique les mouvements de manière méticuleuse et quotidienne – l’augmentation d’énergie génère du calme, de l’efficacité et de la résolution. Nous voulons tous une illumination instantanée, une connaissance instantanée ; c’est notre défaut.

 

        Don Juan avait l’habitude de dire que la maladie collective de notre époque est notre total manque de résolution. Il nous répétait sans cesse que sans l’énergie suffisante, il n’y aucun moyen de concevoir la moindre authentique résolution dans nos vies. Les passes magiques, en nous aidant à emmagasiner de l’énergie, nous permettent de saisir la possibilité d’avoir une véritable résolution dans nos pensées et nos actions.

 

Magazine « The New Times », juillet 1997

 



Publié à 01:18 le 15 avril 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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New-Age Magazine - Entretien avec Carlos Castaneda

                                 

 

 

"Une fois que l'homme apprend à voir, il se retrouve seul dans le monde avec rien d'autre que de la folie."

Don Juan (Voir - 1968)

 


Entretien Avec
CARLOS CASTANEDA


        Les agents littéraires sont payés pour faire la promotion de leurs clients, mais lorsque l'agent de Carlos Castaneda prétendit m'offrir "l'interview de ma vie," il me fut difficile de refuser. Après tout, les neuf ouvrages de Castaneda décrivant son extraordinaire apprentissage auprès du sorcier Yaqui don Juan Matus ont inspiré un grand nombre de personnes de ma génération à explorer le mysticisme, les drogues psychédéliques, et de nouveaux niveaux de conscience.

 

        Malgré sa réputation grandissante, l'auteur demeurait reclus, s'enveloppant de mystère et d'intrigue. Mis à part quelques interviews données apparemment au hasard, Castaneda ne s'est jamais aventuré sur le devant de la scène. Très peu de gens savent à quoi il ressemble. Pour cette interview, me dit son agent, il ne devait y avoir ni caméras ni magnétophones. La conversation serait notée par une sténodactylo, de crainte que des copies d'enregistrements de la voix de Castaneda ne tombent entre de mauvaises mains.


        L'interview - peut-être programmée pour coïncider avec la publication du dernier et du plus ésotérique des ouvrages de Castaneda, l'Art de Rêver - eut lieu dans une salle de conférence d'un modeste bureau de Los Angeles, après des semaines d'âpres négociations avec l'agent de Castaneda. Les arrangements étaient compliqués, me dit l'agent, du fait qu'il n'avait aucun moyen de contacter son client et qu'il ne pouvait confirmer une réunion qu'après s'être entretenu avec lui, "s'il se décide à appeler... je ne sais jamais à l'avance lorsque cela se produira."


        A mon arrivée, un homme énergique, enthousiaste et souriant traversa la pièce, me tendit la main, et me dit avec modestie : "Bonjour, je suis Carlos Castaneda. Bienvenue. Nous pourrons commencer notre entretien dès que vous serrez prêt. Voulez-vous un café, ou un soda ? Mettez-vous à l'aise."


        J'avais entendu dire que Castaneda se fondait dans les boiseries ou qu'il ressemblait à un serveur Cubain ; que ses traits étaient à la fois Européens et Indiens ; que sa peau était brun foncé ou bronze ; que ses cheveux étaient noirs, épais et bouclés. Tant de rumeurs. Sa chevelure est désormais blanche, courte et légèrement hirsute. Si on me demandait de renseigner un dessinateur de la police pour qu'il dresse un portrait robot, j'insisterais sur les yeux - grands, brillants, éveillés. Ils pourraient être gris.


        Je demandai à Castaneda quel était son programme. "Nous avons tout l'après-midi. Je pense que nous aurons tout le temps nécessaire. Lorsque cela suffira, nous le saurons." Notre conversation dura quatre heures, se poursuivant pendant le repas constitué de sandwiches.


        Ma première rencontre avec l'oeuvre de Castaneda fut autant une initiation qu'une introduction. C'était en 1968. Les policiers matraquaient les manifestants dans les rues de Chicago. Des assassins venaient de tuer Martin Luther King Jr. et Bobby Kennedy. "Chain of Fools" d'Aretha Franklin était en tête des charts. Tout cela au beau milieu d'un océan de sandales, de cafetans brodés, de bracelets cliquetants, de colliers de perles, de cheveux longs pour les garçons comme pour les filles.


        Dans tout cela intervint un écrivain énigmatique nommé Carlos Castaneda, avec un ouvrage nommé l'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Je me souviens comment il me transforma. Ce livre que je commençais à lire était une curiosité ; le livre que j'avais tenu lorsque j'eu fini de le lire était devenu un manifeste, le genre de cause délirante et célèbre pour laquelle ma psyché avait été secrètement entraînée. Ce que Castaneda semblait affirmer - la possibilité d'une formidable expérience spirituelle personnelle - était précisément ce contre quoi la religion uniquement dominicale de mon enfance voulait me vacciner.


        Croire en Castaneda, me donna la foi de croire qu'un jour, d'une certaine manière, je rencontrerais mon propre don Juan Matus (don est une appellation Espagnole dénotant le respect), le vieux sage/sorcier Indien qui implore son protégé Carlos, d'aller au-delà du regard - percevoir tout simplement le monde sous ses formes généralement acceptées. Pour être un véritable "homme de connaissance," Carlos doit apprendre l'art de voir, de manière à ce que pour la première fois il puisse véritablement percevoir la nature extraordinaire du monde. "Lorsque l'on voit," dit don Juan, "il n'y a plus de repères familiers dans le monde. Tout est neuf. Rien ne s'est encore produit. Le monde est incroyable !"


        Mais en fait - qui était ce Castaneda ? D'où vient-il et que cherche-t-il à prouver, avec ce mystérieux récit d'un domaine qui semble être un ordre de réalité entièrement nouveau ?


        Au fil des ans, diverses réponses à cette question furent proposées. Choisissez la vôtre : (a) un anthropologue dissident ; (b) un apprenti sorcier ; (c) un visionnaire psychique ; (d) un génie littéraire ; (e) un philosophe original ; (f) un maître. Pour équilibrer, n'oublions pas (g) l'initiateur de l'une des plus spectaculaires farces de l'histoire de l'édition.


        Lorsque que je lui ai présenté ces bribes d'idées conflictuelles, Castaneda a réagi avec une sorte d'amusement ironique, comme s'il était spectateur d'une comédie de Tcheckhov dont il pourrait ou non, être l'un des personnages. L'auteur a constamment refusé - durant pratiquement trente ans - de s'engager dans une bataille verbale pour savoir si ses livres sont des récits authentiques sur des personnages du monde réel, comme il le maintient, ou (comme de nombreux critiques le pensent) des allégories fictives dans l'esprit des Voyages de Gulliver et d'Alice au Pays des Merveilles.


        Cette réticence stratégique lui fut enseignée par don Juan lui-même. "Pour entrer ou sortir furtivement des différents mondes, vous devez demeurer insaisissable," dit Castaneda, qui selon toutes vraisemblances partagerait (son statut préféré) son temps entre Los Angeles, l'Arizona et le Mexique. "Plus vous êtes identifiés par les idées que les gens ont sur vous et la manière dont vous allez agir, plus votre liberté subit des contraintes. Don Juan insistait sur l'importance d'effacer l'histoire personnelle. Si petit à petit vous créez un brouillard autour de vous, alors on ne vous considérera plus comme quelqu'un d'accessible, et vous aurez plus de place pour vous transformer."


        Ainsi, des clarifications éparses dans le brouillard laissent entrevoir des traces disposées par l'apprenti sorcier au cours des années précédant son accession au mythe.

         Le consensus érudit, non confirmé par l'auteur lui-même, est que Carlos Cesar Arana Castaneda naquit au Perou le jour de Noël, en1925, dans la cité Andine historique de Cajamarca. Après avoir quitté le Colegio Nacional de Nuestra Senora de Guadalupe, il fit de brèves études à la National Fine Arts School of Peru. En 1948, sa famille déménagea à Lima et y ouvrit une bijouterie. Après la mort de sa mère un an plus tard, Castaneda se rendit à San Francisco et rejoignit bientôt le Los Angeles City College, où il suivit deux cours d'écriture créative et un de journalisme.


        En 1962, Castaneda reçut un B. A. (Bachelor of Arts) d'anthropologie de l'University of California at Los Angeles. En 1968, cinq ans après que Castaneda ait reçu son doctorat en anthropologie, l'University of California Press publia L'Herbe du Diable, qui devint un best-seller national à la suite d'une critique enthousiaste de Roger Jellinek dans le New York Times Book Review : "On ne peut exagérer la signification de ce que Castaneda a fait. Il décrit une tradition chamanique, une forme de culture pré-logique dont personne ne connaît l'âge. Elle fut souvent décrite... Mais il semble qu'aucun autre outsider, et certainement pas un 'Occidental,' n'ait participé à ces mystères de l'intérieur ; personne, non plus, ne les a aussi bien décrit."


        La mèche venait d'être amorcée. L'Herbe du Diable et la Petite Fumée se vendit à 300 000 copies en 1969. Voir et Le Voyage à Ixtlan suivirent en 1971 et 1972. La saga continua avec Histoires de Pouvoir (1974), Le Second Anneau de Pouvoir (1977), Le Don de l'Aigle (1981), Le Feu du Dedans (1984), La Force du Silence (1987), et l'Art de Rêver (1993). (Les bibliophiles pourraient être intéressés d'apprendre que Castaneda a en fait écrit un livre sur don Juan avant l'Herbe du Diable, intitulé The Crack Beetween Worlds (La Fissure Entre les Mondes), mais qu'il l'a perdu dans un cinéma.)


        En évaluant l'impact de son oeuvre, les admirateurs de Castaneda le créditent d'avoir fait connaître à la culture populaire les traditions riches et variées du chamanisme, qui mettent l'accent sur l'entrée dans des réalités non-ordinaire et la confrontation avec des alliés parfois hostiles, afin de restaurer l'équilibre et l'harmonie du corps, de l'âme et de la société. Inspirés par l'utilisation du peyotl, du datura et d'autres plantes de pouvoir par don Juan pour enseigner à Castaneda "l'art de rêver," un nombre incalculable de pionniers étendirent leurs propre horizons intérieurs grâce à une démarche psychédélique - avec des résultats incontestablement mitigés.


        Pour leur part, les critiques de la "voie de la connaissance" de Castaneda, rejettent son oeuvre, la considérant comme une fable pseudo-anthropologique, complétée à l'aide de chamanes inventés et de pratiques religieuses Amerindiennes sensationnelles. Les écrits, prétendent-ils, ont rapporté à l'auteur dénué de tout scrupule une fortune immense, au prix d'un dénigrement de la philosophie sacrée des indigènes, grâce à l'exploitation commerciale. La présentation de Castaneda, écrit Richard de Mille, dans Castaneda's Journey (le Voyage de Castaneda), "fait appel au besoin du lecteur pour le mythe, la magie, la sagesse ancienne, la véritable réalité, le dépassement de soi, les autres mondes, ou aux camarades de jeu imaginaires."


         A ce propos, le Castaneda que j'ai rencontré était une étude en contraste. Sa prestance était simple, spontanée, chaleureusement animée, et parfois gaiement contagieuse. En même temps, son accent toujours fort (Peruvien ? Chilien ? Espagnol ?) transmettait la pratique cérémonieuse d'un ambassadeur à la cour : mesuré et tranquille, sérieux et assuré, sincère et résolu. Entraîné.


        La contradiction, comme tant de choses chez cet homme, peut frapper comme une inconsistance ennuyeuse. Mais ce n'est pas le cas. Relire les livres de Carlos Castaneda (étonnement, j'ai relu les neuf livres) c'est voir clairement - peut-être pour la première fois - que la contradiction est la seule force qui lie son noeud Gordien littéraire. Comme l'auteur me l'a confié, intentionnellement, durant notre pause déjeuner : "C'est seulement en opposant deux vues l'une contre l'autre, que l'on peut se faufiler entre elles pour parvenir au monde réel."


        J'avais la conviction qu'il me faisait savoir que sa forteresse était bien gardée - et qu'il me défiait de pouvoir la détruire.


Keith Tompsom : Vos ouvrages ont créé un personnage mondialement célèbre nommé Carlos, mais l'auteur Castaneda s'est de plus en plus retiré de la vie publique. Ces dernières années, on a vu plus souvent Elvis que Carlos Castaneda. La légende veut que vous vous soyez suicidé au moins trois fois ; une rumeur tenace affirme que vous avez trouvé la mort dans un accident de bus au Mexique il y a un vingt ans ; et mes recherches pour obtenir des photos et des cassettes audios certifiées furent sans résultats. Comment puis-je être sûr que vous êtes bien Castaneda et pas un Carlos imposteur de Vegas ? N'avez-vous aucune marque de naissance reconnaissable ?


Carlos Castaneda : Aucune ! Seul mon agent peut répondre de la vérité à mon sujet. C'est son travail. Mais vous êtes libre de me poser vos questions et de me braquer une lampe dans les yeux et de me garder ici toute la nuit - comme dans les vieux films.


K. T. : Vous êtes connu pour être inconnu. Pourquoi avez-vous accepté de parler, après avoir refuser de nombreuses interviews durant des années ?


C. C. : Parce que je suis au terme de mon épreuve qui débuta il y a plus de trente ans. Jeune anthropologue, je me suis rendu dans le Sud-Ouest pour collecter des informations, pour faire des investigations sur le terrain à propos des plantes médicinales utilisées par les Indiens de la région. J'avais l'intention d'écrire un article, continuer mes études, et devenir un professionnel dans mon domaine. Je n'avais pas le moindre intérêt à rencontrer un homme aussi étrange que don Juan.


K. T. : Comment vos chemins se sont-ils croisés ?


C. C. : En attendant le bus à la station Greyhound de Nogales, en Arizona, je parlais avec un anthropologue qui fut mon guide et mon aide durant mon enquête. Mons collègue se pencha et me désigna un vieil Indien aux cheveux blanc dans la pièce - "Psst, par là, ne le laissez pas voir que vous le regardez" - et il me dit qu'il était expert en peyotl et en plantes médicinales. C'était tout ce que j'avais besoin d'entendre. Je pris mes grands airs et me dirigeais nonchalamment vers cet homme, connu sous le nom de don Juan, et je lui dis que j'étais moi-même une autorité sur le sujet du peyotl. Je lui dis qu'il serait bon pour lui que je lui en parle autour d'un repas - ou quelque chose d'aussi insupportable et arrogant.


K. T. : Le vieux stratagème du repas de pouvoir. Mais vous n'étiez pas vraiment une autorité, n'est-ce pas ?


C. C. : Je ne savais vraiment rien du peyotl ! Mais j'ai continué à débiter - me vantant de mon savoir, essayant de l'impressionner. Je me souviens qu'il ne fit que me regarder, hochant parfois la tête, sans dire un mot. Mes prétentions se mêlèrent à la chaleur de cette journée. J'étais stupéfait d'être réduit au silence. J'étais là, dans un abîme, jusqu'à ce que don Juan vit que son bus venait d'arriver. Il me dit au revoir, d'un léger mouvement de la main. Je me sentais comme un imbécile arrogant, et c'était la fin.


K. T. : Mais aussi le commencement.


C. C. : Oui, c'est là que tout a commencé. J'ai appris que don Juan était un brujo, ce qui signifie, en espagnol, guérisseur, sorcier. Je m'employais à savoir où il résidait. Vous savez, j'étais très bon pour faire ça, et j'y suis parvenu. Je l'ai trouvé, et je suis allé le voir. Nous nous sommes bien entendus, et nous sommes devenus bons amis.


K. T. : Vous vous sentiez comme un crétin en sa présence, mais cependant vous éprouviez un vif besoin d'aller le trouver ?


C. C. : La manière dont don Juan m'avait regardé à la station de bus était exceptionnelle - un événement sans précédent dans ma vie. Il y avait quelque chose de remarquable dans ses yeux, qui semblaient briller d'une lumière qui leur était propre. Vous voyez, nous sommes - malheureusement nous ne voulons pas l'accepter, mais nous sommes des singes, anthropoïdes, simiesques. Il existe un savoir primaire que nous portons tous, directement connecté à la personne vieille de deux millions d'années qui est à la base de notre cerveau. Et nous faisons de notre mieux pour supprimer tout cela, ce qui nous rend obèse, cardiaque, et sujet au cancer. C'est à ce niveau archaïque que je fus saisi par le regard de don Juan, en dépit de mon ennui et de mon irritation qu'il avait perçu au travers de ma feinte d'érudition à la station de bus.


K. T. : En fait vous êtes devenu l'apprenti de don Juan, et lui votre guide. D'où vient cette transition ?


C. C. : Une année passa avant qu'il ne me fasse totalement confiance. Nous étions parvenu à bien nous connaître tous les deux, lorsqu'un jour don Juan se tourna vers moi et me déclara qu'il détenait une certaine connaissance qu'il avait reçu d'un benefactor inconnu, et qui l'avait mené à une sorte d'entraînement. Il utilisait le terme "connaissance" plus souvent que le terme "sorcellerie," mais pour lui ils n'étaient qu'un seul et même terme. Don Juan me dit qu'il m'avait choisi comme apprenti, mais que je devais me préparer à un chemin long et difficile. Je ne me doutais pas que le chemin que j'allais suivre serait aussi étrange et surprenant.


K. T. : C'est une trame constante dans vos livres - votre lutte pour donner un sens à une "réalité séparée" où les moustiques font plusieurs mètres de haut, où les têtes humaines se transforment en corbeaux, où la même feuille tombe quatre fois, où des sorciers font disparaître des voitures en plein jour. Un bon stage d'hypnotiseur peut produire d'excellents effets. Il est possible que c'est ce que fit don Juan, n'est-ce pas ? Vous a-t-il abusé ?


C. C. : C'est possible. Ce qu'il m'a enseigné, c'est qu'il y a plus de choses dans ce monde que ce que nous en reconnaissons généralement - que nos conceptions de la réalité sont créées par un consensus social, qui est lui-même une farce. On nous apprend à voir et à comprendre le monde grâce à un processus de socialisation qui, lorsqu'il fonctionne correctement, parvient à nous convaincre que les interprétations que nous acceptons, définissent les limites du monde réel. Don Juan a interrompu ce processus dans mon existence en démontrant que nous avions la capacité d'entrer dans d'autres mondes qui sont constants et indépendants de notre conscience excessivement conditionnée. La sorcellerie implique la reprogrammation de nos capacités à percevoir des mondes comme réels, uniques, absolus, et submergeant aussi notre monde quotidien et banal.


K. T. : Don Juan essaye toujours de mettre vos explications de la réalité et vos hypothèses à propos de ce qui est possible entre guillemets, afin que vous puissiez voir combien tout cela est arbitraire. Les philosophes contemporains considéreraient ceci comme une réalité "destructurante."


C. C. : Don Juan avait une compréhension viscérale de la manière dont le langage fonctionne comme un système pour lui-même - la manière dont il génère des images de réalité dont nous croyons, par erreur, qu'elles révèlent la "véritable" nature des choses. Ses enseignements étaient comme une massue qui frappait ma tête dure jusqu'à ce que je puisse voir que ma précieuse vue n'était en fait qu'une construction, tissées avec toutes sortes d'interprétations figées, que j'utilisais pour me défendre contre une pure perception d'émerveillement.


K. T. : Il y a une contradiction quelque part. D'un côté, don Juan vous désocialise, en vous enseignant à voir sans préjugés. Pourtant il semble vous resocialiser en vous enrôlant dans un nouveau système de pensée, en vous donnant seulement une interprétation différente, un nouvel effet sur la réalité - bien que celui-ci soit magique.


C. C. : C'est une chose dont nous parlions tout le temps, don Juan et moi. Il prétendait en effet m'avoir détourné, mais je maintenais qu'il m'avait retourné. En m'initiant à la sorcellerie il me présenta une nouvelle vision, un nouveau langage, et une nouvelle manière de percevoir et d'être dans le monde. J'étais pris entre ma certitude antérieure sur le monde et une nouvelle description, la sorcellerie, et j'étais forcé d'assurer l'union des deux. Je me sentais complètement en perte de vitesse, comme une voiture qui se laisse glisser. Don Juan était enchanté. Il disait que ceci signifiait que je glissais entre les descriptions de la réalité - entre mon ancienne et ma nouvelle vue. En fait, je me suis aperçu que toutes mes précédentes suppositions étaient basées sur une vision du monde à laquelle j'étais essentiellement étranger. Le jour où j'ai rencontré don Juan à la station de bus, j'étais le parfait savant, triomphalement détaché, fermant les yeux pour prouver mon érudition inexistante sur les plantes psychotropes.


K. T. : Ironiquement, c'est don Juan qui vous a fait découvrir "Mescalito," l'esprit à peau verte du peyotl.


C. C. : Don Juan me fit découvrir les plantes psychotropes au milieu de mon apprentissage, parce que j'étais si stupide et si arrogant, ce que bien sûr j'estimais être l'évidence de la sophistication. Je m'accrochai à ma description conventionnelle du monde avec une incroyable férocité, convaincu que c'était la seule vérité. Le peyotl servit à exagérer les subtiles contradictions de ma glose interprétative, et ceci m'aida à rompre avec la manière Occidentale de voir le monde autour de moi et de m'en parler intérieurement. Mais l'approche psychotropique a un prix - la fatigue physique et émotionnelle. Il me fallut des mois pour m'en remettre.


K. T. : Si vous pouviez le faire à nouveau, vous diriez non ?


C. C. : Ma voie a été ma voie. Don Juan m'a toujours dit, "Fais un geste." Un geste n'est rien de plus qu'un acte délibéré assumé par le pouvoir qui provient de la prise de décision. En fin de compte, l'intérêt de l'état non-ordinaire, dans lequel vous rentrez avec le peyotl ou d'autres plantes psychotropes, est de préciser ce dont vous avez besoin afin d'embrasser le caractère prodigieux de la réalité ordinaire. Vous voyez, le chemin du coeur n'est pas un chemin parsemé d'introspection incessante ou d'envolée mystique, mais un chemin se mêlant aux joies et aux tristesses du monde. Ce monde, où chacun d'entre nous est relié aux niveaux moléculaires à toutes les autres merveilles et manifestations dynamiques de l'être - ce monde est le véritable terrain de chasse du guerrier.


K. T. : Votre ami don Juan vous a enseigné ce qui est, comment connaître ce qui est, et comment vivre en accord avec ce qui est - l'ontologie, l'épistémologie, et l'éthique. Ce qui mène beaucoup de gens à dire qu'il est trop beau pour être vrai, que vous l'avez créé de toutes pièces comme un instrument allégorique d'instruction de la sagesse.


C. C. : La notion d'avoir imaginé un personnage comme don Juan est absurde. Je suis un produit de la tradition intellectuelle Européenne à laquelle un personnage comme don Juan est totalement étranger. Les faits réels sont plus étranges : je suis un reporter. Mes livres sont des récits de phénomènes bizarres qui me forcèrent à procéder à des changements fondamentaux dans mon existence afin de rencontrer le phénomène suivant ses propres conditions.


K. T. : Certains de vos critiques deviennent vraiment féroces en affirmant que Juan Matus parle parfois plus comme un don d'Oxford que comme un don Indien. Il y a là le fait qu'il voyagea beaucoup et acquis son savoir de sources qui n'étaient pas limitées à sa culture yaqui.


C. C. : Permettez-moi de vous faire une confession : je me délecte plus de l'idée que don Juan n'est pas le "meilleur" don Juan. Il est probablement vrai que je ne suis pas non plus le meilleur Carlos Castaneda. Il y a plusieurs années, j'ai rencontré le Castaneda parfait à une soirée à Sausalito, tout à fait par hasard. Là, au milieu du patio, se tenait l'homme le plus élégant : grand, blond, yeux bleus, beau, nu-pieds. C'était au début des années 70. Il dédicaçait des livres, et le propriétaire des lieux me dit, "J'aimerais vous faire rencontrer Carlos Castaneda." C'était un faux Carlos Castaneda, avec une impressionnante cour de belles femmes tout autour de lui. Je lui dit : "Je suis très heureux de vous connaître, Mr. Castaneda." Il me répondit : "Docteur Castaneda." Il avait un très bon boulot. Je pense qu'il représente une bonne manière d'être Castaneda, le Castaneda idéal, avec tous les avantages qui vont avec la position. Mais le temps passe, et je suis toujours le même Castaneda, pas très bien habillé pour jouer la version Hollywoodienne. Don Juan non plus.


K. T. : En parlant de confessions : N'avez-vous jamais envisagé de restreindre l'excentricité de votre guide et ainsi le présenter comme un personnage plus conventionnel, pour en faire un meilleur support à ses enseignements ?


C. C. : Je n'ai jamais envisagé une telle approche. Aplanir les angles gênants pour mettre en avant une trame agréable est le péché de l'écrivain. Je ne suis pas étranger au canon de la science qu'il soit exprimé ou non : "Etre objectif." Parfois don Juan parlait en termes argotiques - les éviqualents de "Mince, alors !" et "Ne perds pas les pédales !" sont deux de ses préférés. A d'autres occasions il montrait une superbe maîtrise de l'Espagnol, ce qui me permit d'obtenir des explications détaillées des significations complexes de son système de croyances et de sa logique fondamentale. Transformer délibérément don Juan dans mes livres de manière à ce qu'il apparaisse cohérent et réponde aux attentes de telle ou telle audience amènerait de la "subjectivité" dans mon travail, un démon qui, selon mes meilleures critiques, n'a aucune place dans l'écriture anthropographique.


K. T. : Les sceptiques vous ont défié d'exorciser ce démon une fois pour toute, en rendant publiques vos notes basées sur vos rencontres avec don Juan. Cela pourrait-il dissiper les doutes, et permettre de savoir si vos écrits sont de l'anthropologie ou de la fiction ?


C. C. : Les doutes de qui ?


K. T. : De vos collègues anthropologues, pour commencer. Le Senate Watergate Commitee. Geraldo Riviera...


C. C. : Il fut un temps où les requêtes pour voir mes notes ne semblaient pas gênées par des impératifs idéologiques cachés. Après la publication de L'Herbe du Diable, j'ai reçu une lettre plein d'égards de Gordon Wasson, le fondateur de l'éthnomycologie, l'étude de l'utilisation des champignons par l'homme. Gordon et Valentina Wasson avaient découvert l'existence de cultes chamaniques du champignon encore en activité dans les montagnes près d'Oaxaca, au Mexique. Le Dr. Wasson me demanda de clarifier certains aspects de l'utilisation des champignons psychotropes faite par don Juan. Je lui envoyais avec plaisir plusieurs pages de notes se rapportant à son centre d'intérêt, et je l'ai rencontré à deux reprises. A la suite de quoi, il parla de moi comme d'un "jeune homme sérieux et honnête," ou quelque chose de ce genre. Ainsi, certains critiques allèrent jusqu'à affirmer que toutes les notes fournies par Castaneda devaient être considérées comme des faux rédigés après les faits. A ce moment là, je réalisais que je ne pouvais en aucune manière satisfaire les gens dont l'esprit était définitivement clos à toute documentation que je pouvais fournir. En fait, c'était plutôt libérateur d'abandonner l'entreprise de relations publiques - intrinsèquement une violation de ma nature - et de retourner à mon travail sur le terrain avec don Juan.


K. T. : Vous devez être familiarisé avec l'affirmation que votre travail a favorisé la vulgarisation des traditions spirituelles indigènes. L'argument en est le suivant : un ignoble cadre sans origines Indiennes, des profiteurs commerciaux, et des prétendus chamanes ont lu vos livres et s'en inspirent. Que plaidez-vous ?


C. C. : Je ne me suis pas embarqué dans la rédaction d'un compte-rendu exhaustif sur la spiritualité indigène, c'est donc une erreur de juger mon travail sur ce critère. Mes livres sont plutôt des chroniques d'expériences et d'observations spécifiques dans un contexte particulier, rapportées selon le meilleur de mes aptitudes. Mais je plaide coupable d'avoir commis en connaissance de cause des actes volontairement éthnographiques, ce qui n'est rien d'autre qu'une traduction par écrit d'une expérience culturelle. L'éthnographie est toujours de l'écriture. C'est ce que je fais. Qu'arrive-t-il lorsque des mots parlés deviennent des mots écrits, et les mots écrits des mots publiés, et que les mots publiés sont ingérés lors de leur lecture par des personnes inconnues de l'auteur ? Nous sommes d'accord que tout cela est complexe. J'ai eu énormément de chance d'avoir un lectorat aussi divers et varié dans le monde. Le niveau nécessaire pour y accéder est le même partout : la capacité de lire. Mis à part cela, je suis responsable des vices et des vertus de mon lectorat anonyme de la même manière que n'importe quel écrivain de n'importe quelle époque et de n'importe quel endroit du monde peut l'être. Le principal est que je reste fidèle à mon travail.


K. T. : Que pense don Juan de votre notoriété ?


C. C. : Nada. Rien. Je m'en suis définitivement rendu compte lorsque je lui ai amené un exemplaire de L'Herbe du Diable. Je lui ai dit, "Il parle de vous, don Juan." il survola le livre - de haut en bas, du début à la fin, il feuilleta les pages comme un jeu de cartes - puis il me le rendit. J'étais abattu et je lui dis que je lui en faisais cadeau. Don Juan me dit qu'il ferait mieux de ne pas l'accepter, "parce que tu sais ce que l'on fait avec le papier au Mexique." Il ajouta, "Dis à ton éditeur d'imprimer ton prochain livre sur du papier plus doux."


K. T. : Vous avez précédemment mentionné que don Juan rendait son enseignement délibérément dramatique. Vos écrits reflètent cela. Le récit anthropologique donne la plupart du temps l'impression de lutter pour la monotonie, comme si la banalité était la marque de la vérité.


C. C. : Rendre ennuyeuses mes surprenantes aventures avec don Juan reviendrait à mentir. Il me fallut plusieurs années pour apprécier le fait que don Juan était un maître pour utiliser la frustration, la digression, et la révélation partielle comme méthodes d'instruction. Il mélangeait stratégiquement la révélation et la dissimulation dans les plus étranges combinaisons. C'était sa manière d'affirmer que la réalité ordinaire et la réalité non-ordinaire ne sont pas séparées, mais qu'elles sont au contraire inclues dans un cercle plus large - et il s'y opposait le jour suivant en insistant sur le fait que les lignes entre les différentes réalités doivent être respectées à tout prix. Je lui demandais pourquoi il devait en être ainsi. Il répondit, "Parce que rien n'est plus important pour toi que de garder ton monde personnel intact." Il avait raison. C'était là ma priorité numéro un au début de mon apprentissage. En fait j'ai vu - j'ai vu - que le chemin du coeur requiert un acte total, un degré d'abandon qui peut être terrifiant. A ce moment là seulement, il est possible de procéder à une brillante métamorphose. Je pouvais également réaliser dans quelle mesure les enseignements de don Juan pouvaient et seraient rejetés comme de "simples allégories" par certains spécialistes dont la mission sacramentale était de renforcer les limites que la culture et le langage plaçaient sur la perception.


K. T. : Ceci nous rapproche de la question de savoir qui définit la description culturelle "correcte." De nos jours, certains critiques de Margaret Mead déclarent qu'elle avait tort à propos des Samoa. Mais pourquoi ne pas dire, moins dogmatiquement, que ses écrits présentent une image partiale basée sur une rencontre unique avec une culture exotique ? Evidemment, ses découvertes reflétaient les intérêts de son époque, y compris ses propres préjugés. Qui est autorisé à interdire l'accès de l'art à la science ?


C. C. : Supposer que l'art, la magie, et la science ne peuvent exister dans le même espace et le même temps est un vestige obsolète des catégories philosophiques Aristotéliciennes. Nous devons aller au-delà de ce genre de nostalgie dans la science sociale du vingt et unième siècle. Même le terme… ethnographie est trop monolithique, parce qu'il implique qu'écrire sur d'autres cultures soit une activité spécifique à l'anthropologie, alors qu'en fait l'ethnographie recoupe des disciplines et des genres différents. De plus, même l'ethnographe n'est pas monolithique - il ou elle doit être réfléchi et polyvalent, tout comme les phénomènes culturels qui sont rencontrés comme "autres."


K. T. : Ainsi, l'observateur, le phénomène observé, et le processus d'observation forment un tout indissociable. Dans cette perspective, la réalité n'est pas simplement perçue, elle est activement capturée et rendue de manières différentes par des observateurs différents ayant des manières d'observer différentes.


C. C. : C'est ça. Ce à quoi la sorcellerie se réduit c'est l'acte d'exprimer des permisses théoriques et pratiques spécialisés à propos de la nature de la perception à formuler l'univers qui nous entoure. Il me fallut beaucoup de temps pour comprendre intuitivement, qu'il y avait trois Castaneda : un qui observait don Juan, l'homme et le guide ; un autre qui était le sujet actif de l'entraînement de don Juan - l'apprenti ; et encore un autre qui chroniquait ces aventures. "Trois" est une métaphore pour décrire la sensation de limites toujours changeantes. Tout comme don Juan qui changeait constamment de positions. Nous traversions ensemble la fissure entre le monde naturel de tous les jours et un monde invisible, que don Juan nomme "l'attention seconde," un terme qu'il préférait à "surnaturel."


K. T. : Ce que vous êtes en train de décrire n'est pas ce qui vient à l'esprit de la plupart des anthropologues lorsqu'ils pensent à leurs lignes de travail ?


C. C. : Oh, je suis certain que vous avez raison à ce sujet ! Quelqu'un me demanda récemment, "Que pense la tendance dominante de l'anthropologie de Carlos Castaneda ?" Je ne crois pas que l'on pense à moi du tout. Quelques uns peuvent être un petit peu ennuyés, mais ils sont certains que tout ce que je fait n'est pas scientifique et ils ne se font pas de soucis. Dans ce domaine, la "possibilité anthropologique" signifie que vous vous rendez dans un pays exotique, que vous arrivez dans un hôtel, que vous buvez un whisky-soda tandis qu'une foule d'indigènes vient vous rencontrer et vous parler de leur culture. Ils vous racontent toutes sortes de choses, et vous notez les différents termes pour père et mère. Après plusieurs whisky-soda, vous retournez chez vous et vous rentrez tout ça dans votre ordinateur et vous y classifier les résultats pour obtenir des corrélations et des différences. Pour eux, ceci est de l'anthropologie scientifique. Pour moi c'est un véritable enfer.


K. T. : Comment écrivez-vous en fait ?


C. C. : Mes entretiens avec don Juan au cours de mon apprentissage furent tout d'abord effectués en Espagnol. Au début, j'ai essayé de convaincre don Juan de me laisser utiliser un magnétophone, mais il me dit que se fier à quelque chose de mécanique ne fait que nous rendre encore plus stérile. "Cela diminue ta magie" disait-il. "Il vaut mieux apprendre avec tout son corps de manière à pouvoir se souvenir avec tout son corps." Je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire. Par conséquent, j'ai commencé à accumuler les nombreuses notes de ce qu'il disait. Il trouva mon assiduité amusante. Quant à mes livres, je les rêve. Je réunis mes notes - en général dans l'après-midi, mais pas toujours - et je me plonge dedans et je les traduis en Anglais. Dans la soirée je m'endors et rêve de ce que je veux écrire. Lorsque je me réveille, j'écris durant les heures calmes de la nuit, rédigeant ce qui s'est arrangé tout seul dans ma tête.
K. T. : réécrivez-vous ?


C. C. : Je ne fais pas ce genre de chose. L'écriture régulière est pour moi artificielle et laborieuse. Le rêve est meilleur. Une grande partie de mon entraînement avec don Juan consistait à reconditionner la perception afin de soutenir les images de rêve assez lontemps pour parvenir à les observer avec soin. Don Juan avait raison au sujet du magnétophone - et rétrospectivement, il avait également raison au sujet des notes. Elles étaient mon soutien, mais désormais je n'en ai plus besoin. A la fin de mon de ma période avec don Juan, j'ai appris à écouter, à regarder, à sentir et à me souvenir avec toutes les cellules de mon corps.


K. T. : Vous avez précédemment parlé d'atteindre la fin du chemin, et maintenant vous parlez de votre période avec don Juan. Où est-il maintenant ?


C. C. : Il est parti. Il a disparu.


K. T. : Sans laisser de traces ?


C. C. : Don Juan m'a dit qu'il allait accomplir le rêve du sorcier, c'est-à-dire quitter ce monde et entrer dans des "dimensions inimaginables." Il déplaça son point d'assemblage de ses fixations dans le monde humain conventionnel. Nous appellerions cela la combustion interne. C'est une alternative à la mort. Soit on vous enterre six pieds sous de pauvres fleurs, soit vous brûlez. Don Juan a choisi de brûler.


K. T. : Je suppose que c'est l'une des façons d'effacer l'histoire personnelle. Ainsi cette conversation est la notice nécrologique de don Juan ?


C. C. : Il est arrivé à la fin, délibérément. Intentionnellement. Il voulait s'étendre, joindre son corps physique à son corps d'énergie. Son aventure était là, là où le minuscule courant personnel de la rivière rejoint le grand océan. Il appelait cela le "voyage définitif." Une telle immensité est incompréhensible pour mon esprit, et donc je ne puis l'expliquer. J'ai découvert que le principe de l'explication vous protège de la peur de l'inconnu, mais je préfère l'inconnu.


K. T. : Vous avez voyagé loin et largement. Répondez-moi franchement : La réalité est-elle l'endroit le plus sûr ?


C. C. : J'ai un jour demandé à don Juan quelque chose de similaire. Nous étions seuls dans le désert - la nuit, des milliards d'étoiles. Il rit d'une manière amicale et sincère. Il me dit, "Bien sûr, l'univers est bienveillant. Il peut te détruire, mais dans ce processus il t'apprendra quelque chose qu'il est valable de savoir."


K. T. : Qu'adviendra-t-il de Carlos Castaneda ?


C. C. : Je vous le ferai savoir. La prochaine fois.


K. T. : Y aura-t-il une prochaine fois ?


C. C. : Il y a toujours une prochaine fois.

Interview de Key Thompson

New-Age Magazine mars/avril 1994



Publié à 02:25 le 18 mars 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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Interview de Castaneda par Mausi Boehm

                                                

 

 

 

 

Interview avec Carlos Castaneda (deux mois avant sa disparition) réalisé par Mausi Boehm, en vue du séminaire et stage de pratique de Munich, en mai 1998



Le livre sur la Tenségrité (Passes Magiques) est le premier de vos livres présentant au lecteur des exercices pratiques. Qu'est-ce qui vous a amené à la décision de rendre tout cela accessible au public ?

         Les chamans de l'ancien Mexique qui découvrirent les passes magiques, qui forment la base de la Tenségrité, protégeaient ces mouvements au moyen du secret le plus grand et les avaient enveloppés de rituels. C'est ainsi que ces mouvements furent enseignés à don Juan Matus, et c'est de cette façon qu'il les a lui-même appris à ses quatre disciples : Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar, Carol Tiggs, et moi-même. 


         Une démarche d'ouverture s'amorça chez les chamans du Mexique, nous a-t-on raconté, à une époque qui précéda de peu la Conquête espagnole. Apparemment, les Espagnols furent le catalyseur qui accéléra à l'extrême la destruction du secret chez les chamans. Sous la domination des Espagnols, survivre devint le propos essentiel des chamans de cette époque. On nous a raconté que face à cette menace, plutôt que de favoriser l'isolement, les chamans devinrent plus ouverts à cause de la situation, car ils réalisèrent que la nature secrète de leur connaissance et de leurs actions ne leur apporterait aucune chance de survie en tant qu'individus.

         Nous représentons l'aboutissement de cette démarche d'ouverture, dans le cas particulier de la lignée de don Juan Matus. A travers la conduite de ses quatre disciples, nous avons réalisé que rien de ce que fait un homme ne doit être tenu secret ou ne doit être enveloppé d'ésotérisme et de mystère.
Nous croyons fermement que l'homme dans sa totalité fait aujourd'hui face au terrifiant problème de la survie. En d'autres termes, pour nous, ce n'est certainement pas le moment de faire des secrets.


Quand avez-vous organisé le premier séminaire sur ce sujet, et comment les séminaires ont-ils évolué depuis ?

         Les séminaires et stages de pratique de Tenségrité se donnent depuis 1984, dans le cadre d'une tentative de toucher les gens avec une chose extrêmement pragmatique : les passes magiques. Ces premiers efforts ne connurent jamais de résultat fructueux. Malheureusement pour nous, à cette époque, les séminaires de Tenségrité que nous donnions non seulement aux Etats-Unis mais également au Mexique et en Argentine étaient gratuits. Tout le monde pouvait y assister et y participer. Le résultat fut qu'au lieu de venir pour pratiquer la Tenségrité, des gens pleins d'éternels griefs venaient aux séminaires pour les clamer et pour trouver des fautes à tout ce que nous voulions faire.

         Ce fut alors que la démarche connut un revirement complet, décidé par tous les praticiens liés aux quatre disciples du vieux nagual. Leur idée et leur décision étaient unanimes : les séminaires devaient être payants. Leur argument était qu'un médecin se faisait payer pour sa connaissance, comme un avocat ou un juge. Ils ne travaillaient pas gratuitement et devaient être rémunérés pour leurs efforts à enseigner quelque chose d'une valeur inestimable pour l'homme moderne.


         En 1991, plus de sept ans après le lancement initial, nous organisions le premier séminaire pour lequel les gens devaient payer. Le résultat de ce changement audacieux fut stupéfiant pour tous les praticiens du chamanisme et les instructeurs de Tenségrité. Pour la première fois en sept ans, les gens étaient attentifs et ils apprenaient réellement les mouvements avec un élan extraordinaire.

         Leur élan était tellement puissant qu'ils créèrent une force qui depuis est devenu l'élément moteur de tous les séminaires. Les praticiens du chamanisme appelèrent cela "la masse humaine ", une chose dont aucun chaman dans l'histoire de la lignée de don Juan ne fit jamais l'expérience.
         La facilité avec laquelle les passes magiques sont apprises, et la profondeur de perception des participants aux séminaires ont atteint un tel niveau que ceux-ci sont devenus une force impeccable, pratiquant pour le plaisir de pratiquer et pour le bien-être que leur procurent les passes magiques.


Votre présence au séminaire est-elle indispensable ?

         Non, la présence de Carlos Castaneda n'est en rien indispensable à quoi que ce soit. Les instructeurs de Tenségrité sont tous directement reliés à Carlos Castaneda et ils tirent de cette connexion tous les éléments nécessaires pour fonctionner par eux-mêmes avec la plus grande efficacité et la plus grande détermination.


Qui mène les séminaires, et comment peut-on en vérifier l'authenticité ?

         L'infini mène les séminaires, et il n'existe pas de moyen pour en réclamer l'authenticité. A la fin, nous avons à répondre à l'infini de façon personnelle.
A un niveau plus terre-à-terre, l'authenticité de la Tenségrité est indiscutable parce que la Tenségrité n'a été inventée par aucun des instructeurs ou aucun des praticiens. Ni par les quatre disciples du vieux nagual.


         Il n'y a rien que l'on puisse ajouter à cela, excepter le fait que c'est à prendre ou à laisser. Si vous le prenez, vous ferez l'indéniable expérience du bien-être et de l'équilibre. Si vous le laissez, vous vivrez une vie telle que vous l'avez vécue jusqu'à présent : en proie aux doutes et au mal-être.


Vos lecteurs allemands aimeraient beaucoup vous accueillir en Allemagne de temps en temps. Les allemands ne sont-ils pas prêts pour cela ?

         Ce n'est pas que, vous Allemands, soyez prêts ou non pour cela. C'est que j'ai fini. Je suis déjà de l'autre côté, et c'est impossible pour moi de m'en échapper. Je serai toujours la voix ou la présence derrière la scène. En d'autres termes, le temps pour moi d'apparaître et de parler est arrivé à sa fin.


A t-on besoin d'avoir lu tous vos livres pour pouvoir assister à un séminaire ?

         Non, ce n'est pas nécessaire. Les participants peuvent lire le livre sur la Tenségrité pour pratiquer les mouvements.


Le livre sur la Tenségrité donne pour la première fois un point de vue direct sur les passes magiques. Ce livre seul peut-il être un guide ou recommandez-vous aux praticiens de participer à un séminaire ?

         Oui, ce livre seul peut être un guide, mais il est fortement recommandé aux praticiens de se rendre à un séminaire et d'apprendre la minutie des détails contenus dans la Série des Cinq Centres d'Intérêt surnommée La Série de Westwood.


Qu'est-ce qui distingue les non-faires des autres passes magiques, telles qu'elles sont décrites dans le livre sur la Tenségrité ? Pouvez-vous nous expliquer cela ?

         Leur action est différente. La différence entre les séries de passes magiques en général et les passes magiques pour le non-faire est leur action immédiate. Toutes les séries affectent le corps en révélant les ressources cachées de la conscience de l'être humain. Les passes magiques pour le non-faire concentrent ces ressources cachées de la conscience sur un seul point : le flux de l'énergie intrinsèque qui nous maintient ensemble en tant que conglomérat de champs d'énergie.

 


Dans le contexte de votre système cognitif, que veut dire être libre ?

         Dans le contexte de mon système cognitif... ce n'est pas mon système cognitif... dans le système cognitif des chamans de l'ancien Mexique, être libre veut dire se libérer des liens de la socialisation et de la syntaxe.


Qu'elle est votre lien avec Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar et Carol Tiggs ?

         Mon lien avec elles tient du fait que nous étions tous les quatre des apprentis de don Juan Matus. Elles sont, comme moi, les témoins des actions de don Juan Matus. Il utilisa différentes approches pour leur enseigner ce qu'il m'enseigna. La combinaison des approches et des vues que chacun de nous quatre détient forme une unité, indivisible dans son essence, mais qui possède en pratique quatre aspects, dans le monde de la vie tous les jours, .

 

         Je peux véritablement dire que ce qui relie chacun de nous quatre aux autres est une connexion qui a été élaborée en termes de cette exclusivité hors du commun, comme pour rendre chacun de nous quatre impuissant en tant que pièce individuelle. Nous ne sommes complets sur le chemin du guerrier qu'en tant qu'ensemble.



Publié à 01:39 le 18 mars 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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Interview de Castaneda par Kala Ruiz

 

                      

 

 

 

"Où en serions-nous si tout avait pu être prouvé ? "


      Le 26 janvier 97 l'inattendu arriva: Castaneda apparut devant des milliers de personnes réunies pour un séminaire, afin de confirmer que le chemin du guerrier existe, que c'est une expérience possible qui peut être pratiquée par n'importe qui, par le biais de la Tenségrité.

      Le pittoresque personnage était là, le sorcier nagual. Tout petit et mince, avec des yeux d'aigle, riant joyeusement, jouant à inventer des instants, rompant le formalisme par des blagues intelligentes.(...)



Comment définiriez-vous don Juan, votre maître et ami ?

         C'était un chaman, bien que lui me disait toujours : "Je ne suis pas un chaman, connard, je suis un sorcier !"- Il était grossier.


Qu'est-ce que la sorcellerie ?

         C'est l'art d'interrompre le flux du système d'interprétation...c'est une autre manière d'interpréter. Dans l'ancien Mexique, il y avait un "genre" entier qui se vouait à élargir les limites de la perception. Des choses incroyables pour le mental normal pouvaient arriver alors. C'étaient des êtres rituels, capables de cacher des choses d'une valeur inestimable.


Comment se manifeste cette sorcellerie ou magie ?

         Nous pouvons percevoir l'énergie telle qu'elle circule dans l'univers. Pouvoir voir l'énergie, ne serait-ce qu'un instant, donne de la réintègration, quelque chose d'inouï se regroupe, nous n'avons pas de pratique. Cela se regroupe dans une autre perception et nous sommes face à un autre univers. Il y a des sorciers capables de faire des choses inouïes. Mais nous restons toujours avec des idées qui ne nous permettent pas de développer le potentiel humain, comme la science. On m'a dit: "ça n'est pas scientifique, Carlos, c'est de la pure superstition !" Mais où en serions-nous si tout avait pu être prouvé ?


Quels furent les facteurs, dans votre enfance, qui vous ont mené à être le personnage que vous êtes aujourd'hui ?

         Quand je fus conçu, il n'y eut pas d'excitation sexuelle, c'est pourquoi je suis sorti biscornu. Don Juan me disait: "Je vois que ta mère n'a même pas su ce qui lui arrivait ; elle n'a rien senti. Ton père n'aimait pas l'acte sexuel et ils t'ont conçu derrière une porte, c'est pourquoi tu es sorti petit et nerveux. Regarde-toi : tu agis toujours comme si tu étais poursuivi. Tu es toujours à la recherche de quelque chose, et tu te déplaces partout avec cette anxiété, parce que ta conception a été super-civilisée; c'est ce qui arrive à presque tout le monde. C'est pour ça qu'il t'est difficile de sauter dans l'intention des sorciers. Si tu veux être l'égal des gens conçus avec passion et qui sont capables de tout, qui ont une énorme énergie qui ne peut pas se perdre, se dissiper...ça va être difficile, parce que tu es le produit d'une baise ennuyeuse. Tu vas devoir faire un énorme travail pour remettre à leur place tous tes morceaux énergétiques afin de pouvoir sauter dans d'autres dimensions.


Pourquoi les élèves de don Juan furent-ils si peu nombreux ? 


         Don Juan ne voulait pas d'élèves placés sous les projecteurs parce qu'ils se seraient épuisés trop vite. C'est pourquoi moi, les trois sorcières : Florinda, Taisha et Carol, et les Chacmools, sommes en train d'essayer d'enseigner et de transmettre tous ses enseignements.


Nous savons que Carol Tiggs a disparu pendant des années de cette réalité, pouvez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ?

         Carol Tiggs...un être assez extraordinaire. Elle est partie...elle a disparu en tant que personne du monde quotidien. Cela peut sembler stupide, mais si nous suivons le raisonnement de don Juan, c'est tout ce qu'il y a de plus naturel. La Mer de la Conscience est là pour les sorciers, et nous pouvons l'utiliser comme moyen de...des choses irrationnelles peuvent arrivées. Disparaître est naturel dans notre monde cognitif. Carol Tiggs a été absente pendant 10 ans. Mais un jour, j'étais dans une librairie, fouinant, quand soudain...je vois une grosse tâche ambrée, la couleur de la discipline du sorcier.


         La couleur ambre n'est pas naturelle...je me suis approchée de la grosse tâche, et j'ai commencé à distinguer comme un tunnel depuis lequel une silhouette avançait vers où j'étais...c'était Carol Tiggs ! Je ne savais pas où elle avait été pendant 10 ans. Notre nostalgie pour elle était telle, pour les trois qui étaient restés, que nous ne pouvions pas parler d'elle, ni penser à elle; c'était très dangereux. Mais maintenant elle est là et elle paraît avoir 25 ans. Elle a navigué dans une autre réalité.


Sommes-nous les héritiers de la connaissance de l'ancien Mexique ?

         En vérité non, ça ne nous intéresse pas, nous avons d'autres priorités. Non, ce n'est pas son Mexique ni le mien, mais oui nous pouvons y avoir accès.
Quelle est la barrière, qu'est-ce qui nous retient ? Beaucoup de choses. Mais nous sommes les possesseurs d'un système extraordinaire. Mais que faisons-nous ? Nous nous saoulons, nous engloutissons n'importe quoi : de la nourriture, des pastilles...C'est ça l'amour personnel ? Nous sommes les plus égomaniaques, nous sommes régis par des idéaux qui n'ont pas de sens. Comment contribuons-nous à la connaissance, que voulons-nous de la vie ? Punaise! Quelle stupidité ! Je suis "old age" disait don Juan.

 


Que désireriez-vous faire de plus dans cette vie ?

         Je dois découvrir tout ce que je peux pendant que j'ai cette conscience. Don Juan disait : "Je ne suis pas d'accord avec les accords auxquels je n'ai pas participé. Par exemple, la vieillesse, je n'ai pas accepté d'être vieux. C'est pourquoi je suis jeune, il est de mon devoir de le refuser."


Que pensez-vous de l'égo, du moi ?

         Don Juan disait qu'il n'y a pas à faire étalage de l'égomanie, du moi, moi, moi. On ne peut pas être sous les feux de la rampe tout le temps. Il me disait que j'étais un égomaniaque: "Plus on est petit, plus on est egomaniaque". Pour lui, j'étais "Monsieur Cauchemar".

         'Mais qu'est-ce que cela vous apporte don Juan, votre relation avec moi", je lui demandais. Il disait : "Beaucoup, chaque fois que je te vois j'ai la nausée; j'ai envie de vomir ; et tu as remarqué ? Tu vois ?...Tu me renouvelles."

         Je lui ai donné des années de bonheur, parce qu'il était plié de rire avec moi. Il ne laissait passer aucune opportunité pour m'enseigner quelque chose ; en plus, il se voyait toujours si jeune et moi si vieux, car je m'adonnais au vin et à la cigarette, j'allais chez lui à moitié assommé pour me donner du courage.

         Un jour, don Juan m'a dit: "Nous allons partir dans la montagne 10 jours. De combien de paquets de cigarettes as-tu besoin?" - "Environ 10", répondis-je.

         "Très bien, dit-il, alors empaquettes-les soigneusement avec du ruban adhésif et compacte-les parfaitement pour que les coyotes ne les trouvent pas."

         Immédiatement après je me mis à préparer les paquets, en faisant plusieurs tours avec du ruban adhésif; j'inventai même un mécanisme où je laissai un trou pour y passer ma main, afin de pouvoir sortir un paquet, et une fois le paquet sori, le tout pouvait rester à nouveau scellé, une merveilleuse invention ! Nous partîmes dans la montagne. Le deuxième jour au matin, mes paquets de cigarettes avaient disparu ; on voyait seulement les empreintes des coyotes et des paquets arrachés.


         "Ah! Ne t'en fais pas, dit don Juan,  je ne crois pas qu'ils l'aient emporté bien loin. Nous allons chercher ton paquet de cigarettes. "

         Pendant huit jours nous avons cherché le paquet de cigarettes, en haut de la colline, en bas de la colline, en haut de la côte, en bas de la côte. Ma condition physique précaire était en train de me tuer, je marchais avec la langue pendante, jusqu'à ce que je m'allonge sur le sol en disant:
" Je me rends, je n'en peux plus."
"Tu ne veux plus chercher tes cigarettes ?", me demanda-t-il.
"Non, répondis-je, tout ce que je veux c'est survivre"(avec la gorge sèche, crachant du goudron).
"Très bien, dit-il, alors le voyage se termine ici". Il entrouvrit quelques buissons et là, juste devant mon nez, apparut sa maison. C'était sa manière de transmettre ce qu'on ne peut interpréter. Là s'arrêta pour moi le vice de la cigarette et du vin, pour toujours. Il faisait ces choses...comme effiler mes pulls de Dinamarca et me remettre la pelote de fil. Pourquoi ? Pour que j'interrompes mon système interprétatif, pour me laisser libre, sans information et sans syntaxe.


Comment est la vie d'un sorcier ?

          Si ce que vous faites n'a pas d'influence sur votre vie, ça ne sert à rien. Pour un sorcier c'est une aberration. Vous ne pouvez pas être érudit de 9h à 15h et être un pou le reste du temps. Vous devez être un guerrier impeccable à temps complet. Après avoir eu connaissance de ça, on doit se comporter avec impeccabilité. Don Juan disait qu'on ne peut pas insister sur les choses, elles arrivent d'une manière naturelle, si vous insistez, zou !, la magie s'arrête.


Que pensez-vous de cette vague de mécontentement envers le New Age ?

         De quoi pourrais-je me préoccuper si à mon âge je suis old age ? La sorcellerie c'est être vieux et jeune en même temps. Le New Age, c'est de la connerie. Je ne peux pas me permettre le luxe d'être égomaniaque. Don Juan me l'a enlevé. Il me disait: "Ton égo est comme un clou, ça va te faire un peu mal, mais je vais te l'enlever." Et...poum !, il me l'enlevait. Je lui disais : "Merci, je me sens bien." - "Ne t'emballe pas...tu as 13 clous." Parfois je lui disais :"Enlevez-moi un autre clou", et il me répondait : "Non, pas aujourd'hui."


Vous avez laissé tomber l'anthropologie pour le chemin du nagual ?

         J'ai laissé tombé l'anthropologie et tout ce qui incombe au monde quotidien, mais ça m'a donné quelque chose d'inouï : la lutte, le combat... l'objectif est à l'horizon, pas ici. Cessez d'être des hommes, des machos latins, lâchez les rennes. Votre mère vous a fait croire que vous étiez extraordinaire, parce que vous étiez un homme "pimenté".

         On vous a appris que les femmes étaient à votre service ; comme disait Aristote : "Les femmes sont des hommes impotents." Le fait que beaucoup de femmes et Carol Tiggs soient meilleures que moi, ça c'est une révolution.


Quel était le but de don Juan en transmettant ses connaissances ?

         Don Juan n'était ni un maître ni un gourou, il voulait perpétuer sa lignée. Et cette énorme responsabilité retomba sur moi. Mais je ne suis pas comme lui, je ne peux pas la perpétuer. Je suis même plutôt là pour fermer le cercle de la lignée...mais avec extrêmement d'élégance. Et avec les passes magiques de la Tenségrité qui sont une force agglutinante. On nous a enseigné 41 lignes entières de passes magiques. Je n'ai pas de secrets, je veux créer une "commotion cérébrale" pour que nous parvenions à une révolution énergétique.

         Rien de old ou new age, pas de religion, rien...mais nous sommes intéressés à utiliser ces passes magiques vieilles de plusieurs milliers d'années ; elles ne peuvent plus rester avec nous. Nous les avons amalgamées ; cela fait 15 ans que nous pratiquons afin de voir si on peut créer un agglomérat de champs énergétiques. Je veux fermer la lignée avec une grande explosion, laissez-moi vous toucher, révéler, transmettre les connaissances.

         En 1973, don Juan s'est transformé en lumière, en serpent à plumes. Lui et ses associés ont fait un tour final. Il arrive un moment où la Terre vous dit : "Tu es libre...va t'en !" Une existence si énorme qui est consciente d'un microbe comme moi ! (presque en pleurant) Elle me transporte !...comme une mère pleine d'amour.


Comment traiter avec un égomaniaque ?

         Don Juan disait : "Tu peux dire la pire des insultes aux gens, mais si tu le dis sur un ton d'adulation...ils restent enchantés." Pour pouvoir être un guerrier, la première chose est de se détacher du moi personnel. A quoi bon se mettre en colère ? La bataille n'est pas ici, elle est à l'horizon.


Peut-on voler son énergie à quelqu'un  ?

         Personne ne vole notre énergie, nous la dispersons.


Dans quelles parties du corps s'emmagasine l'énergie ?

         Dans la vésicule, la rate, le pancréas, le foie et les glandes surrénales. L'oeuf lumineux qui est autour de tout le corps capte l'énergie et la charge dans ces organes. Les femmes ont un autre centre énergétique : l'utérus.


Qu'en est-il de la génétique ?

         La commande génétique ne peut plus être la reproduction; la commande génétique aujourd'hui doit être l'évolution. La semence masculine est à un niveau très bas ; nous sommes sur le point de nous éteindre et nous restons pris dans des imbécillités.


Le dialogue intérieur est-il bien ou mal pour un guerrier ?

         Il est toujours en faveur du moi. Il faut arrêter le dialogue à coups de pied, perdre l'importance personnelle. Comment ? Comme on peut.


Pourquoi les exercices de Tenségrité que vous allez enseigner à ce séminaire est-elle si importante ?

         Parce qu'ils sont conçus spécialement pour la vallée de Mexico.

 

La Jornada - janvier 97



Publié à 01:27 le 18 mars 2007 dans Carlos Castaneda interviews
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