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Los Angeles Magazine - Mai 1996
Par Bruce Wagner
Dans l'avion en provenance de Mexico avec Carlos Castaneda
Et je grogne, parce qu'il n'y a pas de putain de peyotl. Aucune proposition; aucune fusion, aucune transaction - pas de bouton taille enfant ou de quelconque indication sur des rondelles finement tranchées en lamelles. Pas de drogues! Pas de Mescalito! Seulement ces cacahuètes enrobées de miel, bien apprêtées dans du papier argenté et une hôtesse livide et fantaisiste avec un rouge-à-lèvre violet, faisant une moue Anistonienne (« Il s'appelle ‘Manic Panic',» dit-elle. « Je l'ai eu sur Melrose. ») qui vacille en voyant sur mes genoux le scenario portant la mention CAA [Creative Artists Agency] , d'un rouge pompe-à-incendie excessif; un seven-up chaud et éventé, sur le point de demander, « Qu'est-ce que vous filmez à Mex-hee-ko? » On dirait qu'elle a bossé pour la navette de Sundance et qu'elle a pris goût au show-bizz.
Je suis tenté de dire que le Dr Castaneda et moi faisons équipe pour un film de Tim Burton, ou « un truc avec Drew. » Ou pourquoi pas une tête d'affiche pour les célèbres Studios Churubusco pour faire une réécriture de Chéri, J'ai Rétréci les Frontières de la Perception Normale (chez Touchstone) à 38 million de dollars? Nan, elle a 23 ans et ne saurait pas faire la différence entre Carlos Castaneda et un truc de Werner Erhard. Après tout, Carlos Castaneda n'est pas un bouquin de la Learning Annex [école privée pour adultes qui offre des cours sur les sujets les plus farfelus]. Soudain, je suis frappé par l'horrible publicité du L.A. Times, celui avec la fille scout sexy pour la location d'équipement de montagne. (Dans la publicité, le directeur dit: « Où est ma rivière ? ») Ça me frappe comme un jingle bon marché de Joan Osborne - dans ma version personnalisée, Lèvres Violettes est la fille scout, et moi le type balèze, poilu et arrogant: « Où est mon peyotl ? »
Mince. J'avais espéré qu'un séminaire au Mexique avec don Carlos allait être un moment mystique de perdition; je ne m'attendais à rien de moins que des singes volants et à l'acquisition d'un tout nouveau cerveau. L'idée était de batifoler à travers une super production surnaturelle, le chaparral du coyote égaré des célèbres couvertures de ses livres, le temps et le sol s'effondrant tandis que je frappais du poing des alliés haut de 5m à la forme changeante, me métamorphosant ensuite en corbeau, volant dans un diaporama IMAX du ciel de Sonora, découvrant ce que c'est que d'arracher à coup de bec la merde d'un petit lièvre tripant. On ne peut pas toujours avoir ce qu'on veut.
Même en étant complètement sobre, je dois dire que Mexico fut éclatant. L'archevêque condamna la « pseudo religion du New Age » (vous savez, le genre qui encourage una falsa vision de la realidad), tandis que le smog étouffant de la métropole, inconscient de ses imprécations Bunueliennes, descendait sur un club privé, fort d'un bon millier de personnes, venues participer au séminaire de « Tenségrité » de Castaneda, dont les profits allaient être reversés à des orphelinats locaux. Comme c'est rétro! Les médias, alignés, curieux, fidèles, fatidiques et simplement quelconques, pointaient du doigt des extraits du dernier livre de Castaneda, Les Lecteurs de l'Infini, un exégèse du « monde tel qu'il est interprété par les sorciers. » Pour ceux qui ont suivi l'élusif nagual et ses pérégrinations mondiales, la Tenségrité est le cœur de l'artichaut de ses enseignements: un mystérieux ensemble de mouvements physiques, « des passes magiques développées par des chamans indiens qui vivaient au Mexique durant l'époque précédant la Conquête espagnole. »
Whoua.
La carlingue se contracte à travers un tunnel de turbulence; la queue pour les toilettes vacille. Je suis sans arrêt en train de fuir vers les toilettes quand je suis avec cet homme - je deviens morose et nerveux, tel un Jimmy Olson détraqué. Carlos Castaneda m'a raconté que les toilettes sont un endroit dangereux. Si on devient suffisamment « silencieux » en étant sur la cuvette, une fissure s'ouvre entre les mondes. A un moment, vous êtes assis sur le siège ergonomique de votre toilette « Snyder-Diamond » à 600 dollars, et le moment d'après vous êtes en train de twister devant cette agaçante Troisième Porte, celle dont il parle dans L'Art de Rêver, où vous vous retrouvez en train de regarder avec curiosité un ronfleur endormi qui s'avère être...vous! Avec un frisson, je fixe le trou en caoutchouc noir situé à 11 000m de haut en ruminant sur l'entraînement-judicieux-du-sorcier-aux-toilettes du Docteur Castaneda.
« On nous a appris avec beaucoup de minutie comment voir le monde - et comment le ‘maintenir',» avait-il dit un moment plus tôt, alors qu'un déplaisant trou d'air avait envoyé l'hôtesse dans les bras meurtris d'un retraité étonné. « L'ordre social nous ordonne: comment nous moucher, lire une carte ou interpréter les gestes d'un étranger - ‘des actions pratiques.' Nous apprenons si bien que même un psychotique utilisera les toilettes plutôt qu'une plante verte dans un hall d'hôtel. » Il ajoute avec réserve: « Presque tous psychotiques. Tu dois apprendre un nouvel ensemble ‘d'actions pratiques' si tu veux voir que le monde n'est pas ce que ta mère t'a décrit. » J'aurais voulu lui dire que pour briser ces frontières, j'avais besoin de drogues - je ne parle pas de Prozac ou de Percocet. Pas un de ces cacas de Brentwood. Je parle de Datura inoxia. Je parle de Lophophora williamsii et de Psilocybe mexicana. Ses livres ne parlaient-ils pas de ça (les premiers en tout cas)? Un étudiant d'UCLA travaillant sur sa thèse et recherchant un expert en plantes hallucinogènes, et rencontrant involontairement un Indien yaqui brujo, don Juan Matus. Don Juan lui dit que nous sommes des êtres magiques, des animaux exquis, de véritables perceveurs - à présent en chute, des lions en cage, édentés et mangés par les insectes, sans aucune conscience du sens ou de la majesté de notre vie et notre mort. Castaneda baille devant le brujo. Don Juan le napalme avec des psychotropes jusqu'à ce que Castaneda voit, écrive un best-seller et soit en couverture du Time. Devenant ansi une icône culturelle et le prétendu parrain du New Age. Eh bien, j'avais essayé trois (... ?) il veut que je sache que les drogues sont inutiles (*) - « Oui, elles bougent le point d'assemblage, mais de manière instable. »
A présent complètement fisselé sur mon siège, je lèche mes plaies sans drogue et j'envois à l'hôtesse un de ces vibrants et indignés « Ne-Me-Demandez-Rien-Sur-Le-Show-Business ».
Alors que nous commençons notre descente, une descente sans drogue, je pense à comment j'ai rencontré Castaneda. Je travaillais sur un script pour Ixtlan (la société d'Oliver Stone, chez qui on ne trouve que des ‘artisans' [Jeu de mot: en anglais, artisan se dit ‘journeyman', une référence au titre du livre de Castaneda: Journey to Ixtlan]), quand j'ai entendu dire qu'Oliver Stone et le légendaire chaman avaient cassé la croûte ensemble. Comme c'est malin! Je pensais (de façon un peu maladroite), tirez vos chapeaux pour Oliver, le futé, le clownesque, le glandeur du dharma, l'ethnographe, le fourrageur pop de la décennie.
Hmmm. Trop bon pour laisser passer l'occasion; je pourrais moi aussi aller fouiner un peu. J'avais lu tous les livres de CC, toutes les grosses fantaisies de l'apprenti/touriste-accidentel.
Si je pouvais juste me démerder pour m'introduire à un dîner, un déjeuner, passer un peu de temps au coeur du volcan, pour ainsi dire, puis continuer à partir de ça; écrire l'ultime biographie, façon David Foster, de la taille de celle de Wallace, puis contacter Annie Leibovitz pour la couverture du New-York Time Magazine (« Le Guerrier Bruce Wagner: Sur les Chamans, Castaneda et l'Art Elusif de la Biographie »).
J'avais rencontré Billy Wilder assez facilement grâce à Oliver. Mais Oliver Stone était en Thaïlande pour faire des repérages, comme à son habitude - Où est mon delta? - ainsi quelqu'un de la maison à brouillé les antennes. Il ne s'est rien passé. Le sushi de Gelson - et les jours détrempés de caféine s'effaçaient pour devenir des semaines, s'effaçant pour devenir des mois; les projets s'enflammaient, se dilataient, crépitaient, vacillaient, se consumaient et mourraient; les scenarios faisaient des clins d'oeil comme des patients brûlant d'excitation du ICU [unité de soins intensifs] depuis leur étagère IKEA. Mais tout restait calme sur le front énergétique. Finallement, une source hippie de San Rafael appela pour dire que CC allait donner une conférence à la librairie Phoenix, dans Santa Monica.
Donc j'y vais et il est là, et c'est bizarre! Parce qu'il est « minuscule » et grégaire, avec un large sourire élastique, et il parle de phénoménologie, d'intentionalité, d'intersubjectivité de sorcier; Brentano, Husserl et Heidegger - et puis il est bouillonant à propos de...Hollywood! Castaneda à des réunions de promotion avec des studios dans les années 70! Evoquant tous les costard-cravates qui ont voulu faire un film avec ses livres! Et il est catégorique, de manière indécente, Orson Welles? Marrant - je dis ça parce que j'avais l'habitude de conduire Welles à Ma Maison dans une limousine, et Welles avait le même type de conversation, parsemée de ces trucs inattendus et flippants dont il était au courant, de ces références incisives à vous retourner l'estomac.
(Nous les chauffeurs avons gardé une planche dans le coffre pour faire glisser la clientèle sur mesure, éléphants de mer échoués, jaillissant de la voiture; l'ai aussi fait avec Larry Flynt, quand nous l'avons amené jusqu'à l'hôpital Martin Luther King pour désintox.)
Entre deux beurks - CC dit que ses blagues sont en « dissonance » pour ramollir les gens afin qu'ils suspendent leur jugement - il parla de la merde la plus farfelue de ses livres, que tous ceux qui étaient là avaient lus, bien sûr, mais qu'ils avaient en quelque sorte temporairement oubliée, dû au choc d'avoir en face d'eux, en chair et en os, l'obsédant et mythique teneur de journal intime. J'eus le sentiment que la moitié de l'audience voulait s'assurer qu'il s'agissait bien de lui - toujours pas confiante, ne voulant pas faire partie du Barnum de don Juan. Après tout, il n'a jamais été photographié, enregistré, et caetera. Lorsque la foule fut suffisamment chauffée, il dit des trucs comme:
(1) Nous avons été amené à force de cajoleries à percevoir le monde comme un endroit fait de surfaces dures et de finalités; (2) L'univers n'est qu'énergie - il n'y a ni bien ni mal, seulement de l'énergie; (3) La définition du sorcier? Quelqu'un qui « voit » l'énergie telle qu'elle s'écoule; (4) Nous sommes des êtres électromagnétiques: quand un sorcier « voit » un homme ou une femme énergétiquement, ils ressemblent à des « oeufs lumineux »; (5) Chaque oeuf lumineux a un « point d'assemblage.» Les sorciers apprennent à déplacer ce point d'assemblage, ainsi - c'est tout ce que j'ai pu retenir.
Presque sur terre à présent. Sous les rivets tremblants et morveux des ailes de l'avion, Hollywood Park ressemble à un truc sorti de Toy Story - impossiblement grand, lumineux, amusant et débile. L'épouvantable hôtesse de l'air nous fait face depuis le siège de sûreté rabattable. Elle m'a certainement excité. S'est bien occupé de moi sous prétexte que je voyageais sous couvert de la CAA.
« L'idée du sorcier,» dit Castaneda, « est de s'aventurer dans un endroit où la socialisation et la syntaxe ne règnent plus. Rêver, pour un sorcier, ce n'est pas être le héro - ça c'est le ‘rêve lucide', totalement obsédé par l'ego. Se rêver en un autre endroit demande une discipline formidable. On rêve lorsqu'il n'y a plus rien: plus de désir ou de doute, de colère ou de joie - juste le silence. Et puis, boom ! Don Genaro Flores disait que c'était le son du monde qui s'arrête. Quand tu stoppes le système d'interprétation, c'est ce que tu entends: BOOM. A ce moment là, tout ce que tu es va vers cet autre endroit - les cheveux, le portefeuille, les chaussures. »
Pour l'instant, cet autre endroit était Customs [hôtel 5 étoiles]. Nous sommes de retour à L.A. Je peux l'affirmer, car c'est le seul aéroport que je connaisse qui soit livré avec les paparazzi.
Il y a quelques mois, j'ai reçu un coup de fil de la femme d'un vieil ami, qui était en train de succomber à une tumeur au cerveau. Boom. Un athlète avec une mauvaise herbe poussant dans le jardin de son crâne, pour ce qu'en disaient les médecins, il y a de cela une dizaine d'années. Ils disaient que ça se posait sur le cerveau comme une calotte, mais je le vis plutôt comme un navire de guerre parcourant gentiment ses fluides cerébraux. C'était le genre de pote avec qui vous auriez pu plaisanter de manière ironique si cela était arrivé à quelqu'un d'autre. Comment cela était-il possible? Je le vis à Cedars après son opération, et il me parla d'un rêve qu'il avait fait. Il avait rêvé d'un groupe de goules. Les goules les plus polies lui avaient demandé, de leur voix la plus gouleuse, s'il serait assez aimable pour être le « porte-parole officiel des désincarnés.» Cela me fit frissonner. Mon ami continua en disant qu'il avait accepté - c'est-à-dire dans le rêve - « parce que maintenant j'ai du temps libre.»
Mon Dieu. C'était un truc bon pour Oliver Sacks - ou Carlos Castaneda.
« La mort est trop choquante, » dit CC, alors que nous parcourons des yeux le hall du Chateau Marmont. « Nous préférons être le roi de la colline.» Il dit ça de manière décontractée, désinvolte. « Il y a dix mille ans, » il est venu ici pour rencontrer un écrivain qui travaillait sur un scénario de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Nous passons devant la réception pour nous diriger vers Sunset Boulevard. Est-ce Judy Davis qui vient d'entrer dans l'ascenseur?
« La quantité de sperme de l'homme décline - est-ce que tu en as entendu parler? Elle est en dessous du niveau des hamsters. Ils disent que c'est à cause de la migration vers les villes, mais c'est absurde. Les chauves-souris gagneront - leur système de sonar est devenu inconcevable. Pendant que les chauves-souris aiguisent leurs sens, que fait l'homme? Il mange. Il se bat. Il baise. Il défend son ego. L'homme est vraiment un singe malade! Il a ses saints - la chaise spéciale sur laquelle le gourou s'est assis est en exposition. ‘C'est là que s'est assis Baba,' disent-ils durant la visite...Ils ont emballé ses excréments dans du plastique. C'est ça le New Age. Je suis le Vieil Age!»
CC et moi déambulons dans le bar du Marmont. L'installation branchée apporte une touche hallucinatoire à sa juxtaposition, mais il semble bien s'amuser. Je lui indique quelques notables: Michael Stipe à une table avec Abel Ferrara et Steve Buscemi, Paul Schrader et Bridget Fonda, un agent d'UTA avec un top-model.
Je crois qu'elle s'appelle Shalom (paix dans une langue quelconque). En gros, le moment parfait pour poser une question sur l'oeuf lumineux.
« Okay, disons que vous, heu, voyez Michael Stipe qui se tient devant vous. Je veux dire énergétiquement. »
« Michael Stipe apparaîtra comme une sphère lumineuse. »
J'y suis maintenant; l'apprenti boxant dans le vide est en train d'avoir le pied marin. « Vous avez dit que ces sphères lumineuses avait un point brillant appelé le point d'assemblage.»
« Approximativement à la hauteur des omoplates, » explique t-il, « à une longueur de bras vers l'arrière. C'est là que la perception est assemblée et interprétée. Les anciens sorciers virent que le point d'assemblage est à la même position pour tous les hommes - c'est pourquoi nous voyons le monde, ce monde, de manière si uniforme. Le point d'assemblage se déplace lorsque nous rêvons - et lorsque cela arrive, de nouveaux mondes s'assemblent, aussi réels que le nôtre. L'art du sorcier est de déplacer délibérément ce point d'assemblage, puis de le fixer sur sa nouvelle position. C'est l'art de rêver. »
Mes « Everlasts » [gants de boxe de la marque Everlast] énergétiques se déchirent, je me précipite dans le coin du ring pour me faire recoudre et trouver un peu de soulagement - les toilettes à nouveau, pour m'asseoir sur ma selle. Je pense que je comprends ce qu'il dit, mais cela me rend foutrement nerveux. Je me dévisage dans le miroir en essayant d'évoquer l'oeuf lumineux...plutôt convainquant l'espace d'un instant, puis complètement bizarre l'instant d'après. Le monde a toujours été excessivement improbable; comment, dans ce cas, faisons-nous pour choisir ce qui est et ce qui n'est pas, de manière personnelle? Est-ce simplement une question de contexte?
Je m'asperge le visage avec de l'eau, me réfugiant dans la reposante et insignifiante paranoïa du Monde du Cinéma. De manière crispée, je songe: Hé. Est-ce que Stipe n'a pas un genre de « main-mise » sur Miramax? Il doit probablement déjà être en train de se précipiter pour se présenter à Castaneda - lui serrant la main et négociant sur le champs Le Don de l'Aigle. Un petit film...quelque chose entre 7 et 10 [millions de dollars] - avec Buscemi dans le rôle de don Juan le brujo. Schrader les rejoint déjà, échaffaudant avec eux un deuxième acte sur un coin de nappe, tandis que la chaud-et-ennuyé agent d'UTA envoie balader Shalom comme une espèce d'allié de Sonora.
Lorsque je reviens, Castaneda est seul, en train de prendre soin de son eau chaude. Il boit toujours de l'eau chaude. Au moment où je m'assois, l'oeuf lumineux et son point d'assemblage sont redevenus des absurdités. La durée de mon attention a été engloutie; peut-être qu'un petit Ritalin pourrait m'aider à fissurer le code énergétique. Inconsolable, je lui dis que j'ai profondément réfléchi à ces sournois concepts chamaniques mais que je ne semble pas être en mesure de suspendre mon jugement. Mon ego est vérouillé dans le ça.
« Tu penses trop, c'est tout, » dit-il. « Nous sommes tous en train de ruminer. » Une personne affreusement obèse se dirige vers nous, puis s'éloigne en flottant comme une barque qui aurait des fuites - aujourd'hui? Homme à tout faire? Agent publicitaire? « C'est nous: mourant du fait d'être gros et inutile. Le côté difficile dans le monde de don Juan est que tu dois en faire l'expérience.
Si la cogitation est soigneusement examinée, elle apparaît être sans signification. La cogitation - l'obsession accompagnée d'une réponse linéaire, avec sa relation de cause à effet - est fallacieuse. Il n'y a aucun moyen d'expliquer quoi que ce soit. Nous avons été entraînés à croire que nous étions curieux de connaître le pourquoi des choses. Nous pensons que nous pouvons arriver à une ‘compréhension'; nobles intellectuels complètement inacoutumés à l'action. Nous prétendons chercher des réponses, mais notre désir est de discréditer. Nous sommes tous de Grands Inquisiteurs - J'ai rencontré Torquemadas en mon temps! Nous avons soif de la Grosse Question et nous nous laissons charmé par la Réponse Inadéquate, alors nous pouvons retourné regarder Seinfeld [célèbre feuilleton télévisé américain du début des années 90]. La vérité c'est que nous ne sommes pas du tout curieux.»
Alors que nous marchons sur Sunset Boulevard, nous dépassons un énorme mobile home; des visages pincés d'hommes et de femmes en noir en train de se précipiter sur des tas de vêtements. Il y a une séance photo genre Vogue dans le jardin du Château, et nous allons jeter un coup d'œil. Helmut Newton est en train d'enjamber un top model pâlichon d'1m80, pour une boutique Prada de seconde main. Cela rappelle Fellini à Castaneda, qui s'est déplacé une fois jusqu'à Los Angeles pour le rencontrer. Le Maestro voulait faire un film sur ses livres; mieux encore, il voulait éclater cette Troisième Porte, déferler en tenue de soirée au bras musclé de mescalito (**). Quel rendez-vous de rêve. Et, oh! J'aurais bien sympathisé avec l'auteur décédé extravagant à la bouche de poisson!
Mon humeur tangue comme un hamac dans la caressante Santa Ana. Je suis mélancolique et mentionne mon ami, celui qui a eu une tumeur.
« Nous sommes des êtres qui allons mourir. C'est exquis - Penseà ce qui peut être accompli par un être qui sait qu'il va mourir, qui en est pleinement conscient. Ce n'est pas morbide, c'est un triomphe. Mais nous n'y croyons pas, c'est le problème. Ton ami, il va bien ? »
« Oui. Il a l'air de s'en remettre. »
Son visage s'éclaire. « Ah! Il est possible de tout rejeter. Mais nous avons besoin de preuves et de garanties - l'assurance de la rémission. Les médecins veulent sans arrêt tout examiner. Nous sommes des fatalistes compulsifs. J'ai un ami dont le père lui envoie des e-mails à propos de sa prostate; Papa a le cancer et il veut prévenir son fils à temps - ‘Le cancer est au coin de la rue - fais gaffe!' Nous avons été entraîné à accepter des défaites conventionnelles, une mort conventionnelle; nous savons que la fin va venir. Pour lui, ce sera la prostate; pour elle, le sein. Nous plaçons nos paris sur des investissements: des fonds de retraite, des pensions, des projets de vacances. L'hôtel le plus ‘chaud' à Lanai donne sur l'horizon! Nous voulons ‘tout' savoir à l'avance. Face à cette immensité là dehors, nous ne savons rien! Comment le pourrions-nous? Nous nous agrippons: si seulement nous pouvions vraiment savoir, comme Leonard Nimoy. »
Je crache façon vulcain. « Expliquez-moi ça s'il vous plaît. »
« Une fois, un Argentin m'a écrit une lettre. ‘Mon cher Carlos,' disait-il. ‘Quoi qu'il en soit, vous devez être conscient de ça: Leonard Nimoy est au courant.' »
Le monde est fou, j'en suis plus que certain. Mais est-ce que Carlos Castaneda l'est? Il croit que nous sommes des êtres magiques; seuls les pires cyniques pourraient ne pas être d'accord avec ça. Il affirme que nous sommes électromagnétiques; les scientifiques hochent la tête affirmativement. Il désire remplacer le dialogue intérieur par le silence; cela ne pose aucun problème aux bouddhistes. Il désire naviguer dans l'inconnu avec une chose appelée le double, ou « corps d'énergie ». Oh merde.
Nous nous retrouvons en centre ville, où il venait à l'occasion avec don Juan. Si les sorciers rêves de gargotte, ils rêvent sûrement de celle-là. Il trouve là la quintessence du restaurant: lissé, vaguement hanté, parfaitement distillé - la version diurne du Night Hawks de Hopper.
« Je voulais vous posez une question à propos du double. »
« Nous l'appelons ‘corps d'énergie' ou ‘corps de rêve.'»
« C'est différent de l'oeuf lumineux? »
« Oui, le double est quelque chose d'autre. C'est une contrepartie. Nous en avons tous un, mais nous en sommes séparés à la naissance - comme le dit Spy Magazine. Les sorciers rappèlent le double à eux. Ils l'utilisent pour naviguer...là, dehors. »
J'ai à nouveau une urgence et cherche rapidement les toilettes des yeux. Juste pour le plaisir, je décide de briser un vieux schéma et de rester bien en vue - ce que les sorciers appellent un « non-faire. » Ainsi, cela serait mon « non-usuel » des toilettes pour hommes. A la place, je m'interroge sur le point essentiel de ses récents séminaires, la série d'étranges mouvements que lui a enseigné le légendaire brujo - les « passes magiques », jamais mentionnées dans aucun de ses livres. Il appelle cet art perdu « Tenségrité », et dit qu'il est essentiel pour rassembler suffisamment d'énergie afin « d'annuler notre héritage visuel du monde. »
« Les passes magiques furent découvertes par les chamans de l'ancien Mexique au cours de leurs navigations de rêve. Elles étaient terriblement secrètes - je n'ai jamais écrit à leur propos car elles étaient tout simplement trop personnelles. »
« Mais les explications de don Juan étaient-elles suffisantes? » Mon non-usuel m'avait rendu courageux. « J'aurais pensé que son affaire à propos des navigations de rêve se passaient un peu plus du côté abstrait - c'était probablement au début de votre apprentissage, non? N'étiez-vous pas plus curieux à propos de l'origine des mouvements? »
« Bien sûr! Je voulais tout savoir, arriver à une ‘compréhension.' Oh, je me suis donné du mal à ruminer ainsi. Mais don Juan n'encourageait pas ce genre de discussion. De même qu'il me décourageait à me regarder dans un miroir ou à me filmer quand je rêvais. »
« Effrayant. » Bien que je ne sois pas sûr de ce qu'il ait voulu dire, je trouvais la perspective vraiment dérangeante.
« Je t'assure que ‘Mr Cauchemard' était plus inquisiteur que Geraldo - ou Mike Wallace. » Il ria si fort qu'il en recracha presque son steak. « C'est comme ça que don Juan m'appelait: Mr Cauchemard. »
Cleargreen - la compagnie qui sponsorise dans le monde entier les séminaires de Tenségrité de Carlos Castaneda - a récemment annoncé sur internet que « dû aux circonstances en relation avec le flux d'énergie, » Los Angeles allait maintenant recevoir toute la concentration de Castaneda. Lorsque je lui demande de préciser, il a l'air tout à coup distant. Pas nostalgique mais éloigné. « Je ne rejoindrai jamais don Juan. Comme c'est beau! Tellement plus beau que la tristesse merdique que j'ai trimballée à propos de mes parents et de leur destinée. Il ne reste plus beaucoup de temps; je suis la fin de la lignée de don Juan. Être ici, à Los Angeles, est très réel. Tu sais, don Juan avait un endroit de prédilection - une vallée situé à une centaine de kilomètres au nord de Mexico, près de la pyramide de Tula. Pour moi, il disait que cet endroit de prédilection était Los Angeles. »
Au Buffalo Club (sans lui)
Sur le chemin, j'ai cru avoir heurté un oiseau. Ce qui m'alarma parce que Castaneda m'avait dit que c'était une des blagues habituelles de don Juan - « Tout le monde est toujours nerveux en disant, ‘Je crois que j'ai heurté un oiseau.'» Mauvais présages en perspective.
Je m'assois au bar du Buffalo et je bois. Steve Buscemi et Steve Bocho et Frank Stallone et Michael Stipe et Cameron Diaz et Lauren Shuler-Donner et Paul Schrader et Eric Idle et Traci Lords et Spike Jones et Bob Shaye et Shalom et Michael Mann et Elisabet Shue et Helmut Newton et Abel Ferrara et Dominick Dunne. Aucun d'entre eux n'étaient là! Ça doit être une nuit de congé. J'imagine mon ami avec la tumeur excisée, entrant majestueusement, dans un sombre costume Dolce & Gabbana, un pin's insectoïde de la Légion Etrangère epinglé sur son revers de veste annonçant « Porte-parole Officiel des Désincarnés. »
Au-dessus d'un martini, je relis mes notes: (1) Nous sommes des êtres magiques, pas seulement des trou-du-culs; (2) On nous a appris à voir le monde d'une certaine façon; (3) Nous pouvons temporairement annuler ce qu'on nous a appris et faire l'expérience de nouveaux mondes, aussi réels que le nôtre; (4) Il n'y a pas de mot pour décrire ces nouveaux mondes; (5) Ces mondes sont accessibles au cours des rêves, quand notre emprise perceptuelle inattaquable se relâche; (6) Nous utilisons notre droit de naissance - le double, ou corps de rêve - pour naviguer; (7) Faire cela demande des putain de tonnes d'énergie; (8) L'énergie s'accroît en faisant taire le dialogue intérieur et en faisant d'étranges anciens mouvements physiques; (9) L'énergie s'accroît avec « l'intention »; (10) L'intention est une force naturelle, comme la gravité. (Les sorciers disent que les dinosaures ont eu l'intention de voler, et qu'ainsi leurs ailes ont commencé à pousser. Si l'homme doit évoluer, alors il doit intentionner les ailes abstraites de la liberté.)
Je vois Kim Cattrall et passe en revue avec elle les 10 points, tandis que son petit ami, Daniel Benzali, le number one du moment, rend visite au chef. Je lui demande ce qu'elle pense, et elle me dit qu'on dirait une question d'un centre psycho-medico-social. Je lui raconte l'histoire de mon ancien copain qui a une tumeur, et cela ouvre les vannes de la morbidité: elle mentionne quelqu'un qui a été tué par balle et je mentionne Elisabeth Leustig, la directrice de casting qui s'est fait renversée à Moscou par un chauffard qui a pris la fuite. Malheureusement, mon esprit, toujours en train de prendre soin de lui-même, enchaîne à propos du roman que je viens d'écrire, les épreuves en placard qui sont arrivées ce matin dans un colis FedEx déchiré, le dos de chaque page marqué de larges traces de pneu. De mauvais présages en perspective!
Je les laisse tomber. Quelques types genre la bande à Baader, en plus pâteux et effacés, poussent vers elle des crayons de couleur et des carnets - des magasines Bonfire, Star Trek et Masquerade. Kim leur parle dans un allemand fluide, et tous les chasseurs d'autographes obsédés par le star-système peuvent se rallier à son « Zuper!» Tandis qu'elle signe, Daniel, ayant surpris ma diatribe énergique, mentionne John Cage, puis me demande quel est le point de vue de Castaneda sur le « silence.» Il est bienveillant, piétinant le sol avec délicatesse - comme on prend avec des pincettes quelqu'un d'émotionnellement instable.
« Il dit qu'une fois que tu as coupé le dialogue intérieur, tu deviens vide. Et cela t'ouvre à tout un tas de trucs bizarres. »
« Et qu'est-ce tu racontais à propos des couleurs, Bruce? »
« Quand tu es vide - je veux dire, c'est ce que Castaneda dit - tu vois un genre de pellicule sur l'horizon. Et c'est couleur lavande! Il dit qu'il y a un point de couleur sur cette pellicule: rouge grenat. Il dit que le point grenat s'étend, puis explose en un infini qui peut être lu. »
« Comme un vrai texte? » demande Kim.
Pause. Là, elle m'a eu. Le charitable Daniel grimace un aurevoir.
Quatre heures du matin sur le MultiSync, surfant sur les listes de discussion non-officielles comme alt.dreams.castaneda, des poêmes espagnols - Gorostiza, Vallejo, Neruda - et des échanges de paroles de chanson de tango. Conseil au malheureux en énergie et en amour. Il me semble que mon pote sans tumeur aura à évincer l'impétrant Bill Gates - le véritable porte-parole des désincarnés (vous ne votez que par abstention). Je demande à l'éther si l'Infini peut être lu comme un texte, et quelqu'un dit, Ouais, c'est comme ça que Castaneda écrit ses livres. Cancan du prochain séminaire. Des spéculations sur la possible présence de l'Eclaireur Bleu, une enfant sauvage venue des étoiles, présentée en 1994 dans L'Art de Rêver. Des noms de passes lâchés: « Se Préparer à Traverser », « Percer l'Energie en Cherchant une Nouvelle Position du Point d'Assemblage », « L'Être Ailé Mâle et Femelle », « La Trappe des Etoiles ». Quelqu'un dit que cette dernière tire « l'énergie des étoiles mortes », ce qui suscite de nouvelles questions: Est-ce que les arbres ont un point d'assemblage? Où est le « lieu de pouvoir » de L.A.? (Indice: Pas chez Drai's [Restaurant de célébrités à Los Angeles]) Y a t-il des mondes où les teintes ont un parfum? Et quelle est la couleur de la discipline?
Le séminaire à UCLA
Cinq cent chercheurs, mis en chorégraphie sur le parquet poli d'un spectacle de mi-temps chamanique. Conforme au thème du week-end - « Les Guerriers dans la Course » - les passes semblent être plus rapides, plus propulsives que celles de Mexico: des éruptions gorgées de qi qui ressemblent au kung fu; puis, soudain, une passe en filigrane, fait-main, voisine du tai chi. Mais qu'est-ce que j'en sais?
« La Tenségrité n'est pas une forme de combat, » dit CC au groupe. « Ce n'est pas une compétition. Dans le monde, une pensée est en compétition avec dix autres. Nous devons essayer de laisser le monde derrière nous. Les passes magiques sont des manoeuvres conçues pour isoler et accroître ce que les sorciers appellent le ‘corps d'énergie' » - pas vraiment l'objectif de votre habituelle devanture de dojo pour jeunes garçons blancs féroces. Quelqu'un demande si les mouvements étaient pratiqués en masse aux temps de don Juan. « Pas à cette époque - parce que les passes étaient nocives. Les mouvements qui me furent enseignés étaient seulement pour moi, pour équilibrer ma configuration énergétique et pour la purger de sa nature obsessionnelle. Vous voyez, nous pensons que les hommes et les femmes qui découvrirent ces mouvements étaient un peu sombres, un peu...sinistres. Ces particularités devaient être éliminées avant que les passes puissent être partagées. »
Je fais 20 minutes de Tenségrité dans mon salon; curieusement, mes membres semblent se souvenir de l'une des longues séquences. J'imagine mon corps de rêve flottant vers moi comme un petit animal fantôme au moment de la pâtée. Puis je m'allonge pour faire l'un des exercices de Silence: Les mollets ballants, je place un poids sur mon ventre, effectuant une pression sur le haut de la cage thoracique avec le bout des doigts. Je ferme les yeux et voyage au-delà de mes paupières, me concentrant sur un point lointain du sombre horizon. Après avoir flirté avec le silence, je retourne boire un coup de Kahlua et rêve d'inepties liqueurées.
Réveillé à quatre heures du matin, j'allume la télévision. Ping-pong entre Bravo, CNN, VH-1, Cops, IFC, Court-TV. Sur cette dernière, un recueil de procets: des criminels de guerre à la barre à La Haye; à Atlanta, un avocat spécialiste des divorces divorce de sa femme, elle-même ancienne cliente; une femme abandonne son père affligé de la maladie d'Alzheimer sur une piste de courses pour chiens dans l'Idaho. (C'est tendance. Les médias appellent cela le « papy dumping.») J'appuie sur le bouton « muet » et laisse dériver mes pensées...Et si Castaneda disait vrai? fredonne le refrain dans ma tête vaguement nauséeuse.
Et si, en fait, cette réalité de Citywalk bosniaque pour laquelle nous sommes si impudemment possessifs s'avérait être une blague genre La Quatrième Dimension (l'épisode où le couple bourré se réveille dans ce qui s'avère être la maison de poupée d'une petite fille extraterrestre). Et si l'insolvable et séduisant monde de Barneys nous était en fait impudemment imposé - pas une simple imposition de lois ou de subtilités sociales savantes mais, quelque chose de beaucoup plus insidieux, le dictateur de ce que nous percevons, le tyran de notre façon de regarder ces mêmes choses qui sont en face de nous (il a nos yeux)...et, oh, si c'est vraiment ça, nous avons été couillonnés à la naissance, dépouillés même de la merdique quantité de conscience que cela demande pour voir un peu de la merveille qui se trouve au-delà de cet inventaire éculé de sangsue - et pour le reste, eh bien, c'est assez peinard, vraiment: une prison fédérale bien tenue, bien éclairée, avec des massages de Burke Williams, des marches contre le SIDA, des téléphones portables nec plus ultra, de la lubricité sur Internet, des opérations chirurgicales excellentes, des adoptions réussies, des antidépresseurs excellents pour travailleurs besogneux, et des brunchs quatre saisons servis par de souriants chef-omelettes portant de grands chapeaux boursoufflés - comme l'une de ces prisons de Tijuana dont j'ai entendu parler, où l'argent vous paye un genre de caillou brun, et où vous pouvez avoir des armes, des putes, de l'héroïne, et toute la famille réunie pour un barbecue. Et si c'était vrai alors...BOOM! Comme ils disent.
Le Getty domine tandis que nous nous garons sur la route 405. Un vulgaire promontoire construit pour la somme de 750 millions de dollars, sans parler de l'autoroute, de l'hôtel circulaire et du proche dépotoir - tu parles d'un feng shui funky! Mais qui suis-je pour parler?
Je pose une question sur les lieux de pouvoir locaux, et CC mentionne un endroit situé quelque part à El Monte.
« Est-ce que vous y êtes vraiment allé ?»
« Visiter ces lieux, » dit-il, « est quelque chose que l'on fait quand on est jeune - ce n'est pas pour moi. Je me concentre sur l'horizon. »
« Est-ce que ça veut dire, » je demande, « avec les lieux de pouvoir et tout ça, que la terre est consciente? Si c'est le cas, alors elle doit avoir un point d'assemblage. » Ma poitrine se gonfle. Superbement maîtrisé, je travaille la sauvage et récemment acquise lingua franca.
« La terre est un être conscient, » il répond. « Elle a une manière très étrange de nous tirer. Quand tu te sens un peu hystérique, allonge-toi sur elle avec ton estomac - elle te guérira. La terre absorbe; elle nous soutient. Puis, à un certain moment, elle n'a plus rien à donner. Elle dit au guerrier, ‘Tu devrais partir.'» Je lui jette un coup d'oeil; il frissonne. « La terre en tant qu'être conscient - une mère supérieure - coupe ses racines afin de le laisser flotter. ‘Vas t-en !' lui dit-elle. Comme c'est magnifique. »
Nous nous embrassons dans le terminal. Je me demande juste où il peut bien aller, un vol judicieux. Ce n'est pas le Mexique - c'est ce qu'a dit un de ses collègues. Je n'allais pas insister. Un flic géant, aboyant après le nu et le double: stationné, il fait son chemin vers nous. Je m'attarde, répétant ce que j'ai lu la nuit d'avant dans Le Voyage à Ixtlan:
« Don Juan disait qu'il n'y avait aucun moyen pour vous de retourner à Los Angeles. ‘Ce que tu as laissé là-bas est perdu pour toujours.' »
« C'est vrai. Tout à fait vrai. Mais il disait également que les sentiments d'un homme ne meurent pas et ne changent pas. ‘Le sorcier commence son chemin de retour en sachant qu'il n'y parviendra jamais, en sachant qu'aucun pouvoir sur terre, même pas sa mort, ne le délivrera des endroits, des choses, et des personnes qu'il a aimés.' »
Puis il est partit et le flic est là, m'accueillant à nouveau dans le monde.
(*) Je serai heureux de voir la fin des années 90: se peut-il que même les sorciers ne soient pas immunisés face au bras long des Douze Etapes [les Douze Etapes pour sortir de l'addiction des Alcooliques Anonymes aux USA]. « J'en suis arrivé à croire que j'étais impuissant face à l'Ordre Social...»
(**) Chez les Sorciers Anonymes, la question secrète quand on se rencontre est, « Es-tu un ami de williamsii ?»
Copyright Los Angeles Magazine, Inc. May 1996
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Publié à 04:42 le 1 June 2008 dans Carlos Castaneda interviews |
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Arizona Republic, 3 août 1997
Par Thomas Ropp
Rencontre lumineuse : l'élusif Castaneda reste un homme complexe. Un ‘oeuf' ordinaire se rapproche du sorcier lettré Carlos Castaneda
J'aurais pu lui demander n'importe quoi.
« Je suis votre prisonnier, » dit Carlos Castaneda. Nous parlâmes de corbeaux. Je voulais plus particulièrement savoir comment on pouvait dire si un corbeau n'était pas vraiment un corbeau. « Vous regardez son énergie, » dit Castaneda. « Un corbeau qui est un sorcier brille d'une couleur ambre. »
Il ne me dit pas de quelle couleur brillait un corbeau normal. Mais cela n'avait pas d'importance puisque je ne vois pas l'énergie pure. Castaneda, lui, peut le faire, et affirme qu'il le fait depuis plusieurs années. Il commença par voir des humains comme des formes énergétiques, ou des « œufs lumineux, » dans la cafétéria d'UCLA alors qu'il travaillait sur son doctorat d'anthropologie, il y a de cela une trentaine d'années.
C'est ainsi qu'a débuté mon repas avec Carlos Castaneda. C'était un jeudi, à 2h de l'après-midi. Nous nous retrouvîmes dans un restaurant cubain proche de West Hollywood. Je ne sus qu'au dernier moment où est-ce que j'allais rencontrer Castaneda. Son entourage dit que c'est comme ça que fait Castaneda. Il lit l'énergie pour décider des lieux de rencontre et de la plupart de ses autres affaires.
« Tout ce que nous connaissons est une interprétation de l'énergie, » dit Castaneda. Pendant longtemps, j'avais eu peur d'avoir à trouver Castaneda dans Los Angeles, sans aucune indication, comme pour tester mon intention inflexible et le droit de mériter de parler à l'énigmatique légende et auteur de neuf best-sellers, dont le classique L'Herbe du Diable et la Petite Fumée.
Donc, nous voici, juste deux œufs lumineux, en train de déjeûner. Dans mon meilleur espagnol, je commandai des moros y cristianos (ce que les Cubains appellent du riz blanc et des haricots noirs) y tostones (des bananes frites). Il jeta un coup d'œil sur son menu et dans un anglais parfait commanda : « Numéro 12. » Un steak et des pommes de terre.
Je me sentis muy stupido.
L'interview eut lieu à cause du séminaire de Tenségrité de Castaneda, qui se déroulera à Phoenix le week-end prochain. On me prévint que j'aurais à prendre l'avion jusqu'à Los Angeles car Castaneda ne donne pas d'interviews par téléphone. En fait, il donne rarement des interviews. Des décennies entières se sont écoulées sans que Castaneda ne fasse une seule apparition. Puis il a réapparu. Une conférence par ci. Une conférence par là. Seulement pour disparaître à nouveau.
Ayant lu ses neuf livres (plusieurs fois) et partageant un intérêt commun pour l'anthropologiue culturelle, la métaphysique et tout particulièrement pour le mysticisme yaqui, mon point d'assemblage - un terme de Castaneda pour désigner un centre de perception - était tout frissonnant à l'idée d'avoir cette rare opportunité.
Cependant, on m'avait dit qu'il y avait des règles de base, comme ne pas prendre de photo et ne pas faire d'enregistrement, mais opter pour simplement écouter et se souvenir (bien que je pris quelques notes à l'aveuglette sous la table, sur un petit carnet).
Rétropectivement, dans la tradition de synchronicité des chamans, je suppose que ce déjeûner n'était pas vraiment accidentel. Deux semaines avant l'interview, j'avais mentionné à quelqu'un que j'étais surpris de constater que mon chemin n'avait pas encore croisé celui de Carlos Castaneda.
Et puis il y avait eu ce corbeau.
Quelques jours avant que j'apprenne que j'allais faire cette interview, je fus réveillé à 6h du matin par le puissant « caw-caw-caw » du plus grand corbeau que j'avais jamais vu. Il était perché sur sur le sommet d'un yucca situé hors de mon patio. Son cri était si puissant que l'écho se réverbérait sur les montagnes avoisinantes, créant un effet similaire au bruit du tonnerre. Je m'approchais de l'oiseau mais il ne parut pas en être effrayé. Il me regarda un instant puis concentra toute son attention derrière lui pour emplir l'air de ses vocalisations. Je détachais mon regard de l'oiseau, l'espace d'un instant, pour voir comment mes chats réagissaient. Lorsque je me tournais à nouveau, le corbeau avait disparu.
Castaneda était intéressé par mon histoire de corbeau, mais n'offrit aucune explication. Les corbeaux et les corneilles, comme le savent tous les changeurs de forme, sont des formes populaires du voyage aux Amériques.
On sait relativement peu de choses à propos de Castaneda. Désaccentuer l'importance donnée à l'ego et effacer l'histoire personnelle est la voie que la lignée de voyants de Castaneda a développée afin de devenir des guerriers de la connaissance pure. C'est aussi pour cela que les photos et les enregistrements sont interdits.
« Il n'y a rien sur Carlos Castaneda, » dit-il. « La personnalité est une prétention. La reconnaissance ? Le succès ? Qui s'en préoccupe ? Si nous ne nous investissions pas autant dans notre ego, nous ne nous traiterions pas de façon si barbare. »
Encore qu'il y ait quelques enregistrements, et Castaneda lui-même laisse filtrer un bonus personnel de temps en temps. Apparemment, Castaneda est né il y a environ 70 ans au Pérou, et fut élevé par un grand-père hédoniste. Mais il a passé la plus grande partie de sa vie à Los Angeles. Il fut diplômé de la Hollywood High School et a obtenu un doctorat en anthropologie à UCLA. Durant une courte période, il enseigna l'anthropologie culturelle à l'Université de California-Irvine.
Castaneda ne se démarque pas au milieu d'une foule. En fait, vous ne le remarqueriez sans doute pas au milieu d'une foule. Il est minuscule, ne faisant pas plus d'1m55 et ne pesant sans doute pas plus de 45 kilos. Sa chevelure étoffée est presque complètement grise et coiffée vers l'avant. Il aime plaisanter sur les descriptions que les gens ont fait de lui, ressemblant à un jardinier, un chauffeur, ou à un serveur mexicain. L'écrivain Bruce Wagner à une fois demandé à Castaneda comment il décrirait son apparence. Castaneda suggéra Lee Marvin.
Assis en face de moi, vêtu d'une chemise à manches courtes de couleur ambre et de pantalons kaki, les cheveux ébouriffés, il me fit penser à un professeur iclonoclaste à la retraite, le professeur de non-faire, en train de déjeûner. Excepté que ce professeur a un œil de sorcier, l'œil gauche, qui s'agrippe à votre conscience avec une force inimaginable.
Mais toutes les descriptions sont décevantes et fragiles. Castaneda ne possède pas qu'une seule apparence. Mais plusieurs. Son apparence change avec ses humeurs, qui changent aussi facilement. Comme ses maîtres don Juan et don Genaro, il rit, il jure, produit des sons iréels et fait claquer ses lèvres avec exagération. Puis, il devient soudainement féroce en déversant ses idées éloquentes et convaincantes sur la nature des choses.
Castaneda est complexe, je m'y attendais. Parfois il parle dans une langue différente, je m'y attendais aussi. Pour la plupart des œufs lumineux que nous sommes, il est impossible de comprendre toutes ces idées. Don Juan disait que de toute façon nous ne comprenons rien, et que la véritable connaissance ne s'accomplit pas à travers l'intellect.
Je ne m'attendais à ce que Castaneda ait un si grand humour. « Nous devons rire pour nous équilibrer, » dit-il.
Il raconta des histoires, qui ne peuvent être répétés dans cette publication. Je pense qu'il se tient au courant de l'actualité. Il était particulièrement intéressé par l'histoire du spécialiste de la fertilité en Virginie, Cecil Jacobson, qui est aujourd'hui en prison pour avoir utiliser sa semence afin de mettre enceinte 70 de ses patientes.
Il n'y eut aucune discussion concernant le peyotl ou Mescalito ou la petite fumée, mais sur un coin de nappe, il fit un dessin pour me montrer comment couper le haut d'un « coussin de belle-mère » (variété de cactus) afin d'en récupérer le jus.
« Vous en buvez juste un peu pour rajeunir, » dit Castaneda, qui fit ensuite claquer ses lèvres en signe d'approbation.
L'Arizona est particulièrement importante dans la saga de Castaneda. Il rencontra don Juan à Nogales, et passa beaucoup de temps dans notre état durant son apprentissage, et même plus tard. Les yeux de Castaneda devinrent humides alors qu'il se rappela ses années passées en Arizona.
« L'Arizona est une région magique, » dit Castaneda. « Le désert de Sonora a une convergence bien spécifique. » Il dit qu'il ne pourrait pas revenir en Arizona car cela lui rappellait trop de souvenirs forts et poignants.
« Un guerrier sait que tout ce qu'il voit, il ne le reverra plus jamais, » dit Castaneda. «Je pourrais vraiment pleurer. J'ai besoin de toute ma force. »
Nous sommes tous seuls.
Casteneda n'aimait pas son steack. Il dit qu'il sentait la merde. Il le fit renvoyer en cuisine, puis se plongea dans une autre pensée : « L'univers n'est pas prévisible, peu importe ce que vous disent les scientifiques », dit Castaneda.
C'est un sujet sur lequel il est insistant, ainsi que sur le fait que nous sommes vraiment tout seul. « Dieu ne vous aime pas, croyez-moi. » Le problème, insiste Castaneda, c'est que nous sommes tellement piégé dans notre ego que nous n'avons jamais une vision plus élargie de l'existence. Nous ne sommes pas des individus entourés d'autres individus, ou de maisons, ou de centres commerciaux.
Nous sommes des individus entourés par l'infini. Castaneda est vague quand il s'agit de savoir à quoi il passe ses journées, mais il écrit toujours. L'année prochaine, Simon & Schuster va publier une édition pour le trentième anniversaire de L'Herbe du Diable et la Petite Fumée, avec une nouvelle préface de Castaneda. Il y aura aussi un nouveau livre, l'année prochaine, publié par Harper Collins, Passes Magiques : le savoir pratique des chamans de l'ancien Mexique. Castaneda a également finalisé ce qu'il appelle son « dernier livre », qui a pour titre Le Voyage Définitif.
« Je ne pense pas que je puisse encore écrire, » dit Castaneda. « L'univers est prédateur. Il produit de profondes vagues de tristesse qui se dirigent vers moi à présent. Cette tristesse ontologique, vous la voyez venir, puis vous sentez qu'elle est sur vous. »
Même le chemin qui a du cœur n'est pas du gâteau. Castaneda pourrait ne plus être avec nous dans quelques temps. Il en a dit autant à son staff. « Mais il ne mourra pas d'une mort physique, » dit l'instructrice de Tenségrité, ou « pisteuse d'énergie », Kylie Lundahl. « Il disparaîtra de la même manière que don Juan. Il sait qu'il reste peu de temps avant que cela arrive. »
L'objectif de la lignée de voyants mexicains de don Juan a été d'accomplir ce qu'ils appellent « le vol abstrait, » pour « s'évanouir avec la totalité de leur être » dans l'infini - disparaître avec leurs bottes , pour ainsi dire. Don Juan, le maître de Castaneda, et son clan sont supposés l'avoir fait en 1973.
Mais Castaneda semble avoir un problème à ce sujet. On a le sentiment, en lisant ses derniers livres, et en conversant personnellement avec lui, que quelque chose ne va pas, et que Lee Marvin a peur.
Avant qu'il ne quitte ce monde, don Juan Matus fut très clair envers Castaneda et les autres apprentis, en leur expliquant que cette lignée de voyants mexicains de l'antiquité se terminerait avec Castaneda, le dernier « nagual ». Quelque chose dans la configuration énergétique des voyants qui furent laissés en arrière n'était pas propice pour continuer la lignée. Donc, par définition, il fut laissé à Castaneda et à son clan la tâche de « fermer » la lignée.
Serait-il possible que Castaneda, comme E.T., ait été abandonné dans ce monde ? Don Juan a t-il négligé de lui dire quelque chose à propos d'emmagasiner suffisamment d'énergie personnelle pour le vol abstrait ?
Durant notre déjeûner, qui dura environ trois heures, je ne pus pas m'empêcher de me désengager de temps en temps de son œil gauche et de me demander ce qu'il voyait irradier de mon corps d'énergie - sans aucun doute quelque chose de désagréable et rose, étant donné toutes les années passées à boire du coca light et des chewing-gums sans sucre.
Je me demandais aussi s'il en savait plus qu'il ne voulait le dire sur le corbeau. Nous nous sommes dit au revoir sur le parking du restaurant. Il me dit qu'il m'appréciait et qu'il avait aimé notre conversation. Je dis : Somos monos extranos. Nous sommes des singes étranges.
Il sourit, mais ne répondit pas. Il n'avait pas besoin de le faire. L'espace d'un instant, je fus accroché par l'univers prédateur de Castaneda, par l'une de ses vagues de tristesse lorsque me revint en mémoire ce qu'il avait dit à propos du fait qu'un guerrier savait que tout ce qu'il voyait, il ne le reverrait jamais plus.
Je fis quelques pas en direction de ma voiture de location, me demandant si Castaneda arriverait vraiment à faire son saut abstrait. Je l'espérais sincèrement.
Lorsque je regardai en arrière, Castaneda, comme le corbeau, avait disparu.
Note de marge : « C'est Celui Que Tu Avais Attendu ! »
Copyright Août 1997, The Arizona Republic
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Publié à 11:01 le 31 March 2008 dans Carlos Castaneda interviews |
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La chance masquée par la vie ordinaire
The Sun magazine - Février 1996
Par Nina Wise
Mon quarantième anniversaire approchait tel un raz-de-marée. J'étais seule, sans enfant, et je me posais des questions sur ma vie d'artiste performer suivant un culte mais sans revenus fixes. J'avais manqué les indices propres à l'âge adulte : un divan, une salle à manger, un service de vaisselle, une télévision couleur. Bien que j'ai essayé de me convaincre que cela était dû au fait que je venais de me séparer d'un amant qui était propriétaire d'à peu près tout le mobilier et les appareils électroniques que j'avais utilisé pendant sept ans, je savais que le vrai problème était que j'avais consacré ma vie à mon travail et que je n'étais pas devenue célèbre assez rapidement. Je n'avais pas de contrats pour des livres, pas de business avec le cinéma, pas d'apparition télévisée. J'avais besoin d'aide, d'une carte pour me guider à travers la semi existence lunaire de ma défaite.
Un des grands avantages de la déception est qu'elle vous conduit à la religion - habituellement pas celle dans laquelle vous avez été élevé ; si celle-ci avait marché, vous ne seriez pas dans cette condition. Il aurait fallut un exorcisme pour écarter les démons qui avaient capté le vent de mon anniversaire approchant, et qui étaient en train de donner des petits coups de langue glacée près de mon oreille, me chantant une liturgie symphonique de protestation. Je décidai d'apprendre à méditer, découvris un maître bouddhiste vipassana dans mon quartier, et commençai à m'asseoir tous les matins sur mon zafu violet.
Une après-midi, mon amie Martina appela pour me dire que le Dalai Lama venait à Santa Monica pour donner une initiation kalachakra. J'avais rencontrée Martina dans les coulisses de l'une de mes performances. « Cette fantaisie sexuelle avec le frigo était divine », me dit-elle plus tard durant l'une de ses fêtes sur Pacific Heights, tandis que les majordomes portaient des plateaux d'argent remplis de saumon fumé et de toasts au caviar, piétinant au milieu d'une foule effervescente d'environnementalistes, d'éditeurs, d'écrivains, et de philanthropes. Martina a grandit en Argentine, où traditionnellement, les rupins recréent autour d'eux un milieu international de royauté, d'intellectuels, et d'artistes. Ses yeux marron et brûlants exsudaient la confiance, ses joues étaient aphrodisiaques, et elle arborait une mèche d'argent dans ses cheveux bruns pour montrer que, même si elle épiloguait sur un tapis blanc paré d'inestimables antiquités, elle était vraiment une rebelle. Au moment du champagne, Martina et moi découvrîmes que nous étions toutes les deux des chercheuses. Nous commençâmes à aller ensemble à des retraites, des conférences sur le dharma, des satsangs, et des darshans.
« Est-ce que tu veux aller à Santa Monica avec moi et être ma colocataire ? » me demandait Martina au téléphone.
L'initiation kalachakra est une des pratiques les plus ésotériques et les plus avancées dans le Bouddhisme tibétain. Durant la cérémonie, les participants jurent de dévouer leur vie à l'altruisme et de devenir bodhisattva, des gens illuminés qui, au lieu de descendre la roue de l'incarnation au moment de leur mort, retourne sur Terre pour servir tous les êtres vivants. Normalement, l'initiation est donnée uniquement aux étudiants ayant des années de pratique derrière eux, mais, le monde était dans un tel état de désolation que le Dalai Lama avait décidé d'offrir la transmission à quiconque se sentait enclin à participer. Beaucoup de mes amis se rendaient en Californie du sud pour cet évènement. J'acceptai l'invitation de Martina sans hésitation.
Quand j'arrivai au Shangri La, un hôtel classieux art déco situé sur Ocean Boulevard, Martina était en train de s'équilibrer sur un énorme lit afin de déplier un magasine sur la maternité sur son ventre, qui émergeait tel une baleine venant d'un calme océan. Elle attendait son cinquième enfant après une pause de douze ans, et avait besoin de s'informer sur comment être parent. Je m'allongeai à ses côtés et extirpai le texte de quarante pages qu'on nous avait donné pour les cinq jours du processus d'initiation :
A partir de maintenant jusqu'à l'illumination, je susciterai l'intention altruiste de devenir illuminé, je susciterai la pensée très pure, et abandonnerai le concept du Je et du Moi.
Je n'étais pas certaine de tout comprendre. « Martina, quelle est la pensée très pure ? » demandai-je, espérant une discussion approfondie sur le dharma.
« Ça n'a pas d'importance. Nous y parviendrons par osmose. Pense-tu que je devrais avoir un service à couches ? »
« Absolument », dis-je, retournant à l'incompréhensible texte.
Dans la matinée, nous attendîmes dans une queue qui s'étirait autour de l'immeuble jusqu'à ce que ce soit notre tour de prendre trois gorgées d'eau safranée bénie et de recracher notre mental et nos toxines émotionnelles dans un énorme seau en plastique blanc.
« Je vais vomir, » gémit Martina, se couvrant les yeux afin de ne pas avoir à regarder la salive mousseuse couleur urine.
Nous effectuâmes trois prostrations en entrant dans le hall - une pour Bouddha, une pour l'enseignement, et une pour la communauté des chercheurs. Alors que nous cherchions nos places au milieu de la foule de l'auditorium, j'essayai de ne pas fixer les célébrités. Nous nous assîmes dans des sièges en velours, sortîmes nos livres, et étudiâmes la scène, où des moines vêtus de robes lie-de-vin à une seule manche et de coiffes jaunes bouton d'or chantaient un chant de gorge multi octave, et le Dalai Lama récitait des instructions détaillées en tibétain.
« On en est à quelle page ? » demandai-je à Martina.
« Ça n'a pas d'importance, » dit-elle, se réveillant d'une sieste. « Respire. Médite. »
« Mais on est supposé être en train de visualiser une déité avec des bras verts et une fleur sur le front. »
« Relax,» dit-elle en fermant à nouveau les yeux, étendant ses jambes, et en reposant sa tête sur le dossier de la chaise.
Mais je ne pouvais pas me relaxer. C'était l'occasion de recevoir une importante transmission. Je luttai pour suivre le texte :
A l'intérieur du grand sceau de claire lumière dépourvue des élaborations inhérentes à l'existence, le centre d'un océan de nuages d'offrande de Samantabhadra, tel un arc-en-ciel à cinq couleurs complètement décoré...
A la pause, les gens se ruèrent dans le hall, où des lignes sinueuses se dégageaient depuis les téléphones payant comme les cheveux de Méduse. Des hommes en jean avec des T-shirts Lacoste déambulaient dehors sous le soleil de Santa Monica, des téléphones portables pressés contre leurs oreilles :
« As-tu reçu des directives pour la fête que Richard Gere organise pour le Dalai Lama ? »
« Est-ce que mon agent a appelé ? »
« Il a dit qu'il allait signer ? Fantastique. Peut-être que ce truc va marcher. »
« J'ai entendu dire qu'il y aurait trois fêtes ce soir, et un dîner quelque part. Est-ce que Barbara Streisand sera là ? Renseigne-toi. »
Au son du gong, les gens se ruèrent en direction de l'auditorium. Imprégnés par la chaleur de l'été, nous nous plaçâmes dans les fauteuils cossus et priâmes pour être plein de vérité, bon, et compatissant. Deux cent d'entre nous firent ensemble le vœu de dédier leur vie au bien-être des autres.
Sur le chemin du retour vers l'hôtel, Martina murmura, en prenant un air de conspirateur, que son ami Carlos Castaneda allait venir nous rejoindre pour le dîner.
« N'en parle à personne. C'est juste entre nous. Il est un peu difficile concernant les personnes avec qui il sort. »
Nous n'avions qu'une demi-heure pour nous préparer. Comme des camarades de chambre se préparant pour un rendez-vous, nous prîmes notre douche ensemble, oscillant épaules contre épaules en face du miroir de la salle de bain avec nos sèche-cheveux et nos rouges à lèvres, et choisîmes nos tenues avec finesse. Nos poignets étaient encore moites du parfum français de Martina lorsque nous entendîmes quelqu'un frapper à la porte. Martina glissa à travers la pièce avec une pause étudiée et ouvrit la porte. Un petit homme aux cheveux gris, vêtu d'un costume froissé en polyester et de bottes de cow-boy sales l'embrassa dans l'entrée.
Cela ne pouvait pas s'agir de lui, pensai-je. J'avais imaginé quelqu'un de grand, avec de larges épaules et une toison épaisse de cheveux noirs - un air d'aristocratie mexicaine imprégnait le chamanisme et les ravins désertiques. Au lycée, j'avais lu tous les livres de Castaneda, et ils m'avaient affectée plus que tout ce que j'avais étudié. Les comptes-rendus de Castaneda sur ses rencontres au Mexique avec le sorcier indien yaqui don Juan Matus avaient éduqué toute ma génération. Mes amis et moi nous citions don Juan. « Suis un chemin qui a du cœur, » nous disions-nous. « La mort se trouve près de ton épaule gauche. » Nous prenions des drogues psychédéliques et essayions de changer le monde en un lieu qui valorisait l'amour plutôt que le matérialisme, et la magie plutôt que la science. Castaneda et don Juan étaient nos guides sur un territoire hors la loi - un territoire que nos parents trop conservateurs avaient peur d'explorer. Castaneda était notre père de remplacement, don Juan notre maître spirituel, notre prophète.
« Carlos, voici Nina, » dit Martina, souriant avec une grâce intégrée. « Nina, Carlos Castaneda. »
Telle la terre ouverte par le soc de la charrue, le visage de Carlos s'éclaira d'un large sourire lorsqu'il me serra la main. Sa main était aussi chaude qu'un nid d'oiseau. Il s'assit dans un fauteuil à imprimé floral et demanda un verre d'eau. Je pouvais à peine croire que j'étais dans la même pièce que cet homme.
Martina alla directement au cœur du sujet. « J'ai attendu très longtemps pour vous demander cela : qu'est-il vraiment arrivé à don Juan ? Est-ce qu'il est mort ? »
« Non, non, » dit Castaneda avec un gloussement, « il n'est pas mort. Il a disparu. Il est allé de l'autre côté. Je suis en train d'apprendre cela aussi : à devenir immortel. C'est mon boulot maintenant. La plupart des gens pensent que leur travail est ce qu'ils font durant la journée, mais le vrai travail a lieu dans l'obscurité. La plupart des gens gâchent leur vie parce qu'ils oublient qu'ils vont mourir. C'est durant la nuit, en rêve, que je pratique. Quand vous apprenez comment mourir, vous apprenez à vivre pour toujours.
« Après que don Juan ait traversé, La Gorda devint mon benefactor, » continua t-il, se penchant en avant et nous regardant toutes les deux directement dans les yeux. « Elle était grosse et laide, avec les cheveux noirs comme du charbon et les yeux sombres. J'étais complètement sous le charme. »
Et j'étais moi complètement sous son charme à présent. Sa voix, la gaîté de son accent espagnol berçant un anglais impeccable, m'hypnotisait. Ses yeux brillaient de la satisfaction de nous avoir capturé.
« Et tout ce que La Gorda voulait que je fasse, je devais le faire. Un jour, alors que je me préparais à quitter le Mexique pour rentrer à Los Angeles, elle me dit qu'à la place, je devais aller à Tucson. Elle me dit que je devais travailler comme cuisiner dans un bar.
« Non, » lui ai-je dit, « J'aime ma vie à Los Angeles. J'aime mes amis. Je ne vais pas à Tucson. Je ne sais pas cuisiner. »
« Je suis monté dans mon camion, et j'ai roulé. A six heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles n'est pas si super.' A douze heures de route de Nayarit, je pensais, ‘Ma vie à Los Angeles a ses hauts et ses bas.' A dix-huit heures de Nayarit, sur la frontière avec l'Arizona, je me retrouvais à penser, ‘Ma vie à Los Angeles est complètement misérable.' J'ai roulé jusqu'à Tucson, ai remonté la route jusqu'à la première gargote qui s'est présentée, je suis entré à l'intérieur et j'ai demandé du boulot. »
A ce moment de l'histoire, Carlos croisa les bras, gonfla sa poitrine, et intensifia sa voix.
« Tu connais les œufs ? » m'a demandé le patron. « Tu vois, les hamburgers et les frites c'est facile, mais nous servons des petits déjeuners toute la journée, et tu dois connaître les œufs. »
« Je ne connaissais pas les oeufs, alors j'ai trouvé un studio, et j'ai cuisiné des oeufs pendant deux semaines - brouillés, à la coque, à feu vif, des œufs mollets, des œufs durs, des omelettes, des œufs pochés. Ensuite je suis retourné au café. ‘ Tu connais les œufs ?' m'a à nouveau demandé le patron.
« Oui, je connais les œufs, » ai-je répondu.
Carlos gloussa, adorant l'histoire. Je m'assis avec les jambes relevées sur le divan pastel et étudiai son visage. Les critiques dans la presse avaient récemment essayé de discréditer ses affirmations d'avoir été l'apprenti d'un chaman au Mexique. Les critiques sympathiques suggéraient que c'était juste la preuve d'une certaine poésie. Les plus dures l'accusaient d'escroquerie. J'écoutais l'histoire de Carlos comme un détective, guettant les failles éventuelles. J'examinais son visage sombre et ridé, ses yeux, cherchant une supercherie évidente. Mais j'étais séduite par son enthousiasme, son rire éclatant, son intelligence, et je plongeai dans l'histoire comme si j'avais été emportée par le débit d'une rivière.
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Publié à 02:05 le 29 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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« Un matin, » continua t-il, « Linda arriva très nerveuse au café. »
« Qu'est-ce qui se passe » lui ai-je demandé. « Que pasa ? »
Carlos s'assit bien droit dans sa chaise, croisa les jambes, et parla avec une voix haut perchée.
« Il est ici, » dit-elle. « Carlos Castaneda. Dans l'allée. Il y a un grand Mexicain assis dans une limousine blanche avec les fenêtres relevées, et il écrit des notes sur un carnet jaune. Je suis sûr que c'est lui - il y a des rumeurs comme quoi Castaneda est à Tucson. Qu'est-ce que je fais ? »
« Je ne savais pas quoi dire. Je lui dis simplement d'y aller et de se présenter. Elle pensait qu'elle était trop grosse et que Castaneda ne s'attarderait pas sur une serveuse dans une gargotte crasseuse. Je la regardais se tenant devant moi avec sa casquette et son tablier. Pour moi elle était jolie et radieuse. Elle était jeune et vivante, et avait l'esprit vif.
« Tu es parfaite comme tu es, » lui dis-je.
« Alors elle se mit du rouge à lèvres, arrangea ses cheveux et sortit dans l'allée. Deux minutes plus tard, elle revint les yeux pleins de larmes.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? lui demandai-je. Elle pouvait à peine parler.
« J'ai frappé à la vitre...et il l'a baissé...et j'ai dit ‘salut,' et je lui ai dit que je m'appelais Linda...mais il a juste remonté la vitre...et il ne voudra plus jamais me parler. »
« Je me sentais très mal, » dit Carlos, la tristesse assombrissant son regard. « Bien sûr, je savais que ce n'était pas Castaneda, mais je pensais qu'elle aurait rencontré un type qui l'aurait emmené dîner. Je ne savais pas quoi faire. Je l'ai prise dans mes bras. » Il fit une pause, regardant par la fenêtre les silhouettes des palmiers alignés dans la rue.
« Et j'ai commencé à pleurer aussi. Vous voyez, j'en étais venu à vraiment aimer cette fille. Nous avions été les meilleurs amis pendant presque une année. Je voulais lui dire qui j'étais, mais je savais qu'elle ne me croirait jamais. Elle aurait pensé que je faisais cela pour qu'elle se sente mieux. Vous voyez, pendant tout ce temps, elle me connaissait en tant que Joe Cortes. »
Carlos Castaneda, l'homme qu'elle rêvait de rencontrer, la tenait dans ses bras, pleurant d'amour pour elle. Mais elle ne le reconnut pas. L'amour passe par un alias. Je pris conscience que j'étais comme Linda, réalisant que ce à quoi j'aspire est quelque chose d'autre que cette vie faite de moments se déployant les uns après les autres d'une manière que je ne pourrais jamais planifier ou même imaginer.
Carlos s'arrêta et me regarda. Dehors, des mouettes criaient, et le soleil couchant marbrait le ciel. Nous étions assis dans le rose décroissant du coucher de soleil. Rien ne bougeait.
« Lorsque je retournai à mon studio, La Gorda était assise là, à m'attendre. Je ne savais pas comment elle était arrivée là, mais elle me retrouvait toujours. Je lui dis ce qui venait de se passer et lui demandai ce que je devais faire.
«Vamanos, » dit-elle.
« Mais je ne peux pas partir comme ça, » lui dis-je. « Je dois donner deux semaines de préavis, former un remplaçant, dire au revoir à mes amis. »
« C'est quoi le problème ? » dit-elle. « Tu as peur que personne ne sache cuire les œufs comme Carlos Castaneda ? Vamanos. » Et nous sommes montés dans mon camion et nous sommes partis.
Carlos se leva pour partir, attrapa sa veste, et étendit ses bras. J'allais directement l'embrasser, et une joie passa à travers moi comme un rayon de lune balayant l'horizon.
Plusieurs jours plus tard, alors que l'initiation kalachakra tirait à sa fin, Martina et moi nous assîmes dans nos sièges en velours dans l'obscurité, à l'intérieur de l'auditorium étouffant de Santa Monica. Nous nouâmes des bandeaux rouges sur nos yeux. Nous lançâmes sept fois des cure-dents dans les airs. Nous nous visualisâmes comme la déité kalachakra à quatre visages, avec vingt quatre bras, embrassant son consort jaune safran à quatre visages et à huit bras. Nous léchâmes du yaourt déposé dans notre paume droite. Nous imaginâmes des points rouges remonter le long de notre colonne vertébrale et se mélanger avec des points blancs descendant le long de notre colonne. Les moines tibétains chantèrent leur bourdon polytonal, martelèrent leurs tambours, frappèrent leurs gongs, fracassèrent leurs cymbales, et soufflèrent dans des cornes de 2 mètres de long, dans une symphonie qui fit vibrer tout notre squelette. Nous fîmes le vœu de dire la vérité, d'être bon, d'être généreux, de cultiver l'amour, et de nous dédier à l'illumination de tous les êtres.
En retournant à l'hôtel, Martina, un sourire coquin sur ses lèvres pleines, me dit que Carlos allait nous rendre une autre visite ce soir là. Nous disposâmes une assiette de biscuits et de fromage, un bol de fruits, et des bouteilles d'eau minérale. Alors que le soleil était suspendu à l'horizon, nous l'entendîmes frapper à la porte.
Carlos portait le même costume froissé que j'avais vu sur lui quelques jours plus tôt. Il plaça ses mains sur le ventre bombé de Martina et se pencha sur elle. « Hola, chica. Que tal ? » Envoya t-il à l'enfant pas encore naît. « Tienes una madre muy bonita, muy sympatica, y muy especial. » Il ferma les yeux et resta là, en silence, pendant un moment, puis se tourna vers moi et me donna l'accolade.
Martina se cala contre un amas de coussins sur le lit, je m'assis sur le divan, et Carlos prit place dans le fauteuil. Il demanda à Martina des nouvelles de son mari, de ses enfants, de leurs amis communs. Nous parlâmes du temps ; il était théâtral même en parlant du smog, passant en un instant d'un langage lucide et précis à un torrent de blasphèmes divertissants. Son enjouement réchauffait la pièce comme un feu de cheminée.
« Dites m'en plus à propos de La Gorda, » entreprit finalement Martina, se rallongeant sur les coussins comme une enfant attendant son histoire favorite.
Carlos s'arrêta pendant un moment, son regard persistant sur chacune d'entre nous une seconde de trop, de la façon dont vous regardez dans les yeux un amant potentiel.
« Une autre fois, j'étais prêt à quitter Nayarit, » dit-il, « et La Gorda me donna ces instructions. »
Carlos s'allongea dans son fauteuil, étendit ses genoux de part et d'autre, sortit son ventre, et parla d'une voix aigue. Je pouvais voir La Gorda, grosse et brune.
« Carlos, vas à Escondido. Prends une chambre dans un motel, le genre de chambre avec une moquette couleur olive, pleine de tâches de café et de brûlures de cigarettes, où les meubles empestent le vieux tabac. »
« Combien de temps dois-je y rester ? » demandai-je.
« Jusqu'à ce que tu meurs, » dit-elle avec un sourire qui me glaça les os.
« Je ne ferais pas ça, » lui dis-je. « J'aime ma vie à Los Angeles. J'aime mes amis. J'aime mon appartement. »
« Je suis monté dans mon vieux camion, et j'ai roulé. Après quelques heures sur l'autoroute mexicaine, je commençai à penser que ma vie à Los Angeles n'était pas si bien que ça. Après quelques heures de plus, je commençai à penser que ma vie à Los Angeles avait aussi ses côtés déplaisants. En approchant de la frontière à Tijuana, ma vie à Los Angeles paraissait complètement misérable. Je fis demi-tour et pris la direction d'Escondido ; je m'arrêtai dans le premier motel que je pus trouver et pris une chambre. Elle avait une moquette couleur olive avec des tâches de café et des brûlures de cigarettes, et puait le vieux tabac. Je suis resté seul dans cette chambre pendant des semaines. Peut-être des mois ». Carlos soupira.
J'avais récemment terminé une performance sur la solitude. Pour développer la pièce, j'avais étudié mes gestes dans le privé : la façon dont je prenais mes repas en face de la télévision ; la façon dont je restais dans la lumière du frigo ouvert, fixant une brique de lait, une bouteille de jus d'orange, du tofu en train de flotter dans un bol d'eau ; les intonations et le langage utilisés quand je me parlais à moi-même, la manière dont mon corps s'enroulait dans le lit ; la mélodie de mes pleurs. J'étais en train d'essayer de décortiquer la solitude afin de pouvoir examiner son noyau. Je pensais alors que la douleur pouvait disparaître, comme des particules de matière se transformant en vagues de lumière lorsqu'elles sont étudiées sous un microscope électronique. Le travail avait reçu des critiques élogieuses, mais la solitude m'agressait toujours. J'avais besoin de conseils.
« Qu'avez-vous fait ? » demandai-je à Carlos, incapable de contenir ma curiosité. « Avez-vous regardé a télévision, écouté la radio, lu des livres, parlé au téléphone ? »
« Rien, » dit Carlos calmement, attrapant mon regard durant un instant, puis laissant ses yeux retomber sur ses mains jointes. « Je n'ai rien fait. » Il parlait doucement. « J'ai étudié les motifs des brûlures de cigarettes sur la moquette. J'ai fixé le plafond. J'ai regardé la poussière danser dans la lumière qui venait des portes en verre coulissantes. J'ai bu du café. J'ai mangé. Lorsque la peur arrivait, je me blottissais sous le couvre-lit - Parfois la chaleur de l'anxiété me faisait tellement suer, que je jetais les couvertures sur le sol. Parfois, la terreur était si forte que je m'enroulais au bord du lit et je pressais le coin du matelas contre mon ventre, mon plexus solaire, en essayant juste de rester en vie. J'étais sûr que j'allais mourir. Et puis un jour, finalement...j'ai laissé aller. »
Il s'arrêta et me regarda, et je le regardai en retour, de la façon dont vous ne pouvez plus détacher vos yeux d'un cerf jusqu'à ce que l'un de vous bouge.
« Soudain, quelque chose a changé, » continua t-il. « La peur s'est envolée. Et tout ce à quoi j'avais toujours tenu - la douleur de l'enfance, les luttes liées à ma carrière, le succès, l'argent, les romances, les femmes qui m'avait quitté, celles que je désirais encore, le passé, le futur, le ‘Est-ce que tu m'aimes ? Est-ce qu'il m'aime ! Est-ce qu'elle m'aime ?' Comment nous perdons notre vie...tout cela s'est évanoui. En un instant, j'étais entièrement libre. Et je ne m'étais jamais senti aussi heureux de toute ma vie. »
Carlos prit une gorgée d'eau et regarda par la fenêtre. Le ciel était sombre, et les bruits de la circulation nocturne envahirent la pièce.
« J'ai appelé mes amis à Los Angeles, » dit-il en souriant.
« Partagez-vous mes affaires, » leur ai-je dit. « Je ne reviens pas. » ils pensaient que j'étais bourré. « Je ne suis pas bourré, » les ai-je assuré. « Je suis parfaitement sobre. Si vous ne prenez pas mes affaires, le propriétaire le fera. »
Le matin suivant, je sortis du motel, montai dans mon camion, et repartis. Je ne savais pas où j'allais, et je m'en fichais. Je n'avais jamais été plus heureux de toute ma vie.
« Vous voyez, » dit Carlos, en se tassant à nouveau dans son fauteuil, « la différence entre moi et la plupart des gens est que la majeure partie des gens prennent leur vie comme s'ils étaient dans un train et qu'ils étaient assis dans le wagon de queue. Ils regardent les voies défiler derrière eux et voient qu'il s'est passé ceci et cela, et ils sont déçus. Mais ils s'y font. Et ils savent exactement ce qui va arriver ensuite à cause de ce qui s'est passé avant. Ils croient que leur futur sera exactement comme leur passé - le même lot de déceptions, le même lot de plaisirs. »
« Mais moi, je regarde ma vie comme si j'étais assis dans la locomotive. Devant moi, le paysage disparaît au loin. Je ne sais pas où je vais, et je n'ai aucun idée de ce qui va arriver ensuite. Peu importe ce qui s'est passé hier, je sais qu'aujourd'hui tout peut arriver. C'est ce qui me maintient heureux. C'est ce qui me maintient en vie. »
Carlos étincelait d'énergie et d'aisance. Son bien-être était contagieux.
« Vous devez écouter les appels tranquilles du coeur, » dit-il, d'une voix calme et étouffée. « L'ambition est l'ennemi de l'intuition. Vous devez être silencieux. Vous devez écouter les appels tranquilles du coeur et savoir que tout peut arriver. »
J'étais assise tranquillement, en train d'écouter. C'était comme si les mots de Carlos avaient dévoré les démons de l'accablement qui s'étaient logés dans les murs de ma poitrine comme des mollusques. Je dois me souvenir de cette histoire, pensais-je pour moi-même.
« Es muy tarde, » dit Carlos, se levant et étirant les jambes. « Martina, tu dois te reposer. Et moi, je travaille la nuit, donc je dois partir. »
« Exact, la pratique de l'immortalité. S'il vous plaît, faites-moi une faveur et ne disparaissez pas de ce plan avant de m'avoir rendu visite à San Francisco, » dit Martina, en souriant.
« Ne t'inquiète pas, » la rassura Carlos, plaçant à nouveau les mains sur son ventre.
Nous raccompagnâmes Carlos jusqu'à la porte, et il m'embrassa une dernière fois. Il sifflait en marchant dans le hall. J'avais envie de lui courir après, de tomber à genoux et de le supplier de m'emmener avec lui. Je voulais entrer dans le monde du rêve et cheminer à travers les royaumes post-mortem avec Carlos comme guide. Je voulais apprendre comment mourir sans mourir.
« Martina, pouvons-nous aller avec lui ? » implorais-je.
« Tu plaisantes ? Je suis crevée, » gémit-elle, s'effondrant sur le lit et attrapant le téléphone. « On commande des glaces, on rampe sous les couvertures, et on regarde David Letterman. »
Cela semblait être une bonne idée.
Une vague de joie venant du monde ordinaire s'empara de moi. Alors que Martina était en train de composer le numéro du service d'étage, je marchai jusqu'à la fenêtre et observai Carlos marcher d'un pas rapide sous les arcades des palmiers. Personne ne s'arrêta pour le regarder, personne ne le prit en photo, ni ne lui demanda son autographe. Il était totalement anonyme. Je suivis sa progression sur le trottoir jusqu'à ce qu'il grimpe dans son vieux camion et qu'il disparaisse.
Copyright Février 1996
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Publié à 02:00 le 29 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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De la sorcellerie et des rêves : une rencontre avec Carlos Castaneda
The Sun Magazine - Septembre 1997
Par Michael Brenan
Rêver fut une fois une aventure extraordinaire pour moi. Quand j'avais treize ans, j'avais de fréquents rêves conscients et des expériences de sortie de corps. Habituellement, juste avant de m'endormir, quand mon corps était complètement relaxé, je glissais sans avertissement vers un remarquable état d'alerte. Mon corps physique était lourd et engourdi, bien que je sois complètement éveillé. D'une certaine façon, je savais qu'il était alors pour moi possible de quitter mon corps.
Presque toutes les nuits durant les trois années suivantes, je me laissais aller au sommeil, seulement pour me réveiller et m'aventurer dans des mondes de rêve d'une beauté et d'une clarté à couper le souffle. J'étais pleinement conscient et terriblement curieux à propos de tout ce que je rencontrais. Inlassablement, j'expérimentais à l'aide de mes sens et de ma capacité à manipuler ces étranges univers. Mais je ne pouvais jamais déterminer si les mondes dans lesquels j'entrais étaient objectivement réels, ou simplement des projections.
A seize ans, je participai à une étude de recherche pionnière menée par Stephen LaBerge. Utilisant un équipement de laboratoire et une série de signaux pré arrangés, LaBerge démontra que les humains ont la capacité d'être conscient à l'intérieur d'un état physique de sommeil. Il appelait le phénomène « le rêve lucide. »
Mais, même la validation scientifique n'avait pas entièrement chassé mon incertitude, car elle n'expliquait pas, par exemple, comment je pouvais parfois être simultanément conscient, à la fois à l'intérieur de mon corps physique et à l'intérieur de cet « autre » corps. A la fin, je décidai que mes questions étaient pour le moment sans réponses, et que les réponses n'avaient plus beaucoup d'importance. Le sentiment d'euphorie, de liberté, et de joie que je connaissais dans ces mondes interieurs était la véritable valeur de l'expérience.
Avec le temps, ce même état de conscience accrue commença à se transposer à mon existence de tous les jours, l'imprégnant de richesse et de magie. La vie devint un rêve éveillé. Alors que cette sensibilité grandissait, elle entra en conflit avec tout ce qu'on m'avait enseigné.
Les prêtres qui m'éduquaient semblaient croire que l'âge des miracles s'était éteint deux mille ans plus tôt. La science suggérait que tout pouvait être réduit à des mécanismes basiques. Et la société contemporaine conseillait une évolution sécurisante et exsangue de l'accouchement, de l'école, du travail, et de la mort, entrecoupée d'un consumérisme insipide.
L'année de mes dix-sept ans, j'ai commencé à sentir que quelque chose n'allait pas chez moi. J'étais assailli par l'insécurité habituelle de l'adolescence et, en plus, ma perception du monde ne concordait pas avec celle de mes paires. Mes peurs submergèrent l'esprit de beauté que j'avais eu tant de hâte à formuler.
Pour compenser la lâcheté que je percevais en moi, je m'embarquais dans une course polissonne, en me liant avec des gens peu recommandables et en extériorisant mon tourment intérieur. En faisant cela, je trahissais tout qui était sacré pour moi, et mon angoisse était immense. Durant les quinze années suivantes, je souffris d'accès prolongés d'addiction, d'une absence de domicile, et de plusieurs incarcérations en prison et en hôpital psychiatrique. Mes rêves m'avaient abandonné, seulement pour être remplacés par un cauchemar éveillé. Je me suicidais à petit feu, un processus qui atteint sa conclusion il y a sept ans, lorsque j'ai partagé des aiguilles sanguinolentes avec deux comparses toxicomanes dans un taudis de Lower East Side à New-York.
Depuis, mes compagnons junkies de l'occasion sont tous les deux morts du sida.
A présent, assis à proximité de la mort, moi-même je cherche un espace vide à l'intérieur.
Curieusement, ce vide s'accompagne d'un certain abandon et d'un délicieux sentiment d'anticipation - je n'ai rien à perdre. Ma mortalité imminente semble offrir une mince chance de récupérer ce que j'ai perdu : mon expérience du monde comme un rêve éveillé, d'une grande beauté et plein de mystère.
C'est dans cet état d'esprit que je reçus une invitation pour participer au séminaire d'Oakland donné par les associés de Carlos Castaneda, et d'écrire dessus en tant que journaliste. L'objectif du séminaire était d'enseigner une discipline magique que Castaneda prétend avoir apprise du voyant yaqui don Juan Matus. D'après Castaneda, les voyants de l'ancien Mexique expérimentaient des états de conscience accrue durant le rêve. Ils apprirent à recréer ces états alors qu'ils étaient réveillés, utilisant une collection de mouvements précis appelés « passes de sorcellerie. »
Enveloppée de secret, cette discipline fut transmise durant vingt-sept générations de sorciers, dont don Juan Matus était le dernier. Maintenant, Castaneda et quelques-unes de ses cohortes affirment être les gardiens contemporains de cet art des anciens sorciers, que Castaneda a nommé « Tenségrité », d'après un terme architectural qui désigne des forces opposées en équilibre.
Une autre perspective, proposée par les critiques de Castaneda, est qu'il est l'inventeur de cette discipline, et du mythe de don Juan Matus. D'après eux, le mythe de Castaneda a ses origines, non pas dans le monde des Toltèques de la pré conquête, mais à l'été 1961, quand l'étudiant de 37 ans en anthropologie qu'était alors Castaneda s'aventura dans le désert de Sonora à la recherche de son doctorat. Là, sous le brûlant soleil mexicain, Castaneda a présument concocté ses charmantes histoires de sorcellerie.
En dépit des louanges dont a été gratifié Castaneda par le respectable monde académique, scientifique, et littéraire, les septiques restent troublés par les inconsistances chronologiques de ses livres, par son refus que don Juan soit soumis à un examen publique, et par la propre inaccessibilité de l'auteur. A la fin, don Juan Matus semble destiné à nous hanter comme un fantôme aperçu du coin de l'œil, nos cœurs s'accélérant à la possibilité que la sorcellerie puisse encore exister.
Il y a six ans, la controverse prit une nouvelle dimension lorsque deux femmes - Florinda Donner-Grau et Taisha Abelar - écrivirent des livres rêveurs, élégants, qui décrivaient leur propre rencontre avec don Juan. Donner-Grau et Abelar révélèrent qu'elles étaient les collègues de Castaneda.
Une troisième collègue, Carol Tiggs, fut mentionnée dans le dernier livre de Castaneda, L'Art de Rêver, dans lequel il décrivait comment, en « rêvant ensemble » dans la chambre d'un hôtel mexicain, Tiggs disparut de ce monde, portée par les ailes de « l'intention ». Les « tempêtes de l'infini » la renvoyèrent dans cette dimension, dix ans plus tard, lorsque Castaneda la découvrit déambulant avec stupeur dans la librairie Phoenix de Santa Monica. Son improbable retour avait « créé un trou dans le tissu de l'Univers ».
Castaneda, Donner-Grau, et Abelar furent complètement déconcertés par les implications de cet événement. Finalement, Tiggs persuada ses compagnons voyageurs d'adopter une nouvelle approche radicale pour leur travail : pour la première fois, ils présenteraient les enseignements de don Juan ouvertement, offrant aux chercheurs l'opportunité d'explorer en détail les fantastiques pratiques des légendaires voyants.
Ils parvinrent à cette décision sans précédent, disent-ils, parce qu'ils sont les derniers de leur lignée et brûleront bientôt avec « le feu du dedans », et accompliront leur saut dans l'inconcevable. Mieux encore, ils dévoilent leur discipline par pure gratitude envers leurs maîtres et benefactors, afin que cette ancienne connaissance puisse survivre.
Comme beaucoup de lecteurs, j'ai été profondément touché et inspiré par les livres de Castaneda - spécialement (pour des raisons évidentes) par ses écrits concernant les possibilités magiques du rêve. En même temps, j'ai gardé un scepticisme de journaliste à propos de toute l'affaire.
Mais maintenant, les créatures moulées par le mythe de don Juan Matus ont émergé du brouillard de leur inaccessibilité et bruissent à travers ma conscience comme le feuillage d'un arbre. J'allais écouter leur message, plein de questions, de doutes, d'anticipation, et d'une nostalgie pour la magie qui réfute les rêves sans âme de la société contemporaine.
Les six instructrices, appelées les « Pisteuses d'Energie », se tiennent par deux au sommet de trois plateformes dans le Centre de Convention d'Oakland. Elles sont habillées dans un style art martial, avec d'amples vêtements, leurs cheveux coupés court, chacune dégageant un athlétisme et une force attractive. Leur âge va de 11 à 36 ans, et elles viennent d'Europe et d'Amérique. Leurs manières sont à la fois pratiques et amicales. Elles sont là pour enseigner, et les trois cent individus qui les entourent sont là pour apprendre.
Durant les deux jours suivants, les Pisteuses d'Energie font la démonstration d'une série de mouvements élaborés - les « passes de sorcellerie », sur lesquelles Castaneda a écrit. Les mouvements ont des noms évocateurs : Craquer une pépite d'énergie, Sauter par-dessus une racine d'énergie, Gratter la boue d'énergie. J'ai des années de pratique d'hâta yoga, et je peux confirmer qu'il y a quelques parallèles entre les deux disciplines. Beaucoup de mouvements ont également une férocité et une humeur martiale qui font penser à des réminiscences d'aïkido et de karaté.
Mais il y a quelques éléments inhabituels dans le système de Tenségrité que je ne peux replacer dans aucun contexte familier.
Parmi les participants, il y a un énorme mélange d'activités professionnelles - des médecins, des enseignants, des ingénieurs, des artistes, des laborantins, des biologistes - et de nationalités : des Espagnols, des Italiens, des Allemands, des Russes, des Américains, des Français. J'ai parlé à une grande variété de personnes, recherchant des témoignages sur l'efficacité des mouvements, et ce que j'ai entendu à commencé à doucement ébranler mes doutes.
Un homme, qui avait pratiqué le karaté durant six ans dans sa jeunesse, me dit qu'il trouvait les mouvements de Tenségrité particulièrement puissants. « Plus je fais de Tenségrité, me dit-il, plus je pense que personne n'a pu simplement les inventés. Il y en a trop, ils sont trop sophistiqués et systématiques, et leurs résultats sont tout bonnement trop puissants. »
Mario, un Indien tarahumara élevé dans le nord du Mexique et qui vit maintenant à Los Angeles, me dit que lui et son groupe d'amis indiens et mexicains se sont longtemps réunis de façon informelle pour pratiquer les stratégies glanées dans les livres de Castaneda. Maintenant, avec la présentation plus formelle des enseignements, ils ont accru leurs efforts. Quand Mario décrit certaines de ses aventures de rêve, je suis frappé par leur similarité évidente avec les rêves conscients de mon enfance.
« Récemment, je me suis retrouvé éveillé dans un rêve », dit Mario. « J'étais sous un arbre, sur une colline ; je ne suis pas sûr de l'endroit exact. Mon frère Joss, qui vit à Oaxaca, était avec moi. Il me demandait ce que j'avais appris au séminaire auquel j'avais participé. Je lui racontai, et nous échangeâmes plus d'information sur nos vies personnelles. J'étais pleinement conscient durant le rêve, mais lorsque je me réveillai, j'avais oublié quelque chose : Joss m'avait dit quelque chose tout à la fin du rêve, et je n'arrivais pas à me souvenir quoi.
« Une semaine plus tard, il m'appela du Mexique. Avant que je ne puisse parler, il commença à me décrire le rêve : la même colline, le même arbre, la même conversation. Je sentis un frisson, et un sentiment d'émerveillement. Puis il me demanda si je me souvenais de ce qu'il m'avait dit à la fin de notre rêve. Avant qu'il dise quoi que ce soit de plus, mes oreilles commencèrent à bourdonner, et la scène oubliée se rejoua en un instant. Il m'avait remercié de l'avoir amené jusqu'à ce chemin. »
Au cours du week-end, nous avons pu entendre les trois comparses de Castaneda. Parlant la première, Florinda Donner-Grau épia l'audience et sourit comme le chat d'Alice. Ses cheveux blonds coupés en brosse et ses pommettes élégantes lui donnaient un air très teuton. Elle parla avec une diction bien précise, comme si chaque mot était un morceau délectable :
« Don Juan Matus présenta quatre visages à ses quatre disciples. Pour Carlos Castaneda, il était une présence féroce et effrayante d'une beauté intense. Pour Taisha Abelar, il était une figure intensément familière bien qu'énigmatique. Pour moi, il était une intrusion abrupte dans mon monde, et en même temps apaisant et déconcertant. Pour Carol Tiggs il était un personnage gentil, une figure paternelle capable d'une immense affection. »
Elle continua en nous racontant que dans le monde des sorciers, les femmes sont des créatures surdouées en raison de leur affinité avec la nature féminine de l'univers. En utilisant leur utérus, elles sont capables d'avoir accès à l'énergie universelle et d'accomplir des exploits de transformation stupéfiants. Mais, en même temps, les femmes doivent lutter contre les effets ahurissants de leur socialisation. Bref, elles sont entraînées depuis leur naissance à être des bimbos, et c'est seulement grâce à un effort inflexible qu'elles peuvent échapper à leur destin.
« Don Juan me demanda », dit Donner-Grau, « sur un ton très pragmatique, si je voulais être une chatte stupide le restant de ma vie...Vous devez comprendre que je viens d'une famille germano-espagnole très convenable. Personne, et particulièrement un homme, n'avait jamais utilisé ce mot en ma présence. J'étais horrifiée et insultée. »
Vu le plaisir avec lequel elle raconta l'épisode, je pus en conclure que, d'une certaine façon, elle avait dépassé sa mortification.
Pour moi, le moment déterminant de sa conférence fut quand elle parla de la mort : « La mort est votre véritable amie, et votre conseillère la plus valable. Si vous avez des doutes sur la tournure que prend votre vie, vous n'avez qu'à consulter votre mort pour avoir la direction appropriée. La mort ne vous mentira jamais. »
Taisha Abelar était élégante et énergique. Je ne peux pas resitué son accent, mais globalement sa conférence et son apparition m'ont rappelé la Katharine Hepburn des années soixante. J'étais intrigué par les différences entre ses expériences de rêve et les miennes.
« J'étais sur le toit d'un immeuble, » dit Abelar, « au milieu d'une ville étrange. Soudain, j'entendis un terrible raffut au-dessus de moi, et je vis une forme noire descendre vers moi depuis le ciel. J'ai immédiatement bougé, et ce faisant, j'ai vu que la forme noire était en fait un hélicoptère, et que l'horrible bruit était le son de ses pales en train de trancher l'air. Si j'étais resté une seconde de plus sur ce toit, j'aurais été découpée en charpie. »
Au début, cela me laissa perplexe, car dans mes rêves conscients je pouvais manipuler l'environnement de manière extraordinaire. Je me demandais pourquoi Abelar n'avait pas repousser l'hélicoptère, ou lui avait fait prendre feu. Puis cela me frappa : elle parlait de transporter son corps physique dans ces mondes.
Durant l'heure suivante, elle raconta des histoires dingues qui me firent penser qu'elle était soit complètement folle, soit une menteuse accomplie. Mais tout dans ses manières suggérait la sobriété et la sincérité, et je suis forcé de reconnaître une troisième alternative, presque inconcevable : elle ne fit que reporter ses expériences avec fidélité.
Carol Tiggs, quant à elle, décrivit ses aventures de rêve ; chaque épisode étant aussi bizarre et « extraterrestre » que les histoires de Abelar, mais la plupart de ses histoires impliquaient de « rêver ensemble » avec Carlos Castaneda. Comme Castaneda, Tiggs se dénomme elle-même « nagual », un terme toltèque qui signifie « maître » ou « guide ». L'affinité qui relie une femme nagual et un homme nagual et qui leur permet de rêver ensemble est décrite dans de nombreux livres de Castaneda. Ce n'est ni un lien romantique, ni sexuel, mais quelque chose de beaucoup plus profond.
Vers la fin de sa conférence, Tiggs répondit aux questions de l'audience à propos de la santé de Castaneda (on disait qu'il était malade), et je ressentis la féroce affection qui existait entre eux. Elle était là d'autant plus grande. Prenant une profonde inspiration, et expirant doucement, elle sourit, au bord des larmes, et dit, « Notre frère Carlos ne pourra pas nous rejoindre car il combat une infection. Nous ne connaissons pas la nature de sa maladie. Un sorcier ne peut pas s'abandonner à la médecine traditionnelle ; il doit se relier à l'esprit, et à ses propres ressources.
« Avant qu'un sorcier n'atteigne le seuil où son corps ne fonctionne plus, il choisira, s'il le peut, d'embraser la conscience de son corps entier, afin de quitter ce monde intacte et entier. Et notre frère Carlos a fait la promesse de nous inclure dans cet acte final. Mais nous ne savons pas si c'est le moment de son départ. »
Elle fit une pause, et lorsqu'elle reprit la parole, sa voix était étouffée par l'émerveillement. « Nous sommes ici, ensemble, dans une bulle hors du temps, rêvant le rêve des anciens Toltèques. Par vos efforts, vous nous avez aidé à l'étendre et à l'accélérer à l'intérieur de l'inconnu. Nous vous remercions,» conclut-elle avec douceur, ouvrant ses bras face à l'audience, « et nous vous embrassons dans le rêve. »
En repartant vers Portland le dimanche soir, je cherchais en moi des changements et trouvai à la place que le mécontentement et le vide qui m'avaient assailli durant la moitié de ma vie avaient décuplé. Je restais en dehors du grand mystère, écrivant sans arrêt, doutant sans arrêt.
Par dessus tout ça, mon corps éclatait : ma testicule gauche avait doublé, et une éruption de varicelle m'affligeait de la tête aux pieds. J'allais voir un médecin traditionnel chinois dont la sagesse provient d'une longue lignée historique. Il prit mon pouls et examina ma langue, puis s'assit et hocha la tête, comme une grue assoiffée plongeant pour boire de l'eau, tout en murmurant quelque chose en chinois. Il prépara un breuvage complexe d'herbes, que je consommai, convoquant toute la gratitude que je pouvais avoir envers les plantes qui avaient donné leur vie pour la mienne.
Quelques semaines passèrent, et je regagnai mon équilibre, mais mes doutes sur Carlos Castaneda, qui ne m'avaient jamais vraiment quitté, devinrent plus insistants. Je vacillais entre les souvenirs des résultats pratiques rapportés par les praticiens de Tenségrité, et la connaissance de notre capacité à interpréter les mythes d'une manière appropriée à nos besoins.
Tout me ramenait à l'authenticité de don Juan et de ses prédécesseurs toltèques. Est-ce que don Juan était un mythe inventé par Carlos Castaneda, ou un sorcier en chair et en os de dimension mythique ? J'étais conscient qu'une seule personne pouvait répondre à cette question.
Puis, une chose apparemment impossible arriva : mon murmure silencieux fut exaucé, et je reçus une invitation inespérée pour rencontrer et interviewer Carlos Castaneda. Dû à mes défauts - j'ai vécu une vie d'indulgence, n'ai pas écrit de grande épopée, je suis à peine diplômé de l'université, et je ne connais rien à la science ou à l'anthropologie - j'allais être énormément intimidé.
Mais, à la place, à partir du moment de l'invitation, je fis l'expérience d'un profond et apaisant sentiment de sécurité. Si Castaneda était juste un coquin inventif, alors je ne perdrais rien, mise à part mes illusions. Mais si il était le sincère héritier de l'héritage des voyants toltèques, alors j'aurais gagné un cadeau d'une incalculable valeur - la possibilité de restaurer la magie durant le restant de ma vie.
Une agréable quiétude s'empara de moi à la lumière de cette prise de conscience, amenant avec elle un sentiment fébrile d'anticipation et - d'autant plus remarquable pour moi - un calme et une confiance irrésistibles. Tout était en ordre. Il semblait que je n'avais plus rien à faire à part saluer l'inconnu.
Je cherchais dans les quatre pages simples de questions que j'avais préparées et aperçu un groupe de trois personnes se dirigeant vers moi, en traversant le restaurant de Santa Monica. La femme qui arrangeait l'interview pour moi se trouvait en face. Elle me présenta à l'une des Pisteuses d'Energie du séminaire, puis au petit homme derrière elle - Carlos Castaneda. Le calme des derniers jours ne m'avait pas abandonné, et je saluai Castaneda avec un mélange relaxé de respect, d'affection, et de scepticisme professionnel.
Gracieux et sans prétention, il remonta les manches de sa chemise blanche froissée avec toute l'élégance propre au Vieux Monde, tandis que nous prenions place dans nos fauteuils. Je remis de l'ordre dans mes notes tout en lui jetant de petits coups d'oeil dissimulés. D'après mes recherches, je savais qu'il était d'origine péruvienne et qu'il avait au moins soixante et onze ans. Cependant, il semblait n'avoir qu'une petite soixantaine d'années. Il faisait environ 1m60, sa peau avait la couleur du cuivre poli, une toison poivre et sel en guise de cheveux, et il était charpenté comme un lutin. Son visage était beau et buriné, une symphonie d'angles et de rides qui suggéraient les traits classiques espagnols. Son regard était aiguisé et lucide, son expression en revanche semblait prévenante, amicale, et badine.
Il m'offrit une bouteille d'eau, et ce simple geste sembla incarner la générosité. J'eus le sentiment de me retrouver avec des amis. Durant les trois heures qui suivirent, je posai quelques-unes des questions de ma longue liste de manière sporadique, mais j'étais la plupart du temps absorbé par la prise de notes de ce qui se disait.
« Cette discipline est une affaire intérieure, » dit Castaneda à un moment. « Il y a des techniques, mais elles doivent être renforcées par une décision, et par un sentiment qui vient de l'intérieur. Vous avez besoin de parvenir à cette décision et à vous ressentir vous-même. Pour moi, c'est une question de renouvellement quotidien. »
Parler de discipline m'invita à lui poser une question à propos de quelque chose dont il avait un jour parlé : qu'arrêter de fumer pouvait être un acte révolutionnaire.
« Vous ne fumez pas, n'est-ce pas ? » s'enquérit-il, avec une franche curiosité.
« En honneur de cette occasion, » répondis-je, « j'ai laissé mes cigarettes à la maison. » Il resta imperturbable face à mon aveu, et face à la banalité de mon problème.
« J'ai commencé à fumer quand j'avais huit ans, » dit-il. « Je voulais être comme ces vieux types argentins. Vous les auriez vu ; c'était les types les plus cools de la terre. » Avec une mimique ridiculement suave, il imita les types les plus cool de la terre, en plissant son œil gauche et en penchant sa tête pour souffler un invisible nuage de fumée. « Un jour, don Juan me dit d'arrêter de fumer. Je répondis que j'aimais fumer et que je m'arrêterai quand je serais prêt.
« Puis, j'ai essayé d'arrêter mais je ne pouvais pas ; ni la première, ni la seconde fois. Même après toutes ces années, je me retrouve encore à tapoter ma poche de poitrine, à chercher des cigarettes qui ne sont plus là. Ces routines sont difficiles mais pas impossibles à briser, » conclut-il. « Vous devez juste changer de... »
Son dernier mot se perdit dans la gaîté de son accent. Je laissai passer et écoutai quand il parla d'une amie à lui qui était morte à l'hôpital. (Je n'avais rien dit de ma propre maladie, et mon expression ne laissait rien paraître.) « J'aimais profondément cette femme, » dit-il. « C'était une très grande amie. J'ai demandé à don Juan ce que je pouvais faire pour elle.
« Il me décrivit une stratégie à suivre, et je lui ai transmise. Je lui ai dit qu'elle devait repousser sa maladie avec sa main, avec son intention, de façon répétitive, aussi longtemps que nécessaire. Elle me répondit qu'elle était trop faible pour étirer son bras. ‘Alors utilise ton pied !' J'ai crié. ‘Utilise ton cœur, utilise ton esprit ! Aie l'intention qu'elle sorte de toi !' Mais elle n'avait plus l'énergie pour cela. »
Sans attendre de commentaire de ma part, il commença à parler de sa récente maladie, qu'il décrivit comme « une infection virale vicieuse. » Je fus presque effrayé par le parallèle avec ma propre vie, et je cessai momentanément de prendre des notes afin de l'observer. En fait, il décrivait un combat avec une infection mortelle, et comment sa discipline l'obligeait à refuser les traitements traditionnels offerts par les médecins.
Le résultat - de son état, qui avait apparemment mit sa vie en danger, et qui s'était réglé de lui-même - était évident, car il était à présent assis en face de moi, tel un paquet d'énergie.
« J'ai lu un livre écrit par l'ex femme de Carl Sagan, » continua t-il. « Elle développe cette théorie sur la nature virale du corps. Elle théorise que, physiquement, nous ne sommes que des sacs à virus. Nous vivons dans un univers prédateur, et rien n'est moins prédateur que les virus.
« Nous sommes des créatures qui allons mourir, » ajouta t-il, presque comme un illogisme, et c'en fut trop pour moi. J'étais venu ici en tant que journaliste, mais j'avais su pendant tout ce temps que je cherchais à guérir mon cœur avant de quitter cette terre. Mon temps était compté, et avant que je puisse me stopper moi-même, je l'interrompis grossièrement.
« J'ai une question personnelle, » commençai-je.
« S'il vous plaît, s'il vous plaît, » dit-il gentiment, m'engageant à parler d'un signe de la main. « Demandez tout ce que vous voulez. »
« Eh bien, » dis-je, « je déteste le mélodrame. Alors je dirais juste que je suis dans un mauvais état de santé. Il y beaucoup de dérive en rapport avec celui-ci, mais le savoir établi dit que... » Je regardais au loin, ne voulant pas apparaître manipulateur ou dans la demande.
« Peut-être quelques saisons de plus, » murmurai-je. « Quelques coups en plus à mon système, et... » Je donnais un petit coup de poing sur la table, comme si je voulais en balayer la poussière : pouf ! Disparue, envolée.
Ce que je venais de faire n'était pas du tout professionnel ; bien que je pensais, de manière enfantine, que c'était lui qui avait commencé à dire, avec ses livres, avec ses affirmations franches, qu'en ce jour et à cette époque, nous étions encore capables d'expérimenter le monde de la magie.
Je ressentis un sentiment de colère et de nostalgie déplacées, ainsi qu'une angoisse que j'avais portée en moi depuis que j'avais tourné le dos à tout ce qui était sacré pour moi.
Soutenant mon regard avec intensité mais sans passion, Castaneda se lança dans une autre longue histoire, celle-ci parlait d'un ami à lui alcoolique. Il me regarda depuis ses paupières abaissées, comme s'il plissait les yeux en face du soleil. Son regard était affûté et brillant, comme des éclats d'obsidienne, bien que l'effet produit par celui-ci ne soit ni hypnotique ni écrasant. Ils semblaient plutôt tenir une espèce de défi ouvert.
« Donc, » conclut-il, comme un professeur résumant sa sagesse, « je vais bouger. Je vais changer de ... »
Encore une fois, son dernier mot m'échappa, et mon anxiété dû se voir, car il répéta doucement, « Je vais changer de sillon. »
Il fit une pause comme pour soulever l'aiguille invisible d'un tourne-disque, ses yeux ne quittant pas les miens. « Je vais changer de sillon, » dit-il. « Je vais bouger. »
Mes journaux d'adolescent sont remplis de ce genre de métaphore. A cette époque, le sillon à un seul morceau que la tête de lecture suivait sur le disque symbolisait pour moi la nature habituelle de mon esprit. Changer de sillon signifiait changer ces habitudes qui me mettaient à l'écart de ma capacité à expérimenter la vie ordinaire comme une chose pleine de beauté et d'émerveillement.
Les trois routines que je cherchais le plus à changer était me curer le nez, mon humeur d'adolescent, et - la plus dure de toute - mon infinie capacité à ressasser de vieux événements dans mon esprit au lieu de simplement les laisser aller.
Maintenant, à trente six ans, je trouve que seul mon humeur s'est adoucie. Je me cure toujours le nez, et je suis encore capable de me justifier sans fin, me défendre, et excuser mes actions passées. A ces routines insipides, j'ai ajouté, au cours des sept dernières années, une habituelle pulsion de mort.
Je savais, depuis le moment où j'ai partagé cette aiguille, qu'une partie de moi conspirait à ma propre mort. Entre-temps, cette même partie en était venu à voir le sida comme la punition adéquate à mes péchés, ou peut-être comme l'articulation à l'aridité de ma spiritualité.
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Publié à 10:35 le 28 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Pourtant, à travers tout ça, quelque chose de ferme à l'intérieur de moi se refusait à mourir. Je préférait appeler cette chose inviolée « esprit », et c'est ce même esprit qui m'excitait alors que j'écoutais les prescriptions de Castaneda pour changer. La mort est le seul fait inexorable dans nos vies transitoires. Peut-être que je mourrais comme un vieux fou gaga ; peut-être que je mourrais avant que le soleil se couche ce soir. Mais je mourrais - c'est plus que certain.
Pendant ce temps, ce qui me reste de contrôle est le sillon de ma vie, le morceau sur lequel je choisis de marcher, entre l'exclamation de mon futur et l'ellipse de mon départ. Dans sa perfection, ce parcours est sans parcours, comme un chemin couvert par une neige fraîchement tombée.
Et piétiner de tels chemins vierges est l'image la plus durable de mes rêves d'adolescent. En parlant directement à ce souvenir, Castaneda l'avait réveillé dans mon cœur. Etant donné le creux de vague périlleux que j'avais atteint dans la vie, je ne peux décrire cet exploit que comme un acte authentique de sorcellerie.
Ah, mais qu'en était-il de don Juan Matus, le mythique voyant yaqui dont les os avaient été exhumés ? Etait-il assis à mes côtés à présent, un maître farceur tissant des contes trompeurs de sagesse, de folie, et de vérité ? Je n'en sais rien, je ne saurais dire.
Trois heures s'étaient écoulées, et Castaneda signala gentiment la fin de notre rencontre en déroulant les manches de sa chemise de coton burinée. Il était encore temps de poser cette question définitive et plus journalistique, mais quelque chose à l'intérieur de moi la laissa passer.
Puis, subitement, le silence fut une fois encore brisé par l'adorable accent de Castaneda. Son regard fixa le lointain, et il parla doucement, ses mots étaient comme ceux q'un homme confronté à un mystère insoluble. A nouveau, je l'étudiais pour déceler l'évidente supercherie, et dû repartir les mains vides.
« Si je pouvais poser à don Juan une ultime question, » commença t-il doucement, « je lui demanderais, comment a t-il pu me toucher autant ? Comment a-t-il pu toucher mon esprit à tel point que chaque battement de mon cœur est rempli du sentiment de ce chemin ? »
« Chaque battement de mon coeur, » répéta t-il calmement, et durant un bref instant, ses mots semblèrent suspendus dans l'air comme du brouillard. Puis, son murmure fut touché par le temps, et il disparut dans le mystère qui nous entoure.
Copyright Septembre 1997
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Publié à 10:20 le 28 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Voir Castaneda
Par Sam Keen
En suivant don Juan à travers vos trois livres, j'ai parfois eu l'impression qu'il était la création de Carlos Castaneda. Il est presque trop bien pour être vrai - un vieux sage indien dont la connaissance de la nature humaine est supérieure à presque tout le monde.
L'idée que j'ai inventée une personne comme don Juan est inconcevable. Il n'est pas vraiment le genre de personnalité que ma tradition intellectuelle européenne m'aurait conduit à inventer. La vérité est bien plus étrange. Je n'étais moi-même pas préparé à faire les changements dans ma vie que mon association avec don Juan impliquait.
Comment et où avez-vous rencontré don Juan et êtes-vous devenu son apprenti ?
Je finissais ma maîtrise à UCLA et je prévoyais de faire mon doctorat en anthropologie. Je voulais devenir professeur et pensais devoir commencer de la façon appropriée en publiant un petit article sur les plantes médicinales. Je n'aurais pas pu me soucier moins de trouver un zigoto comme don Juan. J'étais dans une station de bus en Arizona avec un ami universitaire. Il indiqua un vieil homme indien et dit qu'il connaissait beaucoup de choses sur les plantes médicinales et le peyotl. J'ai pris mes grands airs et me suis présenté à don Juan en disant : « Je sais que vous en savez beaucoup à propos du peyotl. Je suis un expert en peyotl (j'avais lu « Le Culte du Peyotl » de Weston La Barre) et ça pourrait être intéressant pour vous que nous déjeunions et discutions ensemble. » Eh bien, il m'a juste regardé et ma bravoure a flanché. Je suis resté complètement engourdi et sans voix. D'habitude j'étais très agressif et verbal, alors ce fut pour moi quelque chose d'extraordinaire d'être réduit au silence par un simple regard. Après cela, j'ai commencé à lui rendre visite et environ un an plus tard, il m'a dit qu'il avait décidé de me transmettre sa connaissance de la sorcellerie qu'il avait lui-même reçue de son maître.
Alors don Juan n'est pas un phénomène isolé. Y a-t-il une communauté de sorciers qui partage une connaissance secrète ?
Certainement. Je connais trois sorciers et sept apprentis, et ils sont beaucoup plus. Si vous lisez l'histoire de la Conquête espagnole du Mexique, vous verrez que les inquisiteurs catholiques ont essayé de supprimer la sorcellerie parce qu'ils considéraient qu'elle était l'œuvre du diable. Elle existait depuis des centaines d'années. La plupart des techniques que don Juan m'a enseignées sont très anciennes.
Certaines des techniques utilisées par les sorciers sont largement utilisées par d'autres groupes occultes. Des personnes utilisent souvent les rêves pour trouver des objets perdus, et ils font des voyages hors du corps durant leur sommeil. Mais lorsque vous racontez comment don Juan et son ami don Genaro font disparaître votre voiture en plein jour, je reste perplexe. Je sais qu'un hypnotiseur peut créer l'illusion de la présence ou de l'absence d'un objet. Pensez-vous avoir été hypnotisé ?
Peut-être, quelque chose comme ça. Mais, comme le dit don Juan, nous devons commencer par réaliser que le monde est beaucoup plus que ce qu'on veut bien reconnaître habituellement. Nos attentes normales à propos de la réalité sont créées par un consensus social. On nous enseigne comment voir et comprendre le monde. Le piège de la socialisation est de nous convaincre que la description à laquelle nous acquiesçons définit les limites du monde réel. Ce que nous appelons réalité est seulement une façon de voir le monde, une façon qui est supportée par un consensus social.
Alors un sorcier, comme un hypnotiseur, crée un monde alternatif en construisant différentes attentes et en manipulant certains phénomènes pour produire un consensus social.
Exactement. J'en suis venu à comprendre la sorcellerie en termes de l'idée de gloses de Talcott Parson. Une glose est un système total de perception et de langage. Par exemple, cette pièce est une glose. Nous avons arrangé ensemble une série de perceptions isolées - le sol, le plafond, la fenêtre, les lumières, les tapis, etc. - pour fabriquer une totalité. Mais on doit nous apprendre à assembler le monde de cette façon. Un enfant reconnaît le monde avec quelques préconceptions jusqu'à ce qu'on lui apprenne à voir les choses d'une manière qui correspond aux descriptions auxquelles tout le monde acquiesce. Le monde est un accord. Le système de gloses semble être un peu comme marcher. Nous devons apprendre à marcher, mais une fois que nous avons appris, nous sommes sujets à la syntaxe du langage et au mode de perception qu'elle contient.
Donc la sorcellerie, comme l'art, enseigne un nouveau système de gloses. Quand, par exemple, Van Gogh s'est détaché de la tradition artistique et a peint « La Nuit Etoilée », en fait il disait : voici une nouvelle façon de regarder les choses. Les étoiles sont vivantes et elles tournoient dans leur champ énergétique.
En partie. Mais il y a une différence. Habituellement, un artiste réarrange simplement les vieilles gloses qui sont propres à son appartenance sociale. L'appartenance consiste à être un expert quant aux insinuations significatives contenues au sein d'une culture. Par exemple, ma première appartenance, comme bon nombre d'hommes occidentaux éduqués, fut celle au monde intellectuel européen. Vous ne pouvez pas vous défaire de votre appartenance sans être introduit dans une autre. Vous pouvez seulement réarranger les gloses.
Est-ce que don Juan vous a resocialisé ou vous a désocialisé ? Vous a-t-il enseigné un nouveau système de significations ou seulement une méthode pour démembrer votre ancien système afin que vous puissiez voir le monde comme un enfant émerveillé ?
Don Juan et moi ne sommes pas d'accord à ce sujet. Je dis qu'il m'a fournit de nouvelles gloses et il dit qu'il m'a retiré mes gloses. En m'enseignant la sorcellerie, il m'a donné un nouvel ensemble de gloses, un nouveau langage et une nouvelle façon de voir le monde. Une fois, j'ai lu un peu de la linguistique philosophique de Ludwig Wittgenstein à don Juan, il a rie et a dit : « Ton ami Wittgenstein a trop serré la corde autour de son cou, et il ne peut plus aller nulle part. »
Wittgenstein est un des rares philosophes qui auraient compris don Juan. Sa notion qu'il existe beaucoup de jeux différents de langage - la science, la politique, la poésie, la religion, la métaphysique, chacun avec sa propre syntaxe et ses règles - lui aurait permis de comprendre la sorcellerie comme un système alternatif de perception et de signification.
Mais don Juan pense que ce qu'il appelle voir, c'est appréhender le monde sans aucune interprétation ; c'est une pure perception émerveillée. La sorcellerie est un moyen d'arriver à cette fin. Pour briser la certitude que le monde est ce qu'on vous a toujours enseigné, vous devez apprendre une nouvelle description du monde - la sorcellerie - et puis, maintenir ensemble l'ancienne et la nouvelle description. Alors vous verrez qu'aucune description n'est définitive. A ce moment, vous glissez entre les descriptions ; vous arrêtez le monde et vous voyez. Vous êtes dans l'émerveillement ; la véritable merveille de voir le monde sans interprétation.
Pensez-vous qu'il soit possible d'aller au-delà de l'interprétation en utilisant des drogues psychédéliques ?
Je ne crois pas. C'est la querelle que j'ai avec Timothy Leary. Je pense qu'il a improvisé depuis son appartenance européenne et a simplement réarrangé les anciennes gloses. Je n'ai jamais pris de LSD, mais ce que j'ai rassemblé des enseignements de don Juan est que les psychotropes sont utilisés pour stopper le flux ordinaire des interprétations, pour mettre en valeur les contradictions entre les gloses, et pour briser les certitudes. Mais les drogues seules ne permettent pas de stopper le monde. Pour faire cela, vous avez besoin d'une description alternative du monde. C'est pourquoi don Juan devait m'enseigner la sorcellerie.
Il y a une réalité ordinaire que nous occidentaux sommes certain qu'elle est « la seule », et puis il y a la réalité à part du sorcier. Quelles sont les différences essentielles entre les deux ?
Dans l'appartenance européenne, le monde est construit dans une large mesure selon ce que les yeux rapportent à l'esprit. Dans la sorcellerie, le corps entier est utilisé comme outil perceptuel. En tant qu'Européens, nous voyons un monde extérieur et nous nous parlons à nous-même à son propos. Nous sommes ici et le monde est là. Nos yeux nourrissent notre raison et nous n'avons pas de connaissance directe des choses. D'après la sorcellerie, ce fardeau sur les yeux n'est pas nécessaire. Nous connaissons avec la totalité du corps.
L'homme occidental démarre avec l'hypothèse que le sujet et l'objet sont séparés. Nous sommes isolés du monde et devons traverser une espèce de porte pour l'atteindre. Pour don Juan et la tradition de sorcellerie, le corps est déjà dans le monde. Nous sommes unis au monde, pas aliénés à celui-ci.
Tout à fait. La sorcellerie a une théorie différente de l'incarnation. Le problème dans la sorcellerie est d'accorder et de régler votre corps pour en faire un bon outil de perception. Les Européens traitent leurs corps comme s'ils étaient des objets. Nous les remplissons d'alcool, de mauvaise nourriture, et d'anxiété. Lorsque quelque chose ne va pas, nous pensons que des microbes ont envahi notre corps depuis l'extérieur et nous y incorporons des médicaments pour le soigner. La maladie ne fait pas partie de nous. Don Juan ne croit pas cela. Pour lui, la maladie est une dissonance entre l'homme et son monde. Le corps est une conscience et il doit être traité impeccablement.
Cela semble similaire à l'idée qu'a Norman O.Brown sur le fait que les enfants, les schizophrènes, et ceux qui ont la maladie divine de la conscience dionysiaque sont conscients des choses et des autres personnes comme des extensions de leur corps. Don Juan suggère quelque chose de ce genre quand il dit que l'homme de connaissance a des fibres de lumière qui connecte son plexus solaire au monde.
Ma conversation avec le coyote est une bonne illustration des différentes théories de l'incarnation. Lorsqu'il s'est approché de moi, je lui ai dit : « Salut, petit coyote. Comment vas-tu ? » Et il m'a répondu : « Je vais bien. Et toi ? » Bon, je n'ai pas entendu les mots de façon normale. Mais mon corps savait que le coyote était en train de dire quelque chose, et je l'ai traduit en dialogue. En tant qu'intellectuel, ma relation au dialogue est si profonde que mon corps a automatiquement traduit en mots le sentiment que l'animal était en train de communiquer avec moi. Nous voyons toujours l'inconnu selon les termes du connu.
Quand vous êtes dans ce mode magique de conscience, dans lequel les coyotes parlent et où tout est approprié et lumineux, on dirait que le monde entier est vivant et que les êtres humains vivent dans une communion qui inclut les animaux et les plantes. Si nous laissons tomber nos hypothèses arrogantes disant que nous sommes les seules formes de vie douées de compréhension et capables de communiquer, nous pourrions trouver toutes sortes de choses qui nous parlent. John Lilly parlait aux dauphins. Peut-être pourrions-nous nous sentir moins aliénés si nous pouvions croire que nous ne sommes pas la seule vie intelligente.
Nous serions capables de parler à n'importe quel animal. Pour don Juan et les autres sorciers, il n'y avait rien d'inhabituel à propos de ma conversation avec le coyote. En fait, ils disent que j'aurais dû avoir un animal plus fiable comme ami. Les coyotes sont des tricheurs et on ne peut pas leur faire confiance.
Quels animaux font de meilleurs amis ?
Les serpents font des amis formidables.
Une fois, j'ai eu une conversation avec un serpent. Une nuit, j'ai rêvé qu'il y avait un serpent dans le grenier de la maison où je vivais quand j'étais petit. J'ai pris un bâton et j'ai essayé de le tuer. Le lendemain matin, j'ai raconté le rêve à une amie et elle m'a rappelé qu'il n'était pas bon de tuer les serpents, même s'ils étaient dans un grenier dans un rêve. Elle m'a suggéré de nourrir le serpent ou de faire quelque chose d'amical la prochaine qu'il réapparaîtrait dans un rêve. Une heure plus tard, je conduisais mon scooter sur une route peu utilisée, et il était là, à m'attendre - un serpent de 5 mètres de long, complètement étiré, en train de prendre le soleil. J'ai roulé à côté et il n'a pas bougé. Après que nous nous soyons regardé l'un l'autre un moment, j'ai décidé de faire un geste pour lui faire savoir que je me repentais d'avoir tué son frère dans mon rêve.Je me suis approché et lui ai touché la queue. Il s'est enroulé et m'a indiqué par là que j'avais bâclé notre liaison. Alors j'ai reculé et l'ai simplement regardé. Après environ cinq minutes il s'en est allé dans les buissons.
Vous ne l'avez pas ramassez ?
Non.
C'était un très bon ami. Un homme peut apprendre à appeler les serpents. Mais vous devez être en très bonne forme, serein, calme - dans une humeur amicale, sans doutes ou affaires en cours.
Mon serpent m'a enseigné que j'avais toujours eu des sentiments paranoïaques à propos de la nature. Je considérais que les animaux et les serpents étaient dangereux. Après cette rencontre, je n'aurais jamais pu tuer un autre serpent, et il devint de plus en plus vraisemblable que nous pourrions vivre dans un genre de connexion vivante. Notre écosystème pourrait bien inclure la communication entre les différentes formes de vie.
Don Juan a une théorie très intéressante à ce propos. Les plantes, comme les animaux, vous affectent sans arrêt. Il dit que si vous ne vous excusez pas auprès des plantes de les avoir cueillies, vous avez des chances de tomber malade ou d'avoir un accident.
Les Indiens d'Amérique ont des croyances similaires à propos des animaux qu'ils tuent. Si vous ne remerciez pas l'animal d'avoir donné sa vie afin que vous puissiez vivre, son esprit peut vous causer des problèmes.
Nous avons beaucoup de choses en commun avec toutes les formes de vie. Quelque chose est altéré chaque fois que nous blessons la vie d'une plante ou d'un animal. Nous prenons la vie afin de vivre mais nous devons être prêt à abandonner notre vie sans rancœur lorsque notre temps viendra. Nous sommes si importants et nous nous prenons tellement au sérieux que nous oublions que le monde est un grand mystère qui nous enseignera des quantités de choses si nous écoutons.
Peut-être que les drogues psychotropes occultent momentanément l'ego isolé et permettent une fusion mystique avec la nature. La plupart des cultures qui ont maintenu un sens de la communion entre l'homme et la nature ont aussi fait une utilisation cérémoniale des drogues psychédéliques. Vous aviez pris du peyotl quand vous avez parlé avec le coyote ?
Non. Rien du tout.
Est-ce que cette expérience était plus intense que les expériences similaires que vous avez eues quand don Juan vous a donné des plantes psychotropes ?
Beaucoup plus intense. A chaque fois que j'ai pris des plantes psychotropes, je savais que j'avais pris quelque chose et je pouvais toujours remettre en question la validité de mon expérience. Mais quand le coyote m'a parlé, je n'avais aucune défense. Je ne pouvais pas me l'expliquer. J'avais vraiment stoppé le monde et, pendant un court instant, j'étais complètement hors de mon système européen de gloses.
Pensez-vous que don Juan vit dans cet état de conscience la plupart du temps ?
Oui. Il vit dans un temps magique et pénètre parfois le temps ordinaire. Je vis dans un temps ordinaire et occasionnellement je plonge dans un temps magique.
Quiconque voyage aussi loin des chemins battus du consensus doit être très seul.
Je le pense aussi. Don Juan vit dans un monde fabuleux et il a laissé la routine des gens derrière lui. Une fois, quand j'étais avec don Juan et son ami don Genaro, j'ai vu la solitude qu'ils partageaient et leur tristesse d'avoir laissé derrière eux les pièges et les points de référence de la société ordinaire. Je pense que don Juan a transformé sa solitude en art. Il contient et contrôle son pouvoir, la merveille et la solitude, et les transforme en art.
Son art est la voie métaphorique dans laquelle il vit. C'est pourquoi ses enseignements ont une telle unité et une telle saveur dramatique. Il construit délibérément sa vie et sa façon d'enseigner.
Par exemple, quand don Juan vous a emmené dans les collines pour chasser des animaux, mettait-il consciemment en scène une allégorie ?
Oui. Il n'avait aucun intérêt à chasser pour le sport ou pour trouver de la viande. Au cours des dix années où je l'ai côtoyé, don Juan n'a tué à ma connaissance que quatre animaux, et seulement lorsqu'il voyait que leur vie était un cadeau pour lui, de la même façon que sa mort sera un jour un cadeau pour quelque chose. Une fois, nous avons attrapé un lapin dans un piège que nous avions posé, et don Juan pensait que je devais le tuer parce que son temps était arrivé. J'étais désespéré car j'avais la sensation d'être le lapin. J'ai essayé de le libérer mais je ne pouvais pas ouvrir le piège. Alors j'ai marché sur le piège et j'ai accidentellement cassé le coup du lapin. Don Juan avait essayé de m'apprendre que je devais assumer la responsabilité d'être dans ce monde merveilleux. Il se pencha vers moi et me murmura à l'oreille : « Je t'ai dit que ce lapin n'avait plus le temps d'errer dans ce magnifique désert. » Il a consciencieusement placé la métaphore pour m'enseigner quelque chose à propos du chemin du guerrier. Le guerrier est un homme qui chasse et qui accumule du pouvoir personnel. Pour faire cela, il doit développer sa patience et sa volonté, et se déplacer délibérément dans le monde. Don Juan utilisait la situation dramatique de la chasse pour me donner un enseignement car il s'adressait à mon corps.
Dans votre plus récent livre, « Voyage à Ixtlan », vous renversez l'impression donnée dans vos premiers livres que l'utilisation des plantes psychotropes était la méthode principale prévue par don Juan pour vous enseigner la sorcellerie. Comment comprenez-vous maintenant la place des psychotropes dans ses enseignements ?
Don Juan a utilisé des plantes psychotropes seulement vers le milieu de la période de mon apprentissage parce que j'étais vraiment stupide, sophistiqué et impudent. Je m'accrochais à ma description du monde comme si c'était la seule vérité. Les psychotropes ont créé une porte dans mon système de gloses. Ils ont détruit mes certitudes dogmatiques. Mais j'ai dû en payer le prix. Lorsque la colle qui maintenait mon monde fut dissoute, mon corps était faible et cela m'a demandé des mois pour récupérer. J'étais anxieux et fonctionnais à un niveau très bas.
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Publié à 11:36 le 8 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Est-ce que don Juan utilise régulièrement des drogues psychotropes pour stopper le monde ?
Non. Il peut maintenant le stopper à volonté. Il m'a dit qu'il était inutile pour moi d'essayer de voir sans l'aide des plantes psychotropes. Mais que si je me comportais comme un guerrier et en assumais la responsabilité, je n'en aurais pas besoin ; elles ne feraient qu'affaiblir mon corps.
Cela arrive un peu comme un choc pour beaucoup de vos admirateurs. Vous êtes un peu comme un saint patron de la révolution psychédélique.
Il est vrai que j'ai des partisans et ils ont d'étranges idées à mon propos. L'autre jour, je me suis rendu à une conférence que je donnais dans l'état de Californie, à Long Beach, et un type qui me connaissait m'a montré du doigt à une fille et a dit : « Hé, c'est Castaneda. » Elle ne l'a pas cru parce qu'elle avait dans l'idée que je devais être très mystique. Un ami a récolté quelques-unes des histoires qui circulent sur moi. Le consensus est que j'ai des pieds mystiques.
Des pieds mystiques ?
Oui, que je marche pieds nus comme Jésus et que je n'ai pas de cales aux pieds. Je suis supposé être défoncé la plupart du temps. Je me suis aussi suicidé et je suis mort dans différents endroits.
Une de mes classes d'université à presque péter les plombs quand j'ai commencé à leur parler de phénoménologie et d'appartenance, et d'explorer la perception et la socialisation. Ils voulaient qu'on leur dise de se relaxer et de débrancher leur esprit. Mais pour moi, il est important de comprendre.
Des rumeurs fleurissent au milieu d'un vide informatif. Nous savons quelque chose à propos de don Juan mais presque rien sur Castaneda.
C'est une partie délibérée de la vie du guerrier. Pour vous promener d'un monde à l'autre, vous devez rester discret. Plus vous êtes connu et identifié, plus votre liberté est réduite. Quand les gens ont des idées définitives à propos de qui vous êtes et comment vous allez agir, alors vous ne pouvez plus bouger. Une des toutes premières choses que don Juan m'a enseignée était que je devais effacer mon histoire personnelle. Si petit à petit vous créez un brouillard autour de vous, alors vous ne serez pas considéré comme allant de soi et vous aurez plus d'espace pour changer. C'est la raison pour laquelle j'évite les enregistrements vocaux quand je fais des conférences, et les photographies.
Peut-être que nous pouvons être personnel sans être historique. A présent vous minimisez l'importance de l'expérience psychédélique connectée à votre apprentissage. Et vous ne semblez pas vous baladez en faisant le genre de trucs que vous décrivez comme ce qu'un sorcier a en boutique. Quels sont les éléments des enseignements de don Juan qui sont importants pour vous ? Vous ont-ils changé ?
Pour moi, l'idée d'être un guerrier et un homme de connaissance, avec l'éventuel espoir d'être capable de stopper le monde et de voir, a été la plus adéquate. Elle m'a donné la paix et la confiance dans ma capacité à contrôler ma vie. A l'époque où j'ai rencontré don Juan, j'avais très peu de pouvoir personnel. Ma vie avait été très erratique. J'avais fait beaucoup de chemin depuis mon lieu de naissance au Brésil. De l'extérieur, j'étais agressif et impudent, mais à l'intérieur j'étais dans l'indécision et peu sure de moi. Je m'excusais tout le temps. Don Juan m'a une fois accusé d'être un enfant professionnel parce que j'étais plein d'apitoiement. Je me sentais comme une feuille dans le vent. Comme la plupart des intellectuels, j'avais le dos au mur. Je n'avais aucun endroit où aller. Je ne pouvais envisager aucune façon de vivre qui m'excite vraiment. Je pensais que tout ce que je pouvais faire était un ajustement mature à une vie d'ennui, ou bien trouver des formes plus complexes pour me divertir comme l'utilisation de psychédéliques, fumer de la marijuana et avoir des aventures sexuelles. Tout cela était exagéré par mon habitude à l'introspection. Je regardais toujours à l'intérieur et me parlais à moi-même. Mon dialogue intérieur s'arrêtait rarement. Don Juan a tourné mes yeux vers l'extérieur et m'a enseigné à accumuler du pouvoir personnel.
Je ne pense pas qu'il y ait aucune autre façon de vivre si on veut être exubérant.
Il semble vous avoir accroché avec le vieux truc du philosophe en agitant la mort devant vos yeux. J'ai été frappé par l'approche classique de don Juan. J'ai eu des échos sur les idées de Platon disant qu'un philosophe doit étudier la mort avant de pouvoir acquérir un quelconque accès au véritable monde, et la définition de Martin Heidegger sur le fait qu'un homme doit se tenir en face de la mort.
Oui, mais l'approche de don Juan prend une étrange tournure parce qu'elle vient de la tradition de sorcellerie qui dit que la mort est une présence physique qui peut être ressentie et vue. Une des gloses de la sorcellerie est : la mort se tient sur ta gauche. La mort est un juge impartial qui vous dira la vérité et vous donnera de justes conseils. Après tout, la mort n'est pas pressée. Elle vous aura demain ou la semaine prochaine ou dans cinquante ans. Cela ne fait aucune différence pour elle. Au moment où vous vous souvenez que vous allez finalement mourir, vous êtes abattu par le côté droit.
Je pense que je n'ai pas encore rendu cette idée assez vivante. La glose - « la mort est sur ta gauche » - n'est pas un problème intellectuel en sorcellerie ; c'est une perception. Quand votre corps est correctement tourné vers le monde et que vous tournez vos yeux vers votre gauche, vous pouvez être le témoin d'un événement extraordinaire, voir la présence de la mort comme une ombre.
Dans la tradition existentialiste, les discussions concernant la responsabilité suivent habituellement les discussions sur la mort.
Alors don Juan est un bon existentialiste. Lorsqu'il n'y a aucun moyen de savoir si j'ai une minute de plus à vivre, je dois vivre comme si c'était mon dernier instant. Chaque acte est la dernière bataille du guerrier. Ainsi tout doit être fait impeccablement. Rien ne peut être laissé en suspend. Cette idée a été très libératrice pour moi. Je suis là à vous parler aujourd'hui, et peut-être ne retournerai-je jamais à Los Angeles. Mais cela n'a pas d'importance parce que j'ai pris soin de tout avant de venir.
Ce monde de mort et de décision est loin des utopies psychédéliques dans lesquelles la vision d'un temps infini détruit la qualité dramatique du choix.
Lorsque la mort se tient sur votre gauche, vous devez créer votre monde par une série de décisions. Il n'y a plus de grandes ou de petites décisions, seulement des décisions qui doivent être prises maintenant.
Et il n'y a pas de temps pour les doutes ou pour avoir du remords. Si je perds mon temps à regretter ce que j'ai fait hier, j'évite les décisions que j'ai besoin de prendre aujourd'hui.
Comment don Juan vous a t-il enseigné à être décisif ?
Il a parlé à mon corps avec ses actes. Mon ancienne manière était de tout laisser en suspend et de ne jamais rien décider. Pour moi, les décisions étaient quelque chose d'horrible. Cela semblait injuste qu'un homme sensible ait à décider. Un jour don Juan m'a demandé : « Pense-tu que toi et moi soyons égaux ? » J'étais un universitaire et un intellectuel, et il était un vieil Indien, mais j'étais condescendant et je lui ai dit : « Bien sûr que nous sommes égaux. » Il a dit : « Je ne pense pas que nous le soyons. Je suis un chasseur et un guerrier et tu es un macro. Je suis prêt à compresser ma vie à chaque instant. Ton monde faible d'indécisions et de tristesse n'est pas égal au mien. » Eh bien, je me suis senti très insulté, et je serais parti si nous n'étions pas au milieu d'une étendue sauvage. Alors je me suis assis et je suis resté prisonnier de mon ego. J'étais sur le point d'attendre jusqu'à ce qu'il se décide à rentrer. Après plusieurs heures, je vis que don Juan resterait pour toujours s'il le devait. Pourquoi pas ? Pour un homme sans affaires en suspend, cela est en son pouvoir. J'ai finalement réalisé que cet homme n'était pas comme mon père, qui aurait fait vingt bonnes résolutions de l'année et les aurait toutes annulées. Les décisions de don Juan étaient irrévocables tant que cela le concernait. Elles pouvaient seulement être annulées par d'autres décisions. Alors je me suis approché et l'ai touché, il s'est levé et nous sommes rentrés. L'impact de cet acte fut immense. Cela me convainquit que le chemin du guerrier est une façon de vivre puissante et exubérante.
Ce n'est pas tant le contenu de la décision qui est important, mais plutôt l'acte d'être décisif.
C'est ce que don Juan voulait dire en parlant de faire un geste. Un geste est un acte délibéré qui est entrepris pour le pouvoir qui vient de l'acte de prendre une décision. Par exemple, si un guerrier trouve un serpent qui est engourdi et froid, il se pourrait bien qu'il lutte pour inventer une façon d'emporter le serpent vers un endroit chaud sans être mordu. Le guerrier fera ce geste juste pour s'amuser. Mais il le fera avec perfection.
Il semble y avoir beaucoup de parallèles entre la philosophie existentialiste et les enseignements de don Juan. Ce que vous avez dit à propos de la décision et du geste suggère que don Juan, comme Nietzsche ou Sartre, croit que la volonté est une faculté plus fondamentale chez l'homme que la raison.
Je pense que c'est exact. Laissez-moi parler pour moi-même. Ce que je veux faire, et peut-être que je peux l'accomplir, est de prendre le contrôle sur ma raison. Mon esprit a été sous contrôle toute ma vie, et il me tuerait plutôt que d'abandonner ce contrôle. A un moment de mon apprentissage, j'étais profondément déprimé. J'étais submergé de terreur, de morosité, et de pensées suicidaires. Alors don Juan m'a averti que c'était un des trucs de la raison pour garder le contrôle. Il a dit que ma raison faisait tout pour que mon corps sente que la vie n'avait aucun sens. Une fois que mon esprit eut guerroyé et perdu, la raison a commencé à assumer sa propre place en tant qu'outil du corps.
« Le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas », et il en est ainsi pour le reste du corps.
C'est le problème. Le corps a une volonté qui lui est propre, ou plutôt, la volonté est la voix du corps. C'est pourquoi don Juan mettait constamment ses enseignements sous une forme dramatique. Mon intellect pouvait facilement écarter son monde de sorcellerie comme un non sens. Mais mon corps était attiré par son monde et sa façon de vivre. Et une fois que le corps a pris le dessus, un nouveau règne plus sain a été établi.
Les techniques de don Juan pour traiter avec les rêves m'ont attiré car elles suggèrent la possibilité d'un contrôle volontaire sur les images rêvées. C'est comme s'il proposait d'établir un observatoire stable, permanent à l'intérieur de l'espace interne. Parlez-moi de l'entraînement de don Juan concernant le rêve.
Le truc dans rêver est de retenir les images du rêve suffisamment longtemps pour les regarder avec attention. Pour obtenir ce genre de contrôle, vous avez besoin de choisir quelque chose à l'avance et d'apprendre à le trouver dans vos rêves. Don Juan suggérait que j'utilise mes mains comme point de départ, et d'aller d'avant en arrière entre elles et les images. Après quelques mois, j'ai appris à trouver mes mains et à arrêter le rêve. J'étais si fasciné par cette technique que je pouvais à peine attendre d'aller me coucher.
Est-ce que stopper les images dans le rêve à quelque chose à voir avec stopper le monde ?
C'est similaire. Mais il y a des différences. Une fois que vous êtes capable de trouver vos mains à volonté, vous réalisez que c'est juste une technique. Ce que vous rechercher après ça, c'est le contrôle. Un homme de connaissance doit accumuler du pouvoir personnel. Mais ce n'est pas suffisant pour stopper le monde. Un certain abandon est également nécessaire. Vous devez faire taire la discussion qui a lieu à l'intérieur de votre esprit et vous abandonner au monde extérieur.
Parmi les nombreuses techniques que don Juan vous a enseignées pour stopper le monde, laquelle pratiquez-vous encore ?
Maintenant, ma discipline principale est de bouleverser mes routines. J'avais toujours été une personne très routinière. Je mangeais et dormais à heure fixe. En 1965, j'ai commencé à changer mes habitudes. J'écrivais durant les heures calmes de la nuit et dormais et mangeais quand j'en ressentais le besoin. Maintenant, j'ai démantelé tellement de façons habituelles d'agir, que je peux devenir imprévisible et surprenant même pour moi.
Votre discipline me rappelle l'histoire zen des deux disciples qui se vantent à propos de pouvoirs miraculeux. Un des disciples affirme que le fondateur de la secte à laquelle il appartient peut rester sur la berge d'une rivière et écrire le nom de Bouddha sur un morceau de papier tenu par son assistant qui est sur la berge opposée. Le second disciple réplique qu'un tel miracle n'est pas impressionnant. « Mon miracle, » dit-il, « c'est que lorsque j'ai faim je mange, et quand j'ai soif, je bois. »
C'est cet élément d'engagement dans le monde qui m'a gardé de suivre le chemin que don Juan me montrait. Il n'est pas nécessaire de transcender le monde. Tout ce dont nous avons besoin est juste en face de nous, si nous faisons attention. Si vous entrez dans un état de réalité non-ordinaire, comme cela arrive quand vous utilisez des plantes psychotropes, c'est seulement pour en retirer ce dont vous avez besoin afin de voir les signes miraculeux de la réalité ordinaire. Pour moi, cette façon de vivre - le chemin qui a du cœur - n'est pas une introspection ou une transcendance mystique mais la présence dans le monde. Ce monde est le champ de bataille du guerrier.
Le monde que vous et don Juan avez dessiné est plein de coyotes magiques, de corbeaux enchantés et de magnifiques sorcières. Il est facile de voir à quel point cela vous a donné envie de vous engager. Mais que dire à propos du monde d'une personne moderne vivant dans un environnement urbain ? Où est la magie ? Si nous pouvions tous vivre dans les montagnes, nous pourrions garder le merveilleux vivant. Mais comment cela est-il possible quand nous vivons juste à côté d'une autoroute ?
Une fois, j'ai posé la même question à don Juan. Nous étions dans un café à Yuma et j'ai suggéré que je pourrais être capable de stopper le monde et de voir si je pouvais venir vivre dans la nature avec lui. Il a regardé par la fenêtre les voitures passer, et a dit : « ça, dehors, c'est ton monde. » Je vis à Los Angeles maintenant et je trouve que je peux utiliser ce monde pour accommoder mes besoins. C'est un défi de vivre sans routines fixes dans un monde routinier. Mais c'est possible.
Le niveau sonore et la pression constante de la masse semblent détruire le silence et la solitude qui doivent être essentiels pour stopper le monde.
Pas du tout. En fait, le bruit peut être utilisé. Vous pouvez utiliser le bourdonnement de l'autoroute pour apprendre à écouter le monde extérieur. Lorsque nous stoppons le monde, le monde que nous stoppons est celui que nous maintenons habituellement par notre continuel dialogue intérieur. Une fois que vous êtes capable de stopper le babillage intérieur, vous cessez de maintenir votre ancien monde. La description s'effondre. C'est le moment où le changement de personnalité commence. Lorsque vous vous concentrez sur les sons, vous réalisez qu'il est difficile pour le mental de catégoriser tous les sons et, assez rapidement, vous cessez d'essayer. C'est cette perception inhabituelle qui nous garde de former des catégories et de penser. C'est si apaisant quand vous pouvez couper le dialogue, la catégorisation, et le jugement.
Le monde intérieur change mais que se passe t-il avec le monde extérieur ? Nous pouvons révolutionner la conscience individuelle mais ne pas toucher les structures sociales qui créent notre aliénation. Y a-t-il une place pour la réforme politique et sociale dans votre pensée ?
Je viens d'Amérique Latine où les intellectuels sont sans arrêt en train de parler de révolution politique et sociale, et où beaucoup de bombes ont été posées. Mais la révolution n'a pas changé grand-chose. Cela demande peu de courage pour faire exploser un immeuble, mais pour arrêter de fumer, ou pour cesser d'être anxieux, ou pour stopper le bavardage intérieur, vous devez vous reconstruire. C'est là que commence la véritable réforme. Il n'y a pas si longtemps, don Juan et moi étions à Tucson au moment du tremblement de terre. Un homme faisait une conférence sur l'écologie et sur les démons de la guerre du Vietnam. Il a fumé tout le temps de sa conférence. Don Juan a dit : « Je ne peux pas imaginer qu'il soit concerné par le corps des autres gens alors qu'il n'aime pas le sien. » Notre premier intérêt devrait être nous-même. Je peux aimer mes frères humains seulement quand je suis au sommet de ma vitalité et que je ne suis pas déprimé. Pour être dans cette condition, je dois garder mon corps en parfaire santé. Toute révolution devrait commencer ici, dans ce corps. Je peux altérer ma culture mais seulement depuis l'intérieur d'un corps impeccable, accordé à ce monde étrange. Pour moi, le véritable accomplissement est l'art d'être un guerrier, ce qui, comme le dit don Juan, est la seule façon d'équilibrer la terreur d'être un homme et la merveille d'être un homme.
Copyright Psychology Today
Publication : Décembre 1972
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Publié à 11:27 le 8 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Naviguer dans l'inconnu
Uno Mismo - Février 1997
Par Daniel Trujillo Rivas, Chili et Argentine
Mr Castaneda, pendant des années vous êtes resté absolument anonyme. Qu'est-ce qui vous a conduit à changer cette condition et à parler publiquement des enseignements que vous et vos trois compagnons avaient reçu du nagual Juan Matus ?
Ce qui nous a poussé à disséminer les idées de don Juan Matus est un besoin d'expliciter ce qu'il nous a enseigné. Pour nous, c'est une tâche qui ne peut plus être reportée. Ses trois autres étudiantes et moi-même sommes arrivés à la conclusion unanime que le monde que don juan Matus nous a présenté se trouve à l'intérieur des possibilités perceptuelles de tous les êtres humains. Nous avons discuté entre nous de quel pourrait être le chemin approprié à prendre. Rester anonyme de la façon proposée par don Juan ? Cette option était inacceptable. L'autre chemin possible était de disséminer les idées de don Juan : un choix infiniment plus dangereux et épuisant, mais le seul qui, d'après nous, ait la dignité avec laquelle don Juan a imprégné tous ses enseignements.
En considérant ce que vous avez dit à propos de l'imprévisibilité des actions du guerrier, et que nous avons pu corroborer durant trois décennies, pouvons-nous espérer que cette phase publique dans laquelle vous vous êtes engagée dure un moment ? Et si oui, jusqu'à quand ?
Il n'y aucun moyen pour nous d'établir de critère temporel. Nous vivons en accord avec les prémisses proposées par don Juan et nous n'en dévions jamais. Don Juan Matus nous a donné l'exemple formidable d'un homme qui vivait en accord avec ce qu'il disait. Et je dis que c'est un exemple formidable parce que c'est la chose la plus difficile à imiter ; être monolithique et en même temps avoir la flexibilité de faire face à n'importe quoi. C'était la façon dont don Juan vivait sa vie. A l'intérieur de ces prémisses, la seule chose que l'on peut être est un médiateur impeccable. On n'est pas le joueur dans ce jeu d'échec cosmique, on est seulement un pion sur l'échiquier. Ce qui décide de tout est une énergie consciente impersonnelle que les sorciers appellent l'Intention ou l'Esprit.
D'aussi loin que j'ai été capable de le corroborer, l'anthropologie orthodoxe aussi bien que les défenseurs présumés de l'héritage de la culture précolombienne d'Amérique sapent la crédibilité de votre travail. La croyance selon laquelle votre travail est simplement le produit de votre talent littéraire qui est par ailleurs exceptionnel continue d'exister aujourd'hui. Il y a également d'autres domaines qui vous accusent d'avoir une éthique double parce que votre manière de vivre et vos activités sont supposément en contradiction avec ce que la majeur partie des gens attendent d'un chaman. Comment pourriez-vous éclairer ces suspicions ?
Le système cognitif de l'homme occidental nous force à nous fier à des idées préconçues. Nous basons nos jugements sur quelque chose qui est toujours « a priori », par exemple l'idée de ce qui est « orthodoxe ». Qu'est-ce que l'anthropologie orthodoxe ? Celle qui est enseignée dans les amphithéâtres d'université ? Pendant trente ans, les gens ont accusé Carlos Castaneda de créer un personnage littéraire simplement parce que ce que j'ai rapporté ne coïncide pas avec l' « a priori » anthropologique, les idées établies dans les amphithéâtres ou dans le champs de recherche de l'anthropologie. Cependant, ce que don Juan m'a présenté ne peut s'appliquer qu'à une situation qui demande une action totale et, dans ces circonstances, très peu ou presque rien des préconceptions existantes. Je n'ai jamais été capable de tirer des conclusions sur le chamanisme car pour faire cela, on a besoin d'être un membre actif dans le monde des chamans.
Pour un scientifique en sciences sociales, disons par exemple un sociologue, il est très facile d'arriver à des conclusions sociologiques sur n'importe quel sujet relié au monde occidental, parce que le sociologue est un membre actif du monde occidental. Mais comment un anthropologue, qui passe tout au plus deux années à étudier d'autres cultures, peut-il arriver à des conclusions fiables à leur propos ? Il faut une vie entière pour être capable d'acquérir une appartenance à un monde culturel. J'ai travaillé durant plus de trente ans dans le monde cognitif des chamans de l'ancien Mexique et, sincèrement, je ne crois pas avoir obtenu l'appartenance adéquate qui aurait pu me permettre de tirer des conclusions ou même d'en proposer. J'ai discuté de cela avec des gens issus de différentes disciplines et ils semblaient toujours comprendre et être d'accord avec les prémisses que je leur présentais. Mais ensuite, ils me tournaient le dos et ils oubliaient tout ce à quoi ils avaient acquiescé et ils continuaient à soutenir des principes académiques « orthodoxes », sans se soucier de la possibilité qu'il puisse exister une erreur absurde dans leurs conclusions.
Quel est votre objectif en ne permettant pas d'être photographié, ni que votre voix soit enregistrée ou que vos données biographiques soient connues ? Cela affecterait-il ce que vous avez accompli au cours de votre travail spirituel, et si oui comment ? Ne pensez-vous pas qu'il aurait pu être utile pour certains chercheurs sincères de la vérité de savoir qui vous êtes vraiment, comme un moyen de corroborer qu'il est réellement possible de suivre le chemin que vous promulguez ?
En se référant aux photographies et aux données personnelles, les trois autres apprenties de don Juan et moi-même suivons ses instructions. Pour un chaman comme don Juan, l'idée principale derrière la réticence à fournir des données personnelles est très simple. Il est impératif de mettre de côté ce qu'il appelait « l'histoire personnelle ». S'échapper du « moi » est quelque chose d'extrêmement ennuyeux et difficile. Ce qu'un chaman comme don Juan recherche est un état de fluidité où le « moi » personnel ne compte pas. Il croyait qu'une absence de photographies et de données biographiques affecterait de façon positive, bien que subliminale, quiconque entre dans ce champ d'action.
Nous sommes sans arrêt accoutumés à utiliser des photographies, des enregistrements et des données biographiques, tout ce qui jaillit de l'idée de l'importance personnelle. Don Juan disait qu'il était préférable de ne rien savoir à propos d'un chaman ; de cette façon, au lieu de rencontrer une personne, on rencontre une idée qui peut être soutenue ; cela est à l'opposé de ce qui arrive dans le monde de tous les jours, où nous faisons face uniquement à des gens qui ont un grand nombre de problèmes psychologiques mais pas d'idées, toutes ces personnes sont remplies à ras bord de « moi, moi, moi ».
Comment vos partisans interprètent la publicité et l'infrastructure commerciale en marge de votre travail littéraire qui entoure la connaissance que vous et vos compagnons disséminez ? Quelle est votre relation réelle avec Cleargreen Incorporated et les autres sociétés (Laugan Productions, Toltec Artists) ? Je parle du lien commercial.
A ce point là de mon travail, j'avais besoin de quelqu'un capable de me représenter concernant la dissémination des idées de don Juan Matus. Cleargreen est une société qui a une grande affinité avec notre travail, tout comme Laugan Productions et Toltec Artists. L'idée de disséminer les enseignements de don Juan dans le monde moderne implique l'utilisation de medias commerciaux et artistiques qui ne sont pas à ma portée individuelle. En tant que sociétés ayant une affinité avec les idées de don Juan, Cleargreen Incorporated, Laugan Productions et Toltec Artists sont capables de fournir les moyens de disséminer ce que je veux disséminer. Il y a toujours une tendance chez les sociétés impersonnelles à dominer et à transformer tout ce qui leur est présenté, et de l'adapter à leur propre idéologie. Si il n'y avait pas un intérêt sincère de la part de Cleargreen, de Laugan Productions et de Toltec Artists, tout ce que don Juan a dit aurait à présent été transformé en quelque chose d'autre.
Il y un grand nombre de personnes qui, d'une façon ou d'une autre, « s'accroche » à vous afin d'acquérir une notoriété publique. Quelle est votre opinion sur les actions de Victor Sanchez, qui a interprété et réorganisé vos enseignements afin d'élaborer une théorie personnelle ? Et sur les affirmations de Ken Eagle Feather qui dit avoir été choisi par don Juan pour être son disciple, et que don Juan est revenu juste pour lui ?
En effet, il y a un grand nombre de personnes qui disent être mes étudiants ou les étudiants de don Juan, des personnes que je n'ai jamais rencontrées et qui, je peux le garantir, n'ont jamais rencontrées don Juan. Don Juan Matus était exclusivement intéressé par la perpétuation de sa lignée de chamans. Il avait quatre disciples qui sont encore là aujourd'hui. Il en a eus d'autres qui sont partis avec lui. Enseigner sa connaissance n'intéressait pas don Juan ; il l'enseignait à ses disciples afin de continuer sa lignée.
Dû au fait qu'ils ne pouvaient pas continuer la lignée de don Juan, ses quatre disciples ont été forcés de disséminer ses idées. Le concept d'un maître qui enseigne sa connaissance fait partie de notre système cognitif mais ne fait pas partie du système cognitif des chamans de l'ancien Mexique. Enseigner était pour eux absurde. Transmettre sa connaissance à ceux qui étaient sur le point de perpétuer sa lignée était un problème différent. Le fait qu'il y ait un certain nombre d'individus qui insistent pour utiliser le nom de don Juan est simplement une manœuvre facile pour en bénéficier eux-mêmes sans trop d'effort.
Considérons la signification du mot « spiritualité » comme étant un état de conscience dans lequel les êtres humains sont pleinement capables de contrôler le potentiel de l'espèce, quelque chose d'accompli en transcendant la simple condition animale au travers d'un dur entraînement psychique, moral et intellectuel. Êtes-vous d'accord avec cette affirmation ? Comment s'intègre le monde de don Juan dans ce contexte ?
Pour don Juan Matus, un chaman extrêmement sobre et pragmatique, la « spiritualité » était une idéalité vide, une assertion sans fondement que nous pensons être belle parce qu'elle est remplie de concepts littéraires et d'expressions poétiques, mais qui ne va jamais au-delà de ça. Les chamans comme don Juan sont essentiellement pratiques. Pour eux, il existe seulement un univers prédateur dans lequel l'intelligence ou la conscience est le produit de défis de vie et de mort. Il se considérait lui-même comme un navigateur de l'infini et disait que pour naviguer dans l'inconnu, comme le fait un chaman, on a besoin d'un pragmatisme sans limite, d'une extrême sobriété et de tripes en acier. En vue de tout cela, don Juan croyait que la « spiritualité » était simplement une description pour quelque chose d'impossible à atteindre à l'intérieur des schémas du monde de tous les jours, et que ce n'était pas une réelle façon d'agir.
Vous avez indiqué que votre activité littéraire, tout comme celles de Taisha Abelar et Florinda Donner-Grau, était le résultat des instructions de don Juan. Quel en est l'objectif ?
L'objectif d'écrire ces livres a été donné par don Juan. Il affirmait que même si on n'est pas écrivain on peut quand même écrire, mais écrire en tant qu'action littéraire est transformée en une action chamanique. Ce qui décide du sujet et du développement d'un livre n'est pas l'esprit de l'écrivain mais plutôt une force que les chamans considèrent comme le fondement de l'univers, et qu'ils appellent l'Intention. C'est l'Intention qui décide de la production du chaman, qu'elle soit littéraire ou de tout autre nature. D'après don Juan, un praticien du chamanisme a le devoir et l'obligation de se saturer avec toute l'information disponible. Le travail des chamans est de s'informer complètement à propos de tout ce qui est susceptible d'être relaté pour leur sujet d'intérêt. L'acte chamanique consiste à abandonner tout intérêt à diriger le cours que prend l'information. Don Juan avait l'habitude de dire : « Ce qui arrange les idées qui jaillissent d'un tel puits d'information n'est pas le chaman, c'est l'Intention. Le chaman est seulement un conduit impeccable. » Pour don Juan, écrire était un défi chamanique, pas une tâche littéraire.
Si vous me permettez la prochaine assertion, votre travail littéraire présente des concepts qui sont proches des enseignements philosophiques orientaux, mais il contredit ce qui est communément connu à propos de la culture indigène mexicaine. Quelles sont les similarités et les différences entre l'une et l'autre ?
Je n'en ai pas la moindre idée. Je ne suis instruit ni dans l'une ni dans l'autre. Mon travail est un compte-rendu phénoménologique du monde cognitif auquel don Juan Matus m'a présenté. Du point de vue de la phénoménologie en tant que méthode philosophique, il est impossible de faire des assertions qui sont reliés au phénomène examiné. Le monde de don Juan Matus est si vaste, si mystérieux et contradictoire, qu'il n'est pas pertinent dans le cadre d'un exercice de présentation linéaire ; tout ce qu'on peut faire c'est le décrire, et cela en soit est déjà un effort suprême.
En supposant que les enseignements de don Juan sont devenus une part de la littérature occulte, quelle est votre opinion à propos des autres enseignements de cette catégorie, par exemple la philosophie maçonique, le rosicrucianisme, l'hermétisme et des disciplines comme la kabbale, le tarot et l'astrologie, quand on les compare au nagualisme ?
Une fois encore, je n'ai pas la moindre idée de leurs prémisses, ou des points de vue et des sujets que traitent de telles disciplines. Don Juan nous a présenté le problème de naviguer dans l'inconnu, et cela prend tout notre effort disponible.
Est-ce que certains des concepts de votre travail, comme le point d'assemblage, les filaments énergétiques qui font l'univers, le monde des êtres inorganiques, l'intention, traquer et rêver, ont un équivalent dans la connaissance occidentale ? Par exemple, il y a certaines personnes qui considèrent que l'homme vu comme un œuf lumineux est une expression de l'aura.
Autant que je sache, rien de ce que don Juan nous a enseigné ne semble avoir une contrepartie dans la connaissance occidentale.Une fois, quand don Juan était encore là, j'ai perdu une année entière à chercher des gourous, des maîtres et des sages afin d'avoir une idée de leurs activités. Je voulais savoir s'il y avait quelque chose dans le monde de cette époque qui fut similaire à ce que don Juan disait et faisait. Mes ressources étaient très limitées et cela m'a seulement conduit à rencontrer des maîtres établis qui avaient des millions d'adeptes et, malheureusement, je n'ai pu trouver aucune similarité.
En se concentrant spécifiquement sur votre travail littéraire, vos lecteurs trouvent différents Carlos Castaneda. Nous trouvons d'abord un étudiant occidental quelque peu incompétent, souvent perplexe face au pouvoir de vieux indiens comme don Juan et don Genaro (principalement dans « L'herbe du Diable et la Petite Fumée », « Voir », « Voyage à Ixtlan », « Histoires de Pouvoir », et « Le Second Anneau de Pouvoir ».) Plus tard, nous trouvons un apprenti versé dans le chamanisme (dans « Le Don de L'Aigle », « Le Feu du Dedans », « La Force du Silence » et particulièrement dans « L'Art de Rêver ».) Si vous êtes d'accord avec cette assertion, quand et comment avez-vous cessé d'être l'un pour devenir l'autre ?
Je ne me considère pas moi-même comme un chaman, ou un maître, ou un étudiant avancé en chamanisme ; ni comme un anthropologue ou un scientifique en sciences sociales du monde occidental. Mes présentations ont toutes été les descriptions d'un phénomène qui est impossible à discerner selon les conditions de la connaissance linéaire du monde occidental. Je ne pourrais jamais expliquer ce que don Juan m'enseignait en termes de cause à effet. Il n'y avait aucun moyen de prédire ce qu'il allait dire ou ce qui allait se passer. Dans de telles circonstances, le passage d'un état à l'autre est subjectif et n'est pas quelque chose d'élaboré, ou de prémédité, ou le produit d'une quelconque sagesse.
On peut trouver des épisodes dans votre travail littéraire qui sont vraiment incroyables pour un esprit occidental. Comment quelqu'un qui n'est pas initié peut vérifier que toutes ces « réalités à part» sont réelles, comme vous l'affirmez ?
Cela peut être vérifié très facilement, en y consacrant totalement son corps, au lieu d'y consacrer son esprit. On ne peut entrer dans le monde de don Juan intellectuellement, comme un dilettante qui recherche une connaissance fugace et rapide. De plus, rien dans le monde de don Juan ne peut être vérifié absolument. La seule chose que nous pouvons faire est d'arriver à un stade de conscience accrue qui nous permet de percevoir le monde qui nous entoure de manière plus inclusive. En d'autres mots, le but du chamanisme de don Juan est de briser les paramètres de la perception historique et journalière et de percevoir l'inconnu. C'est pourquoi il se nommait lui-même un navigateur de l'infini. Il affirmait que l'infini se trouve au-delà des paramètres de la perception journalière. Briser ces paramètres était l'objectif de sa vie. C'est parce qu'il était un chaman extraordinaire qu'il a instillé ce même désir chez chacun d'entre nous. Il nous a forcé à transcender l'intellect et à incorporer le concept de briser les frontières de la perception historique.
Vous affirmez que la caractéristique basique des êtres humains est d'être des « perceveurs d'énergie ». Vous vous référez au mouvement du point d'assemblage comme à quelque chose d'impératif pour percevoir directement l'énergie. Comment cela peut-il être utile pour un homme du 21ème siècle ? D'après le concept précédemment défini, comment l'accomplissement de ce but peut-il aider à l'amélioration spirituelle ?
Les chamans comme don Juan affirment que tous les êtres humains ont la capacité de voir l'énergie directement telle qu'elle s'écoule dans l'univers. Ils croient que le point d'assemblage, comme ils l'appellent, est un point qui existe dans la sphère totale d'énergie de l'homme. En d'autres mots, quand un chaman perçoit un homme comme de l'énergie qui s'écoule dans l'univers, il voit une boule lumineuse. Dans cette boule lumineuse, le chaman peut voir un point d'une brillance plus intense, situé à la hauteur des omoplates, approximativement à un bras de distance derrière celles-ci. Les chamans maintiennent que la perception est assemblée à cet endroit ; que l'énergie qui coule dans l'univers y est transformée en données sensorielles, et que ces données sensorielles sont ensuite interprétées, donnant comme résultat le monde de tous les jours.
Les chamans affirment qu'on nous enseigne à interpréter, et donc on nous apprend à percevoir. La valeur pragmatique de percevoir l'énergie directement telle qu'elle s'écoule dans l'univers pour un homme du 21ème siècle, ou un homme du 1er siècle est la même. Cela lui permet d'élargir les limites de sa perception et d'utiliser cet élargissement à l'intérieur de son royaume. Don Juan disait que voir directement la merveille de l'ordre et du chaos de l'univers serait quelque chose d'extraordinaire.
Vous avez récemment présenté une discipline physique appelée Tenségrité. Pouvez-vous expliquer ce que c'est exactement ? Quel est son but ? Quel bénéfice spirituel peut obtenir une personne qui pratique individuellement ?
D'après ce que don Juan Matus nous a enseigné, les chamans qui vivaient dans l'ancien Mexique ont découvert une série de mouvements qui, lorsqu'ils sont exécutés par le corps, apportent de telles habiletés mentales et physiques qu'ils ont décidé d'appeler ces mouvements des passes magiques. Don Juan nous a dit qu'à travers leurs passes magiques, ces chamans avaient atteint un niveau accru de conscience qui leur permettait de réaliser d'incroyables exploits de perception. Au travers des générations, les passes magiques ne furent enseignées qu'aux praticiens du chamanisme. Les mouvements furent entourés d'un immense secret et de rituels complexes. C'est de cette façon que don Juan les a apprises, et c'est de cette façon qu'il les a enseignées à ses quatre disciples.
Notre effort a été d'étendre les enseignements de ces passes magiques à quiconque voudrait les apprendre. Nous les avons appelé Tenségrité, et nous avons transformés des mouvements pertinents à chacun des quatre disciples de don Juan en des mouvements généraux appropriés à tout le monde. Pratiquer la Tenségrité, individuellement ou en groupe, promeut la santé, la vitalité, la jeunesse et un sens général de bien-être. Don Juan disait que pratiquer les passes magiques aide à accumuler l'énergie nécessaire pour accroître la conscience et pour élargir les paramètres de la perception.
En dehors de vos trois cohortes, les gens qui assistent à vos séminaires ont rencontré d'autres personnes, comme les Chacmools, les Pisteuses d'Energie, l'Eclaireur Bleu...Qui sont-elles ? Font-elles partie d'une nouvelle génération de voyants guidée par vous ? Si c'est le cas, comment peut-on faire partie de votre groupe d'apprentis ?
Chacune de ces personnes est un être bien précis que don Juan, en tant que directeur de cette lignée, nous a demandé d'attendre. Il a prédit l'arrivée de chacun d'entre eux comme faisant partie intégrante d'une vision. Puisque la lignée de don Juan ne peut pas continuer, due à la configuration énergétique de ses quatre étudiants, leur mission de perpétuer la lignée a été transformée en fermer celle-ci, et si possible avec une fermeture en or. Nous ne sommes pas en mesure de changer de telles instructions.Nous ne pouvons pas non plus chercher ni accepter des apprentis ou des membres actifs de la vision de don Juan. La seule chose que nous pouvons faire est d'acquiescer aux desseins de l'Intention. Le fait que les passes magiques, gardées si jalousement durant de nombreuses générations, soient enseignées aujourd'hui, est la preuve que l'on peut, en effet, de façon indirecte, faire partie de cette nouvelle vision à travers la pratique de la Tenségrité et en suivant les prémisses du chemin du guerrier.
Dans « Les Lecteurs de l'Infini », vous avez utilisé le terme « naviguer » pour définir ce que font les sorciers. Êtes-vous sur le point de bientôt lever l'ancre pour débuter votre voyage définitif ? Est-ce que la lignée des guerriers toltèques, les gardiens de cette connaissance, va s'éteindre avec vous ?
Oui, c'est exact, la lignée de don Juan va finir avec nous.
Voici une question que je me suis souvent posée : Est-ce que le chemin du guerrier inclut, comme le font d'autres disciplines, un travail spirituel pour les couples ?
Le chemin du guerrier inclut tout et tout le monde. Cela peut être une famille entière de guerriers impeccables. La difficulté réside dans le terrible fait que les relations individuelles sont basées sur des investissements émotionnels, et dès le moment où le praticien pratique vraiment ce qu'il apprend, la relation s'effondre. Normalement, dans le monde de tous les jours, les investissements émotionnels ne sont pas examinés, et nous vivons notre vie entière en attendant qu'on nous rende la pareille. Don Juan disait que j'étais un investisseur intransigeant et que ma façon de vivre et de ressentir pouvait être décrite de manière simple : Je ne donne que ce que les autres me donnent.
Quelles aspirations d'avancement possible pourrait avoir quelqu'un qui désire travailler spirituellement, en accord avec la connaissance disséminée dans vos livres ? Que recommanderiez-vous à ceux qui désirent pratiquer eux-mêmes les enseignements de don Juan ?
Il n'y a aucun moyen de poser une limite sur ce qu'on pourrait accomplir individuellement si l'intention est une intention impeccable. Les enseignements de don Juan ne sont pas spirituels. Je répète cela parce que cette question revient encore et encore. L'idée de spiritualité ne colle pas avec la discipline de fer d'un guerrier. Le plus important pour un chaman comme don Juan est l'idée de pragmatisme. Quand je l'ai rencontré, je croyais être un homme pratique, un scientifique plein d'objectivité et de pragmatisme. Il a détruit mes prétentions et m'a fait voir qu'en tant que véritable homme occidental, je n'étais ni pragmatique ni spirituel. J'en suis venu à comprendre que je ne faisais que répéter le mot « spiritualité » pour le mettre en contraste avec l'aspect mercenaire du monde de tous les jours. Je voulais me sortir du mercantilisme de la vie de tous les jours et mon empressement à faire cela était ce que j'appelais spiritualité.
J'ai réalisé que don Juan avait raison quand il me demandait d'arriver à une conclusion ; définir ce que je considérais spirituel. Je ne savais pas de quoi je parlais. Ce que je dis peut paraître présomptueux, mais il n'y a pas moyen de le dire autrement. Ce que veut un chaman comme don Juan, c'est accroître sa conscience, c'est-à-dire, être capable de percevoir avec toutes les possibilités humaines de perception ; cela implique une tâche colossale et un objectif inflexible, qui ne peut pas être remplacé par la spiritualité du monde occidental.
Y a t-il quelque chose que vous aimeriez expliquer aux gens d'Amérique du sud, spécialement aux Chiliens ? Aimeriez-vous faire un autre commentaire en dehors de vos réponses à nos questions ?
Je n'ai rien d'autre à ajouter. Tous les êtres humains sont au même niveau. Au début de mon apprentissage avec don Juan Matus, il essayait de me faire voir comment est la situation de l'homme commun. En tant que Sud américain, je me sentais très impliqué, intellectuellement, dans l'idée de réforme sociale. Un jour, j'ai posé à don Juan ce que je pensais être une question cruciale : « Comment pouvez-vous rester indifférent face à l'horrible situation de vos frères humains, les indiens yaquis de Sonora ? » Je savais qu'un certain pourcentage de la population yaqui souffrait de tuberculose et que due à leur situation économique, ils ne pouvaient pas se faire soigner. « Oui, » a dit don Juan. « C'est une chose très triste mais, tu vois, ta situation est aussi très triste, et si tu crois que tu te trouves dans de meilleures conditions que les Indiens yaquis tu te trompes. De manière générale, la condition humaine est dans un horrible état de chaos. Personne n'est meilleur que qui que ce soit. Nous sommes tous des êtres qui vont mourir et, à moins que nous le reconnaissions, il n'existe aucun remède pour nous. » C'est un autre aspect du pragmatisme du chaman : devenir conscient que nous sommes des êtres qui allons mourir. Ils disent que lorsque nous faisons cela, tout acquiert une mesure et un ordre transcendantal.
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Publié à 11:40 le 5 September 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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« Tu ne vis que deux fois »
Par Bruce Wagner
Avec sa vision d'une réalité à part, Carlos Castaneda stupéfia une génération entière. Dans une de ses rares interviews, le légendaire sorcier parle à Bruce Wagner de don Juan, de la liberté, du rêve, et de la mort - et des choses marrantes qui arrivent sur le chemin de l'éternité.
Tu ne vis que deux fois
Carlos Castaneda ne vit plus ici. Après des années d'une discipline rigoureuse - des années de guerre - il s'est échappé du théâtre miteux de la vie de tous les jours. C'est un homme vide, un conduit, un conteur de fables et d'histoires ; pas vraiment un homme, mais un être qui n'est plus attaché au monde que nous connaissons. Il est le dernier nagual, le bouchon fermant une vieille lignée centenaire de sorciers, dont le triomphe fut de briser l'accord de la réalité ordinaire. Avec la sortie de son neuvième livre, « L'Art de Rêver », il a refait surface pour un moment, et à sa manière.
Le sens commun tue
Castaneda : « Mon nom est Carlos Castaneda. J'aimerais faire quelque chose aujourd'hui. J'aimerais suspendre le jugement. S'il vous plaît, ne venez pas ici armé de votre sens commun. Les gens découvrent que je vais parler - et ils viennent pour me ‘dis' * (*particule qui indique la division, ou donne au mot avec lequel elle est composée un sens opposé à celui qu'il a étant seul). Pour me blesser. ‘J'ai lu vos livres et ils sont enfantins', ou ‘ Tous vos derniers livres sont ennuyeux'.
« Ne venez pas de cette façon, c'est inutile. Aujourd'hui je veux vous demander, juste pour une heure, de vous ouvrir à l'option que je vais présenter. N'écoutez pas comme des étudiants d'honneur. J'ai déjà parlé à des étudiants d'honneur avant ; ils sont mortellement arrogants. Le sens commun et les idéaux, c'est ce qui nous tue. On s'y accroche avec les ongles - c'est le singe.
« C'est comme ça que don Juan nous appelait : des singes déments. Je n'ai pas été disponible pendant trente ans. Je ne sors pas pour aller parler aux gens. Je suis là pour un instant. Un mois, peut-être deux...et puis je disparaîtrai. Nous ne sommes pas insulaires, plus maintenant. Nous ne pouvons pas être ainsi. Nous avons une dette à payer à ceux qui prirent la peine de nous montrer certaines choses. Nous avons hérités de cette connaissance ; don Juan nous a dit de ne pas nous excuser. Nous voulons vous faire voir qu'il y a des options mystérieuses, pragmatiques, qui sont hors de votre portée. Je ressens une excentrique délectation à observer un tel élan de pur ésotérisme. Ce n'est que pour mes yeux. Je ne suis pas dans le besoin ; je n'ai besoin de rien. J'ai besoin de vous comme d'un trou dans la tête. Mais je suis un voyageur. Je navigue, là dehors. J'aimerais que d'autres aient cette possibilité. »
Cette échappatoire
Le navigateur a parlé devant des groupes à San Francisco et Los Angeles, et ses cohortes - Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar, et Carol Tiggs - ont fait des conférences : « Le Rêve Toltèque - l'héritage de don Juan », en Arizona, à Maui, et à Esalen. Au cours des deux dernières années, les livres de Donner-Grau et Abelar, dans lesquels elles parlent de Castaneda et de leur apprentissage avec don Juan, ont été publiés. Respectivement : « Les Portes du Rêve » et « Le Passage des Sorciers ».
Les comptes-rendus de ces deux femmes sont un filon nourricier phénoménologique, les authentiques chroniques de leur initiation et de leur entraînement. Ils sont aussi une occasion, pour ceux qui n'ont jamais lu Castaneda, d'avoir accès à ce genre de renfort instructif et direct de son expérience. Castaneda dit : « Les femmes s'occupent de tout. C'est leur jeu. Je suis simplement le chauffeur philippin. »
Donner-Grau décrit le consensus collectif de ses travaux comme l'intersubjectivité entre sorciers ; chacun d'entre eux est comme une carte routière hautement individualiste de la même ville.
Ils sont des tentations énergétiques, un appel perceptuel à la liberté, rassemblés en une seule prémisse effarante. Nous devons prendre la responsabilité pour le fait non négociable que nous sommes des êtres qui vont mourir. On est frappé par l'exactitude de leur exemple, et pour cause. Les joueurs, tous doctorants du département d'anthropologie d'UCLA, sont des personnes prodigieusement méthodiques dont les disciplines académiques conviennent curieusement pour décrire le monde magique qu'ils présentent - une configuration d'énergie appelée la seconde attention. Pas un endroit pour le timide adepte du New-Age.
La partie offensante
Castaneda : « Je ne mène pas une double vie. Je vis cette vie : Il n'y a pas d'intervalle entre ce que je dis et ce que je fais. Je ne suis pas là pour ôter vos chaînes, ou pour être divertissant.
« Ce dont je vais parler aujourd'hui ne sont pas mes opinions - ce sont celles de don Juan Matus, l'Indien mexicain qui m'a montré cet autre monde. Alors ne soyez pas offensé ! Juan Matus m'a présenté un système de travail remontant à vingt sept générations de sorciers. Sans lui, je serais un vieil homme, un livre sous le bras, marchant avec des étudiants dans la cour. Voyez, nous vivons toujours avec une soupape de sécurité ; c'est pourquoi nous ne sautons pas. ‘Si tout le reste ne marche pas, je pourrais toujours enseigner l'anthropologie.' Nous sommes déjà des perdants vivant des scenarii de perdants. ‘Je suis le professeur Castaneda...et voici mon livre, L'Herbe du Diable et la Petite Fumée. Savez-vous qu'il est sorti en livre de poche ?'
« Je serais l'homme au livre unique - le géni épuisé. ‘Savez-vous qu'il en est à sa vingtième édition ? Il vient d'être traduit en Russe.'
« Ou peut-être serais-je en train de garer votre voiture, en disant des platitudes : ‘Il fait trop chaud...ça va, mais il fait trop chaud. Il fait trop froid...ça va, mais il fait trop froid. Je devrais aller dans les tropiques'... »
Le Théâtre d'Action Sorcière
En 1960, Castaneda était un étudiant licencié d'anthropologie à UCLA. En effectuant une recherche sur les propriétés médicinales des plantes en Arizona, il rencontra un Indien yaqui, don Juan Matus, qui accepta de l'aider. Le jeune chercheur offrit cinq dollars de l'heure pour les services de son guide pittoresque.
Le guide refusa.
A l'insu de Castaneda, le vieux paysan en sandales était un sorcier sans égal ; un nagual qui l'enrôla astucieusement comme acteur dans le Mythe de l'énergie. Abelar l'appelle le Théâtre d'Action Sorcière.
En paiement de ses services, don Juan demanda quelque chose de différent : La totale attention de Castaneda.
L'étonnant livre qui naquit de cette rencontre - « L'Herbe du Diable et la Petite Fumée » - devint immédiatement un classique, balayant avec élégance les gonds des portes de la perception, et électrifiant toute une génération. Depuis, il a continué de peler l'oignon, ajoutant des récits de ses expériences, des élucidations magistrales des réalités non ordinaires qui effacent le moi. Un titre général pour ce travail pourrait être « La disparition de Carlos Castaneda ».
« Nous avons besoin, dit-il, de trouver un mot différent pour la sorcellerie. C'est trop sombre. Nous l'associons à des absurdités médiévales : le rituel, le mal.
« J'aime le mot guerre ou navigation. C'est ce que font les sorciers - ils naviguent. »
Il a écrit qu'une définition qui marche bien pour la sorcellerie est : Percevoir l'énergie directement. Les sorciers disent que l'essence de l'univers ressemble à une matrice d'énergie qui tire à travers celui-ci d'incandescents filaments de conscience - la conscience véritable. Ces filaments forment des tresses, contenant des mondes complets, chacun aussi réel que le notre, qui est seulement un parmi une infinité. Les sorciers appellent le monde que nous connaissons la bande humaine, ou la première attention. Ils virent aussi l'essence de la forme humaine. Ce n'était pas juste un amalgame en forme de singe, d'os et de peau, mais une boule de luminosité en forme d'œuf, capable de voyager le long de ces filaments incandescents vers d'autres mondes.
Alors qu'est-ce qui nous retient ?
L'idée des sorciers est que nous sommes ensevelis par notre éducation sociale ; trompés par le fait de percevoir le monde comme un endroit fait d'objets et de finalités rigides. Nous marchons vers nos tombes en refusant d'admettre que nous sommes des êtres magiques ; notre programme est de servir l'ego plutôt que l'esprit. Avant que nous le sachions, la lutte est déjà terminée - nous mourrons limité et crasseux, pour l'ego.
Don Juan Matus fit une proposition intrigante : Qu'arriverait-il si Castaneda redéployait ses troupes ? - S'il libérait l'énergie routinière engagée agressivement dans les actes de séduction et d'accouplement ? - s'il restreignait l'importance personnelle et qu'il se retirait de la défense, du maintient, et de la présentation du Moi - s'il cessait de s'inquiéter d'être aimé, compris, ou admiré ? Gagnerait-il suffisamment d'énergie pour voir la fissure entre les mondes ?
Et s'il le faisait, passerait-il au travers ? Le vieil Indien l'avait accroché à l'intention du monde des sorciers.
Mais que fait maintenant Castaneda de ses journées ?
Il parle aux singes déments - pour l'instant en tout cas - dans des résidences privées, des studios de danse, des librairies. Ils font des pèlerinages depuis le monde entier - les icônes de la « Nouvelle Conscience » : le passé, le présent, et le futur ; des groupies de l'énergie, des psys et des chamans, des avocats, des fans du Grateful Dead, des percussionnistes, des déboulonnés et des rêveurs lucides, des étudiants, des mondains et des séducteurs, des channeleurs, des méditants et des magnats, et même des petits amis et des amoureux depuis 10 000 ans. Des preneurs de notes furieux viennent, des naguals juniors en cours de fabrication.
Certains écriront des livres sur lui; les plus paresseux, quelques chapitres. D'autres donneront des séminaires - c'est-à-dire, toutes taxes comprises.
« Ils viennent, dit-il, pour écouter pendant quelques heures, et le week-end d'après ils font des conférences sur Castaneda. C'est le comportement du macaque. »
Il se tient devant eux des heures durant, aguichant et exhortant leurs corps d'énergie, et cela produit un effet à la fois chaud et froid, comme de la glace aride.
Avec une divine finesse, il arrache des contes sauvages de liberté et de pouvoir, comme on tire des foulards du chapeau - émouvant, élégant, obscène, hilarant, à figer le sang, et d'une précision chirurgicale. « Demandez-moi n'importe quoi ! Revendique t-il. Qu'aimeriez-vous savoir ? »
Pourquoi Castaneda et consorts se rendent-ils disponibles ? Pourquoi maintenant ? Qu'est-ce qu'ils ont à y gagner ?
L'énorme porte
Castaneda : « Il y a quelqu'un qui va dans l'inconnu et attend qu'on la rejoigne. Elle s'appelle Carol Tiggs - ma contrepartie. Elle était avec nous, puis elle a disparut. Sa disparition a duré dix ans. Là où elle est allée est inconcevable. Cela n'a rien à voir avec la rationalité. Alors s'il vous plaît, suspendez votre jugement ! Nous allons porter un autocollant : LE SENS COMMUN TUE.
« Carol Tiggs est partie. Elle ne vivait pas dans les montagnes au Nouveau Mexique, je vous assure. Un jour, je donnai une conférence à la librairie Phoenix et elle s'est matérialisée. Mon cœur a bondit sous ma chemise, pom pom pom. J'ai continué à parler. J'ai parlé pendant deux heures sans savoir ce que je disais. Je l'ai emmené dehors et lui ai demandé où elle était partie pendant ces dix années ! Elle est devenue méfiante et s'est mise à transpirer. Elle n'avait que de vagues souvenirs. Elle plaisantait.
« La réapparition de Carol Tiggs a ouvert une énorme porte - énergétiquement - à travers laquelle nous allons et venons. Il y a une immense entrée d'où je peux vous accrocher à l'intention de la sorcellerie. Son retour nous a donné un nouvel anneau de pouvoir ; elle a ramené avec elle une formidable masse d'énergie qui nous a permit de nous présenter au public.
« C'est pourquoi nous sommes disponibles à présent. Quelqu'un fut présenté à Carol Tiggs durant une conférence. Il lui dit : ‘Mais vous avez l'air tellement normale !'
« Carol Tiggs a répondu : ‘A quoi est-ce que vous vous attendiez ? Que de la lumière sorte de mes nichons ?' »
Les putes de la perception
Qui est Castaneda et a t-il une vie ?
On est déjà en 1994 : Pourquoi n'arrête t-il pas tout ça ? Qu'il nous dise son âge et qu'il laisse Avedon prendre une photo de lui. Personne ne lui a dit que la confidentialité c'était terminé ? Que de révéler les détails n'allait rien atténuer ?
En échange de notre totale attention, il est allé en Orient pour nous. Il y a des choses qu'on aimerait connaître - le côté mondain, les choses personnelles.
Comme où est-ce qu'il vit ? Qu'est-ce qu'il pense des duos de Sinatra ? Qu'a-t-il fait avec les profits flagrants de ses livres ? Est-ce qu'il conduit une Bentley turbo comme tous les gros vieux Babas ? Est-ce que c'était vraiment lui avec Michael Jordan et Edmund White chez Barneys ?
Ils ont essayé de l'épingler pendant des années.
Ils ont même reconstruit son visage avec les souvenirs d'anciens collègues et de connaissances douteuses ; ce résultat absurde ressemble à l'interprétation que donnerait un artiste de la police d'un Olmèque pour le Rider's Digest. Dans les années 70, une photo apparut sur la couverture du Time (seuls les yeux étaient visibles) - lorsque le magazine apprit que la photo était un faux, ils ne lui pardonnèrent jamais.
A l'époque où on disait que Paul McCartney était mort, la rumeur se solidifia. Carlos Castaneda était en fait Margaret Mead.
Son agent et ses avocats esquivent continuellement les attaques des journalistes et des planeurs glandeurs fous spirituels, des déménageurs et des chercheurs new age, des artistes désirant adapter son travail - connus et inconnus, avec ou sans permission - et des faux séminaires, pleins d'imitateurs de Carlos.
Après trente ans, sa tête n'a toujours pas de prix. Il ne s'intéresse nullement aux gourous et au gourouisme ; il n'y aura pas de Bentley turbo, pas de ranchs remplis de dévots enturbannés, pas de page spécial dans Vogue. Il n'y aura pas d'institut Castaneda, pas de Centre d'Etudes Avancées en Sorcellerie, pas d'Académie du Rêve - pas d'infos publicités, pas de champignons, et pas de sexe tantrique. Il n'y aura pas de biographie et il n'y aura pas de scandales. Lorsqu'il est invité à faire une conférence, Castaneda n'est pas payé et offre de payer le prix du trajet. L'entrée coûte en général quelques dollars, pour couvrir les frais de location du gymnase. Tout ce qui est demandé aux participants est leur attention totale.
« La liberté est gratuite, dit-il, elle ne peut pas être achetée ou comprise. Avec mes livres, j'ai essayé de présenter une option - la conscience peut être un intermédiaire pour le transport ou le mouvement. Je n'ai pas été assez convaincant ; ils pensent que j'écris des romans. Si j'étais grand et beau, les choses seraient différentes - ils écouteraient Grand Papa. Les gens disent : ‘ Vous mentez'. Comment pourrais-je mentir ? Vous ne mentez que pour obtenir quelque chose, pour manipuler. Je ne veux rien de personne - juste un consensus. Nous aimerions qu'il y ait un consensus disant qu'il existe d'autres mondes en dehors du notre. S'il existe un consensus de faire pousser des ailes, alors le vol existera. Avec le consensus vient la masse ; avec la masse il y aura mouvement. »
Castaneda et ses complices sont des radicaux énergétiques de ce qui pourrait être la seule révolution significative de notre temps - il n'y a rien de réducteur à transformer l'impératif biologique en impératif d'évolution. Si l'ordre social suprême commande la procréation, l'ordre sans peur des sorciers (qui sont tous des pirates énergétiques) est à la recherche de quelque chose de moins terrestre.
Leur surprenante intention épique est de quitter la Terre comme don Juan l'a fait vingt ans auparavant : en tant que pure énergie, et avec la conscience intacte.
Les sorciers appellent ce saut périlleux le vol abstrait.
La masse critique
J'ai rencontré Castaneda et les sorcières durant toute une semaine, dans des restaurants, des chambres d'hôtel, et des centres commerciaux. Ils sont attirants et vibrants de jeunesse. Les femmes s'habillent avec discrétion, et une touche de chic décontracté. Vous ne les remarqueriez pas dans une foule, et c'est le but.
Je lisais en diagonal le New Yorker, à l'extérieur du café de Regent Beverly Wilshire. La pub pour le Drambuie (marque de whisky) semblait particulièrement horrible : « Inévitablement, peu importe à quel point nous luttons, d'une façon ou d'une autre, un jour nous devenons nos parents. Au lieu de résister à cette impression, nous vous invitons à célébrer ce rite de passage avec une excellente liqueur »...
Don Juan riait dans sa tombe - où en dehors de celle-ci -, ce qui m'amena à une profusion de questions : Où était-il ? Au même endroit d'où était revenu Carol Tiggs ? Si c'était le cas, cela signifiait-il que le vieux nagual pouvait réapparaître ?
Dans « Le Feu du Dedans », Castaneda écrit que don Juan et son clan se sont évanouis quelque part en 1973 - quatorze navigateurs sont partis vers la seconde attention. Qu'était exactement la seconde attention ? Tout semblait clair quand je lisais les livres.
Je cherchais mes notes. J'avais gribouillé ‘seconde attention = conscience accrue' dans la marge d'une page, mais cela ne m'aida pas. Avec impatiente, je me dirigeai vers « La Force du Silence », « Le Don de l'Aigle », « Voyage à Ixtlan ». Bien que je n'en aie pas compris la plus grosse partie, les bases avaient été décrites avec cohérence. Pourquoi n'avais-je rien pu retenir dans ma tête ? J'avais loupé Sorcery 101 (bande dessinée américaine).
Je commandai un cappuccino et attendis. Je laissai mon esprit vagabonder. Je pensais à Donner-Grau et aux singes japonais. Quand j'avais parlé avec elle au téléphone, pour organiser une rencontre, elle avait mentionné Imo. Tous les étudiants d'anthropologie savent qui est Imo, le célèbre macaque. Un jour, Imo lava spontanément une patate douce avant de la manger ; en peu de temps, tous les macaques de l'île suivaient son exemple. Les anthropologues pourraient appeler cela ‘comportement culturel', mais Donner-Grau disait que c'était un parfait exemple de l'intersubjectivité de masse du singe.
Castaneda apparut. Il me serra la main avec un grand sourire, et s'assit. J'allais amener le sujet sur les singes, lorsqu'il commença à pleurer. Son front se plissa ; tout son corps se contorsionna dans la posture de la lamentation. Il commença bientôt à haleter comme un mérou lancé dans une citerne. Sa lèvre inférieure se crispa, humide et électrifiée. Son bras se déploya vers moi, la main tremblante - puis il l'ouvrit telle la plante en train d'éclore la nuit dans « La Petite Boutique des Horreurs », comme pour recevoir l'aumône.
« S'il vous plaît ! » S'exclama t-il, en prenant une pause tremblante avec ses muscles faciaux, juste pour recracher les mots. Il s'accroupit sur moi, et avec une supplication de besoin : « S'il vous plaît, aimez-moi ! »
Castaneda sanglotait à nouveau, un grand écorché, enseveli sous l'eau, le pathos aisé, tout en devenant un truc obscène pleurnichant.
« C'est ce que nous sommes : des singes avec des écuelles en étain. Si routiniers, si faibles. Masturbateurs. Nous sommes sublimes, mais le singe dément manque d'énergie pour voir - alors le cerveau de la bête prévaut. Nous ne pouvons pas saisir notre fenêtre d'opportunité, notre centimètre cube de chance. Comment pourrions-nous ? Nous sommes trop occupés à nous accrocher à la main de maman. A penser à quel point nous sommes merveilleux, sensibles, uniques.
« Nous ne sommes pas uniques ! Le scénario de notre vie à déjà été écrit par d'autres, dit-il, grimaçant sinistrement. Nous le savons...mais on s'en fout.
« Nous disons : ‘Rien à foutre'. Nous sommes d'ultimes cyniques. Cono ! Carajo ! C'est comme ça que nous vivons. Dans un caniveau de merde chaude. ‘Qu'est-ce qu'ils ont fait de nous ?' C'est ce que don Juan avait l'habitude de dire.
« Il me disait : ‘Comment va la carotte ?'
« Je demandais : ‘Qu'est-ce que vous voulez dire ?'
« Il répondait : ‘La carotte qu'ils t'ont fourrée dans le cul.'
« J'étais terriblement offensé ; il pouvait vraiment m'offenser ! Surtout quand il disait : ‘Sois reconnaissant, ils ne l'ont pas encore enfoncée.'
« Mais nous avons le choix, pourquoi restons-nous dans le caniveau ?
« C'est trop chaud. Nous ne voulons pas partir - nous détestons dire au revoir. Et nous sommes teeellllemmmeeennnt inquiets, nous nous faisons du souci vingt-six heures par jour ! Et à propos de quoi nous inquiétons nous ? »
Il sourie à nouveau, tel le malicieux chat d'Alice : « A propos de moi ! Et moi ? Qu'est-ce que je vais y gagner ? Qu'est-ce qui va m'arriver ? Une telle égomanie ! Si horrible. Mais fascinant! »
Je dis à Carlos que ses vues me semblaient être un peu sévères, et il ria.
« Oui, dit-il, avec le ton ridicule d'un universitaire constipé. Castaneda est un vieil homme aigri et fou. »
Sa caricature était drôle, et brutalement bien ciblée.
« Le singe avide attrape une graine en s'écorchant, et ne peut pas renoncer au contrôle. Il y a des études là-dessus; rien ne nous fera lâcher cette graine. La main restera accrochée même après que le bras ait été coupé - nous mourons accrochés à notre merde. Mais pourquoi ? Est-ce tout ce qu'il y a - comme l'a dit Mademoiselle Peggy Lee ? Ce n'est pas possible. C'est trop horrible.
« Nous devons apprendre comment laisser tomber.
« Nous collectionnons les souvenirs et les collons dans des livres, le talons du ticket d'un spectacle à Broadway d'il y a dix ans. Nous mourons accrochés à des souvenirs.
« Être un sorcier, c'est avoir l'énergie, la curiosité, et le cran de laisser tomber, pour sauter dans l'inconnu - tout ce dont on a besoin c'est d'une redéfinition, d'une ré-instrumentation.
« Nous devons nous voir comme des êtres qui vont mourir. Une fois que tu as accepté cela, le monde s'ouvre. Mais pour embrasser cette définition, tu dois avoir des tripes en acier. L'héritage naturel des êtres sensibles : nous ne percevons pas, nous interprétons.
Castaneda : « Quand tu dis ‘montagne' ou ‘arbre' ou ‘Maison Blanche', tu invoques un univers de détails avec un seul énoncé ; c'est magique.
« Tu vois, nous sommes des créatures visuelles.
« Tu pourrais lécher la Maison Blanche - la renifler, la toucher - et ça ne te parlerait pas. Mais avec un seul regard, tu sais tout ce qu'il y a à savoir : le ‘ berceau de la démocratie', peu importe. Tu n'as même pas besoin de regarder, tu vois déjà Clinton assis à l'intérieur, Nixon en train de prier à genoux - peu importe. Notre monde est une agglutination de détails, une avalanche de gloses - nous ne percevons pas, nous interprétons seulement. Et notre système d'interprétation nous a rendu paresseux et cyniques. Nous préférons dire : ‘Castaneda est un menteur', ou ‘Ce business d'options perceptuelles n'est tout simplement pas pour moi.'
« Qu'est-ce qui est pour toi ? Qu'est-ce qui est réel ? Ce monde de la vie de tous les jours, dur, merdique, et sans signification ? Est-ce que ce sont la sénilité et le désespoir qui sont réels ?
« Que le monde soit ‘donné' et ‘final' est un concept fallacieux. Depuis que nous sommes tout petit, on a obtenu de nous notre ‘adhésion'. Un jour, lorsque nous avons appris la sténo de l'interprétation, le monde nous dit ‘ bienvenue'. Bienvenue dans quoi ? En prison. Bienvenue en enfer.
« Qu'est-ce qui se passerait s'il s'avérait que Castaneda n'invente rien ? Si c'est vrai, alors tu es vraiment dans le pétrin.
« Le système d'interprétation peut être interrompu ; il n'est pas final. Il y a des mondes dans les mondes, aussi réels que celui-là. Au-delà de ce mur, il y a un monde, cette pièce est un univers de détails. Les autistes sont perdus, figés par les détails - ils tracent du doigt la fente jusqu'à ce qu'il saigne. Nous avons été piégés par la pièce de la vie de tous les jours. Il y a d'autres options que ce monde, aussi réelles que ce monde, des endroits où tu peux vivre ou mourir. Les sorciers le font - comme c'est excitant !
« Penser que c'est le seul monde inclusif...c'est le prototype même de l'arrogance. Pourquoi ne pas ouvrir la porte vers une autre pièce ? C'est l'héritage naturel des êtres sensibles. Il est temps d'interpréter et de construire de nouvelles gloses. Aller dans un endroit où il n' y a pas de connaissance a priori. Ne jettes pas ton vieux système d'interprétation - utilise-le, de neuf heures à cinq heures. Et après cinq heures ? C'est l'heure magique. »
On ne parle pas espagnol ici : moi pas parler espagnol ici
Mais que veut-il dire par « heure magique » ?
Leurs livres sont méticuleusement détaillés d'évocations de l'inconnu, bien que l'ironie demeure ; il n'y a pas vraiment de lexique pour leur expérience. L'heure magique n'est pas un mot ami - Ce sont des surplus d'énergie dont on fait l'expérience avec le corps. Dès que Castaneda quittait don Juan pour retourner à Los Angeles, le vieux nagual aimait dire qu'il savait si son apprenti était à la hauteur. Il pouvait faire une liste, disait-il - peut-être une longue liste, mais une liste quand même - sur laquelle les actions et les pensées de Castaneda pouvaient être mises à découvert, inévitablement. Mais il était impossible de faire la même chose pour son maître. Il n'y avait pas d'intersubjectivité entre les deux hommes. Quoi qu'ait fait l'Indien dans la seconde attention, cela ne pouvait qu'être expérimenté, pas communiqué. En retour, Castaneda n'avait ni l'énergie ni la préparation nécessaire pour un tel consensus.
Mais le singe est possédé par les mots et la syntaxe. Il doit comprendre, à tout prix. Et il doit être alimenté à sa compréhension.
Castaneda : « Nous sommes des êtres linéaires : de dangereuses créatures d'habitude et de répétition. Nous avons besoin de connaître : La place du poulet ! La place du lacet de chaussure ! L'endroit où on lave la voiture ! Si un jour l'un d'entre eux n'est pas là - nous devenons cinglés. »
Il insista pour payer le repas. Quand le serveur revint avec la note, j'eus soudain l'urgent besoin d'attraper sa carte de crédit et de voir si elle était à son nom. Il repéra mon coup d'oeil.
« Un directeur commercial essaya une fois d'obtenir de moi que je participe à l'ancienne pub d'American Express : CARLOS CASTANEDA, MEMBRE DEPUIS 1968. » Il ria joyeusement, revenant à son sujet. « Nous sommes des singes lourds, très rituels. Mon ami Ralph avait l'habitude de voir sa grand-mère tous les lundi soir. Un jour elle est morte. Et il me dit : ‘Hé Joe' - J'étais Joe à cette époque - ‘hé Joe, maintenant on peut se voir les lundi soir. Es-tu libre le lundi Joe ?' ‘ Tu veux dire tous les lundi Ralph ?' ‘Oui, oui ! Tous les lundi. Ce serait super non ?' ‘Mais tous les lundi ? Pour toujours ?' ‘Oui, Joe, toi et moi, tous les lundi - pour toujours !' »
Sorcellerie 101
Castaneda : « J'ai rencontré un scientifique dans une fête - un homme célèbre. Eminent. Une lumière. Le professeur X. Il voulait me discréditer, complètement. Il me dit : ‘ J'ai lu votre premier livre ; le reste était ennuyeux. Vous voyez, les anecdotes ne m'intéressent pas. Ce qui m'intéresse ce sont les preuves.'
« Professeur X me défiait. Il devait penser que j'étais aussi important que lui.
« J'ai dit : ‘ Si je devais vous prouver la loi de la gravité, n'auriez-vous pas besoin d'un certain degré d'entraînement pour me suivre ? Vous auriez besoin d'une ‘adhésion au club' - peut-être même d'un certain équipement. Vous auriez besoin d'avoir un haut niveau en physique. Vous auriez déjà fait d'énormes sacrifices pour apprendre : aller à l'école, étudier de longues heures. Vous auriez peut-être même cesser de sortir.' Je lui ai dis que s'il voulait des preuves, il aurait du suivre Sorcellerie 101.
« Mais il ne voulait pas faire ça. Cela demande de la préparation. Il se mit en colère et quitta la pièce.
« La sorcellerie est un flux, un processus. Tout comme en physique, tu as besoin d'une certaine connaissance pour suivre le flux des équations.
« Le professeur X aurait dû accomplir certaines choses très basiques pour être dans la position d'avoir assez d'énergie pour comprendre le flux de la sorcellerie. Il aurait eu à ‘récapituler' sa vie. Donc : le scientifique voulait une preuve mais ne voulait pas se préparer. C'est ainsi que nous sommes. Nous ne voulons pas faire le travail - nous voulons être hélitreuillés à la conscience, sans avoir de boue sur les chaussures. Et si nous n'aimons pas ce que nous voyons, nous voulons être ramené par hélicoptère. »
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Publié à 09:57 le 3 July 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Les traces du temps
Il est fatigant d'être avec cet homme, Castaneda. Il est excessivement, impitoyablement présent - la richesse de son attention épuise. Il semble répondre à mes questions avec tout ce qu'il a ; il y a une urgence liquide, éloquente dans son discours, obstiné et définitif, élégant, élégiaque. Castaneda dit qu'il sent que le temps ‘avance sur lui'.
Vous sentez son poids, quelque chose d'étranger que vous ne pouvez pas identifier, d'éthérique bien qu'indolent, de dense et d'inerte, comme un bouchon ou une bouée, une bouée posée avec pesanteur sur les vagues.
Nous marchons dans la rue Boyle Heights. Il s'arrête pour me montrer une position d'arts martiaux appelée le cheval - les jambes légèrement pliées, comme sur une selle.
Il dit : « Ils se tenaient comme ça à Buenos Aires - quand j'y étais. Tout était très stylisé. Ils adoptaient les poses de la mort longue des hommes. Mon grand-père se tenait de cette façon. Le muscle en dessous de là - il indique l'arrière de sa cuisse - c'est ici que nous stockons la nostalgie. L'auto apitoiement est la chose la plus horrible qui soit. »
Je demandai : « Que vouliez-vous dire à propos du ‘temps qui avance sur vous' ? »
« Don Juan avait une métaphore. Nous nous tenons dans le wagon de queue, regardant les traces du temps reculer. ‘Là j'ai cinq ans ! J'y vais' Nous nous sommes simplement retournés et avons laissé le temps avancer sur nous. De cette façon, il n'y a pas d'a priori.
« Rien n'est présumé ; rien n'est présupposé ; rien n'est proprement conditionné. »
Nous nous assîmes sur le banc d'une station de bus. De l'autre côté de la rue, un clochard tenait un morceau de carton à l'intention des automobilistes. Castaneda le dévisagea en regardant vers l'horizon.
Il dit : « Je n'ai aucun aperçu de demain - et rien du passé. Le département d'anthropologie n'existe plus pour moi.
« Don Juan avait l'habitude de dire que la première partie de sa vie avait été un gâchis - il était dans les limbes. La seconde partie de sa vie avait été absorbée par le futur ; la troisième partie par la passé, la nostalgie. Seule la dernière partie de sa vie était dans le maintenant. C'est là où je suis. »
Je décidai de demander quelque chose de personnel et me préparai à une rebuffade. Pour eux, l'évidence biographique hypnotiserait aussi sûrement qu'une fissure dans le mur - laissant tout le monde avec les doigts en sang.
« Quand vous étiez un petit garçon, qui était l'homme le plus important dans votre vie ? »
« Mon grand-père - s'exclama t-il. Ses yeux durs scintillaient - Il avait un cochon qui s'appelait Rudy. Il gagnait beaucoup d'argent. Rudy avait une merveilleuse petite tête blonde. Ils avaient l'habitude de lui faire porter un chapeau, une veste. Mon grand-père avait fabriqué un tunnel qui allait de la porcherie jusqu'au salon. Rudy arrivait avec sa minuscule face, traînant cet énorme corps derrière lui ! Rudy, avec sa queue en tire-bouchon ; nous regardions ce cochon commettre des barbarités. »
Je demandai : « Comment était-il, votre grand-père ? »
« Je l'adorais. C'était lui qui faisait l'emploi du temps ; j'étais prêt à porter sa bannière. Cela aurait dû être mon sort, mais ce ne fut pas ma destinée. Mon grand-père était un homme amoureux. Il fit mon instruction sexuelle alors que j'étais très jeune. A l'âge de douze ans, je marchais comme lui, je parlais comme lui - avec le larynx comprimé. Il est celui qui m'a apprit à ‘passer par la fenêtre'. Il me disait que les femmes s'enfuiraient si je les approchais frontalement - j'étais trop banal. Il me fit aller vers des petites filles pour leur dire : ‘Tu es si jolie !' Ensuite je me retournais et m'en allais. ‘Tu es la fille la plus jolie que j'ai jamais vue !'- et je partais en courant. Après deux ou trois fois, elles disaient : ‘Hé ! Dis-moi ton nom.' C'est comme ça que je ‘passais par la fenêtre'. »
Il se leva et s'en alla. Le clochard se dirigeait vers le terrain vague malpropre qui entourait l'autoroute. Lorsque nous arrivâmes à sa voiture, Castaneda ouvrit la porte et resta debout pendant un moment.
« Un sorcier m'a posé une question, il y a très longtemps : Quel genre de visage a le croquemitaine pour toi ? Cela m'intrigua. Je pensais que cette chose devait être fantomatique, sombre, avoir un visage humain - le croquemitaine a souvent l'apparence de quelque chose que tu penses aimer. Pour moi, c'était mon grand-père. Mon grand-père que j'adorais. »
Je montai, et il démarra la voiture. Le dernier morceau du clochard disparut dans la haie crasseuse.
« J'étais mon grand-père. Dangereux, mercenaire, calculateur, mesquin, vindicatif, rempli de doute et insensible. Don Juan savait cela. »
Tomber amoureux à nouveau
Castaneda : « À soixante-quinze ans, nous cherchons encore l'amour et l'amitié. Mon grand-père avait l'habitude de se réveiller au milieu de la nuit en pleurant : ‘ Tu crois qu'elle m'aime ?' Ses derniers mots furent : ‘J'arrive chérie, j'arrive !' Il eut un énorme orgasme et il mourut. Pendant des années j'ai pensé que c'était la chose la plus extraordinaire qui soit - la plus magnifique.
« Puis don Juan m'a dit : ‘ Ton grand-père est mort comme un porc. Sa vie et sa mort n'ont aucun sens.' Don Juan disait que la mort ne peut pas être apaisante - seul le triomphe le peut. Je lui ai demandé ce qu'il entendait par triomphe et il a dit : ‘ La liberté : quand tu déchires le voile et que tu emportes ta force de vie avec toi.'
« ‘Mais il y a tant de choses que je désires encore faire !'
Il a dit : ‘ Tu veux dire qu'il y a encore tant de femmes que tu as envie de baiser.'
« Il avait raison. C'est ainsi que nous sommes, si primitifs.
« Le singe considérera l'inconnu, mais avant de sauter il demandera à savoir : ‘Qu'est-ce que je vais y gagner ?' Nous sommes des businessmans, des investisseurs, habitués à réduire les pertes - c'est un monde mercantile. Si nous faisons un investissement, nous voulons des garanties. Nous tombons amoureux mais uniquement si nous sommes aimés en retour. Lorsque nous ne sommes plus amoureux, nous coupons la tête et la remplaçons par une autre. Notre amour est juste de l'hystérie. Nous ne sommes pas des êtres d'affection, nous sommes sans cœur.
« Je pensais savoir comment aimer. Don Juan disait : ‘Comment le pourrais-tu ? Ils ne t'ont jamais appris quoi que ce soit sur l'amour. Ils t'ont enseigné à séduire, à envier, à haïr. Tu ne t'aimes même pas toi-même - autrement tu n'aurais pas fait subir tant de barbarités à ton corps. Tu n'as pas les tripes pour aimer comme un sorcier. Pourrais-tu aimer pour toujours, au-delà de la mort ? Sans le moindre renfort - sans rien attendre en retour ? Pourrais-tu aimer sans investir, juste pour le plaisir ? Tu ne sauras jamais ce que c'est que d'aimer de cette façon, avec acharnement. Veux-tu vraiment mourir sans savoir ?' »
« Non - je ne voulais pas. Avant de mourir, je dois savoir ce que c'est que d'aimer comme ça. Il m'a accroché de cette façon. Lorsque j'ai ouvert les yeux, j'étais déjà en train de dégringoler la colline. Je dégringole encore. »
Récapitule ta vie !
Je buvais trop de Coca-cola et j'étais paranoïaque.
Castaneda disait que le sucre est un tueur aussi efficace que le sens commun. « Nous ne sommes pas des créatures ‘psychologiques'. Nos neurones sont des sous-produits de ce que nous mettons dans nos bouches. »
J'étais certain qu'il voyait que mon corps d'énergie irradiait le Coca-cola. Je me sentais absurde, défait - je décidai de m'empiffrer de profiteroles cette nuit-là. Tel est le trivial et provocant singe en forme de chocolat noir.
« J'avais une grande histoire d'amour avec le Coca-cola. Mon grand-père possédait une pseudo sensualité. ‘Je vais avoir cette chatte ! Je la veux ! Je la veux maintenant !' Mon grand-père pensait qu'il était la bite la plus chaude de la ville. Le plus extravagant. J'avais le même truc - tout se rapportait directement à mes couilles, mais ce n'était pas réel. Don Juan m'a dit : ‘ C'est le sucre qui déclanche tout ça chez toi. Tu es trop faible pour avoir ce genre d'énergie sexuelle. Trop gros pour avoir cette bite brûlante.' »
Tout le monde fume dans University City Walk. Etrange, être assis avec Castaneda dans cette approximation architecturale de la classe moyenne de Los Angeles - cette ‘agglutination de détails', cette ‘avalanche de gloses' qu'est cette ville virtuelle. Il n'y a pas de gens noirs et rien qui ressemble à la conscience accrue ; nous sommes partis de cette attache humaine pour la bande de MCA. Nous occupions une version perversement fade d'une scène familière de ses livres, celle où il se retrouve brutalement dans un simulacre de la vie de tous les jours.
- - Vous disiez que si le professeur X avait récapitulé sa vie, il aurait récupéré de l'énergie. Que vouliez-vous dire?
- - La récapitulation est la chose la plus importante que nous faisons. Pour commencer, tu fais une liste de toutes les personnes que tu as connues. Toutes les personnes à qui tu as parlé ou avec qui tu as été en relation.
- - Tout le monde?
- - Oui. Tu fais toute la liste, en allant à rebours chronologiquement, en recréant les scènes d'échange.
- - Mais ça peut prendre des années.
- - Bien sûr. Une récapitulation exhaustive prend beaucoup de temps. Et ensuite tu recommences. Nous ne cessons jamais de récapituler - de cette façon, il n'y a aucun résidu. Tu vois, il n'y a pas de repos. Le repos est un concept de la classe moyenne - l'idée selon laquelle si tu travailles suffisamment, tu mérites des vacances. Il est temps d'aller faire du quatre-quatre dans sa Range Rover ou aller pêcher dans le Montana. C'est de la connerie. Tu recrées la scène.Commences avec tes rencontres sexuelles. Tu vois les draps, le mobilier, le dialogue. Ensuite, vas à la personne, aux sentiments. Quel était ton sentiment ? Regarde ! Inspire l'énergie que tu as dépensée dans l'échange ; rend ce qui n'est pas à toi.
- - Ça sonne presque comme une psychanalyse.
- - Tu n'analyses pas, tu observes. Les filigranes, les détails - tu t'accroches à l'intention des sorciers. C'est une manœuvre, un acte magique vieux de plusieurs centaines d'années, la clé pour restaurer l'énergie qui te libérera pour d'autres choses.Tu bouges la tête et tu respires.Remonte la liste jusqu'à ce que tu arrives à papa et maman. Là tu seras choqué ; tu verras des modèles de répétition qui te donneront la nausée. Qui sponsorise tes insanités? Qui fait l'emploi du temps? La récapitulation te donnera un moment de silence - cela te permettra d'abandonner tes prémisses et de faire de la place pour autre chose. De la récapitulation tu reviens avec des histoires sans fin sur le Moi, mais tu ne saignes plus.
- -
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur l'énergie...mais vous n'osiez pas de demander
Castaneda : « Lorsque j'ai rencontré don Juan, j'étais déjà complètement baisé; je m'épuisais de cette manière. Je ne suis plus dans le monde, plus de cette façon ; les sorciers utilisent ce genre d'énergie pour voler, ou pour changer. Baiser est notre acte le plus important, énergétiquement. Tu vois, nous avons dispersé nos meilleurs généraux mais n'essayons pas de les rappeler à nous ; nous perdons par défaut. C'est pourquoi il est si important de récapituler notre vie.
« La récapitulation sépare nos engagements envers l'ordre social de notre force de vie. Les deux ne sont pas inextricables. Une fois que je fus capable de soustraire l'être social de mon énergie originelle, je pus voir clairement : je n'étais pas l'homme sexy que je pensais être.
« Parfois je parle à des groupes de psychiatres. Ils veulent savoir ce qu'il en est de l'orgasme. Lorsque tu voles au dehors, dans les immensités, tu n'en as plus rien à foutre de l'orgasme. La plupart d'entre nous sont frigides ; toute cette sensualité, c'est de la masturbation mentale. Nous sommes des ‘ baises ennuyeuses'- pas d'énergie au moment de la conception.
« Soit nous sommes le premiers né, et nos parents ne savaient pas comment faire, soit le dernier, et cela ne les intéressait plus. Nous sommes baisés d'une façon ou d'une autre. Nous sommes de la viande biologique avec de mauvaises habitudes et pas d'énergie. Nous sommes des créatures ennuyeuses, mais à la place de cela nous disons : ‘ J'en ai tellement marre.'
« Baiser est encore plus nuisible pour les femmes - les hommes sont des bourdons. L'univers est femelle. Les femmes y ont un accès total, elles y sont déjà. C'est juste qu'elles sont si stupidement socialisées. Les femmes sont de sinistres flyers ; elles ont un second cerveau, un organe qu'elles peuvent utiliser pour un vol inimaginable. Elles utilisent leur utérus pour rêver.
« ‘ Devons-nous arrêter de baiser ?' - les hommes demandent cela à Florinda. ‘Allez-y ! Plantez vos petits zizis où vous voulez !'
« Oh, c'est une horrible sorcière ! Elle est encore pire avec les femmes - les déesses du week-end qui peignent leurs nichons et font des retraites. Elle dit : ‘Oui, là vous êtes des déesses, mais qu'est-ce que vous faites quand vous rentrez chez vous ? Vous vous faites baisées, comme des esclaves ! Les hommes laissent des vers lumineux dans votre chatte !' Vraiment, une terrible sorcière ! »
La piste du coyote
Florinda Donner-Grau ne fait pas de prisonnier. Elle est de petite stature, charmante et agressive, comme un jockey avec un schlass.
Lorsque Donner rencontra pour la première fois don Juan et son cercle, elle pensa qu'ils étaient des employés de cirque à la retraite qui faisaient du recèle. Comment expliquer autrement le cristal de Baccarat, les vêtements exquis, les bijoux antiques ?
Elle se sentait aventureuse en leur compagnie - par nature elle était impudente, audacieuse, vivace. Pour une fille sud-américaine, sa vie était en roue libre.
Donner-Grau : « Je pensais que j'étais l'être le plus merveilleux qui soit - si audacieuse, si spéciale. Je conduisais des voitures de course et m'habillais comme un homme. Puis, ce vieil Indien m'a dit que la seule chose ‘spéciale' à mon propos était mes cheveux blonds et mes yeux bleus dans un pays où ces choses étaient révérées. Je voulais le frapper - en fait, je crois que c'est ce que j'ai fait. Mais il avait raison tu sais. Cette célébration du Moi est complètement démentielle. Ce que font les sorciers c'est tuer le Moi. C'est dans ce sens que tu dois mourir, afin de vivre - et non pas vivre pour mourir. »
Don Juan encourageait ses étudiants à avoir ‘ une romance avec la connaissance.' Il voulait que leurs esprits soient suffisamment entraînés pour voir la sorcellerie comme un authentique système philosophique ; selon ce délicieux retournement qui est caractéristique au monde des sorciers, le terrain conduit à l'académique. La route pour l'heure magique était amusante de cette façon.
Elle se rappelait la première fois où Castaneda l'avait emmené au Mexique pour voir don Juan.
« Nous sommes passés par cette longue route sinueuse - tu sais, la ‘ piste du coyote.' Je pensais qu'il prenait une route bizarre afin que nous ne soyons pas suivis, mais c'était autre chose. Tu devais avoir suffisamment d'énergie pour trouver ce vieil Indien. Après je ne sais combien de temps, quelqu'un nous fit des signes de la main sur le bord de la route. Je dis à Carlos : ‘ Hé, tu ne t'arrêtes pas ? ' Il dit : ‘ Ce n'est pas nécessaire.' Tu vois, nous avons traversé le brouillard. »
Nous grimpions la rue Pepperdine. Quelqu'un vendait des cristaux sur le bord de la route. Je me demandais si la maison de Shirley MacLaine avait brûlé : je me demandais si Dick Van Dyke l'avait reconstruite. Peut-être que Van Dyke avait déménagé dans la maison de MacLaine avec Sean Penn.
Je lui demandai : « Qu'est-ce qu'il se passe avec les gens qui s'intéressent à votre travail - ceux qui lisent vos livres et vous écrivent des lettres ? Est-ce que vous les aidez ? »
« Les gens sont curieux intellectuellement, ils sont ‘titillés'. Ils restent jusqu'à ce que ça devienne trop difficile. La récapitulation est très déplaisante ; ils veulent des résultats immédiats, une gratification instantanée. Pour beaucoup de new-ageurs, c'est le club de rencontre. Il scrute la pièce furtivement, et ils ont des contacts prolongés avec les yeux de partenaires potentiels. Ou c'est juste du shopping sur Montana Avenue. Lorsque les choses deviennent trop chères en termes de ce qu'ils doivent donner d'eux-mêmes, ils ne veulent pas poursuivre. Tu vois, nous voulons faire un minimum d'investissement pour un profit maximum Personne n'est réellement intéressé à faire le travail. »
Je m'interposai : « Mais ils seraient intéressés si vous pouviez donner un genre de preuve à ce que vous dites. »
Elle dit : « Carlos a une super histoire. Il y avait une femme qu'il connaissait depuis des années. Elle appela d'Europe, dans un terrible état. Il lui dit de venir au Mexique - tu sais : ‘ sautes dans mon monde.' Elle hésita. Elle voulait avoir la garantie qu'elle allait retomber sur ses pieds. Bien sûr, il n'y a aucune garantie. Nous sommes comme ça : Nous sautons, tant que nous savons que nos sandales nous attendent de l'autre côté. »
Je demandai : « Qu'arrive t-il si vous sautez - aussi bien que vous le pouvez - et qu'il s'avère que ce n'était qu'un rêve fiévreux ? »
Elle répliqua : « Alors aies une bonne fièvre. »
Les parties privées de Carlos Castaneda
« Ce n'est pas un livre pour les gens. »
C'est ce que quelqu'un qui connaissait Castaneda depuis des années avait dit à propos de « L'Art de Rêver ». En fait, c'est le couronnement du travail de Castaneda, un manuel d'instruction pour une contrée inconnue - la définition d'anciennes techniques utilisées par les sorciers pour entrer dans l'attention seconde. Comme ses autres livres, il est lucide et déroutant, encore qu'il y ait quelque chose de récurrent à propos de celui-ci. On dirait qu'il a été produit quelque part ailleurs. J'étais curieux de savoir comment tout cela avait commencé.
« J'avais l'habitude de prendre des notes avec don Juan - des milliers de notes. Finalement il me dit : ‘ Pourquoi n'écris-tu pas un livre ?'
« Je lui dis que c'était impossible. ‘Je ne suis pas écrivain.'
« Il dit : ‘ Mais tu pourrais écrire un livre merdique, n'est-ce pas ?'
« Je me dis : ‘Oui ! Je pourrais écrire un livre merdique.
« Don Juan établi un défi : ‘ Peux-tu écrire ce livre, sachant qu'il peut t'apporter la notoriété ? Peux-tu rester impeccable ? Qu'ils t'aiment ou te détestent n'a aucune signification. Peux-tu écrire ce livre et ne pas t'abandonner à ce qui viendra à toi ?'
« J'ai acquiescé. Oui. Je le ferai.
« Et de terribles choses sont arrivées. Mais le pantalon ne m'allait pas.
Je dis à Carlos que je n'étais pas sûr de sa dernière remarque, et il ria.
Il dit : « C'est une vieille blague. La voiture d'une femme tombe en panne et un homme la répare. Elle n'a pas d'argent et lui offre ses boucles d'oreille. Il lui dit que sa femme ne le croira pas. Elle lui offre sa montre mais il lui dit que des bandits lui voleront. Finalement, elle enlève son pantalon et lui donne. ‘ Non, merci, dit-il. Il n'est pas à ma taille.' »
Le critère pour être mort
Castaneda : « Je n'avais jamais été seul avant de rencontrer don Juan. Il disait : ‘Débarrasse-toi de tes amis. Ils ne te permettront jamais d'agir avec indépendance - ils te connaissent trop bien. Tu ne seras jamais capable de venir de la gauche du terrain avec quelque chose de fragmentée.'
« Don Juan me dit de louer une chambre, la plus sordide possible. Une chambre avec une moquette verte et des rideaux verts qui puent la pisse et la cigarette.
« ‘Reste là, dit-il. Reste seul jusqu'à ce que tu meures.'
« Je lui dis que je ne pouvais pas faire ça. Je ne voulais pas quitter mes amis.
« Il dit : ‘ Très bien, je ne peux plus t'adresser la parole.' Il me fit un signe d'adieu et un grand sourire.
« Ah Dieu que j'étais soulagé ! Ce vieil homme bizarre - cet Indien - m'avait bazardé. Tout ça s'était ficelé avec tant d'élégance.
« Plus je me rapprochais de Los Angeles, plus j'étais désespéré. Je réalisais que je rentrais chez moi - vers mes amis. Et pour quoi ? Pour avoir des dialogues sans aucune signification avec ceux qui me connaissaient si bien. Pour m'asseoir sur le divan, près du téléphone, à attendre d'être invité à une fête.
« Une répétition sans fin. Je trouvai la chambre verte et appelai don Juan. ‘ Hé, ce n'est pas que je vais le faire - mais dites-moi, quel est critère pour être mort ?'
« ‘Quand tu ne te soucies plus d'être seul ou accompagné. C'est le critère pour être mort.'
« Cela me prit trois mois pour mourir. Je grimpais aux murs, espérant qu'un ami vienne faire un saut. Mais je suis resté. A la fin, j'étais débarrassé de mes assomptions ; tu ne deviens pas fou en restant seul. Tu deviens fou en agissant comme tu le fais, pour sûr. Tu peux compter là-dessus. »
Assembler la conscience
Nous nous dirigeâmes depuis sa voiture vers l'appartement bon marché dans lequel Castaneda était mort.
« Nous pourrions aller dans votre ancienne chambre, dis-je. Et frapper à la porte. Juste comme ça. » Il dit que ça allait trop loin.
Castaneda : « ‘Qu'est-ce que tu désire plus que tout dans la vie ?' C'est ce que don Juan avait l'habitude de me demander. Ma réponse classique était : ‘ Franchement don Juan, je n'en sais rien.' C'était ma façon de frimer en tant que ‘ penseur ' - l'intellectuel. Don Juan disait : ‘ Cette réponse satisferait ta mère, pas moi.'
« Tu vois, je ne pouvais pas penser - j'étais ruiné. Et il était Indien. Un connard, un imbécile ! Mon Dieu, tu ne sais pas ce que ça signifie. J'étais poli, mais je le prenais de haut. Un jour, il me demanda si nous étions égaux. Des larmes jaillirent de mes yeux tandis que je le prenais dans mes bras.
« ‘Bien sûr que nous sommes égaux, don Juan ! Comment pouvez-vous dire une chose pareille ! ' Une grande embrassade ; j'étais pratiquement sur le point de pleurer.
« ‘Tu le penses vraiment ?' dit-il.
« ‘Oui, par Dieu !'
« Lorsque je cessai de le tenir dans mes bras, il dit : ‘Non, nous ne sommes pas égaux. Je suis un guerrier impeccable - et tu es un trou du cul. Je peux récapituler ma vie entière en un instant. Tu ne peux même pas penser.' »
Nous traînâmes un peu et garâmes la voiture sous une rangée d'arbres. Il dit qu'il aurait dû être lacéré depuis longtemps - que sa persévérance dans le monde était due à un genre de magie étrange. Des enfants étaient en train de jouer avec un camion de pompier géant en plastique. Une femme sans-abri, égarée, passa comme une somnambule.
Il ne fit aucun mouvement pour sortir de la voiture. Il commença à parler de ce que signifiait ‘mourir dans cette chambre verte'. Après avoir quitté cet endroit, Castaneda avait finalement été capable d'écouter sans amertume les supposées prémisses du vieil Indien.
Don Juan lui disait que lorsque les sorciers voient l'énergie, la forme humaine se présente comme un œuf lumineux. Derrière l'œuf - approximativement à la distance d'un bras depuis les épaules - se trouve le point d'assemblage, où des filaments incandescents de conscience sont rassemblés. Notre façon de percevoir le monde est déterminée par la position de ce point. Le point d'assemblage de l'humanité est fixé au même endroit sur chaque œuf ; une telle uniformité explique notre vision partagée de la vie de tous les jours.
Les sorciers appellent ce stade de conscience ‘la première attention'. Notre façon de percevoir change avec le déplacement du point d'assemblage, causé par un traumatisme, un choc, l'usage de drogues - ou en dormant, lorsque nous rêvons. ‘L'art de rêver' c'est déplacer et fixer le point d'assemblage sur une nouvelle position, engendrant la perception de mondes inclusifs et alternés - ‘la seconde attention'.
De plus petits déplacements du point à l'intérieur de l'œuf se produisent toujours sur la bande humaine et explique les hallucinations et le délire - ou le monde rencontré durant les rêves.
De plus larges mouvements du point d'assemblage, plus dramatiques, tirent le ‘corps d'énergie' en dehors de la bande humaine vers des royaumes non humains. C'est vers là que don Juan et son clan sont partis en 1973, quand ils ont ‘brûlé du dedans', remplissant l'assertion impensable de sa lignée : le vol évolutionnaire.
Castaneda avait apprit que des civilisations entières - un conglomérat de rêveurs - avaient disparu de la même façon.
Il me raconta l'histoire d'un sorcier de sa lignée qui avait la tuberculose - et qui avait été capable de bouger son point d'assemblage de la position de la mort. Ce sorcier devait rester impeccable ; sa maladie se tenait au-dessus de lui comme une épée de Damoclès. Il ne pouvait pas se permettre d'être dans l'ego - il savait précisément où se lovait sa mort, l'attendant.
Castaneda se tourna vers moi, souriant : « Hé... » Il avait un regard étrangement expressif, et j'étais prêt. Pendant trois semaines j'avais été inondé par ses livres et leur contagieuse présentation de possibilités. Peut-être que c'était le moment où j'avais fait mon pacte avec Mescalito. Ou avions-nous déjà ‘traversé le brouillard' sans que je le saches ?
« Hé, dit-il à nouveau, les yeux plutôt scintillants. Tu veux un hamburger ? »
Boycotter le spectacle
Abelar : « Que le point d'assemblage de l'homme soit fixé sur une seule position est un crime. »
J'étais assis en compagnie de Taisha Abelar, sur un banc, en face du musée d'art sur Wilshire. Elle ne correspondait pas à l'image que je m'étais fait d'elle. Castaneda disait qu'en accord avec l'entraînement de Abelar, elle adoptait différentes personnalités - l'une d'entre elle était ‘la femme folle d'Oaxaca', une clocharde salace, barbouillée de boue - à l'époque où elle était une actrice luttant dans ‘le Théâtre d'Action Sorcière'.
« J'étais sur le point d'appeler mon livre ‘Le Grand Passage', mais j'ai pensé que ça faisait trop oriental. »
Je dis : « Le concept bouddhiste est assez similaire. »
« Il y a beaucoup de parallèles. Notre groupe a voyagé pendant des années mais ce n'est que récemment que nous avons comparé nos notes - car notre départ est imminent. »
« Soixante-quinze pourcent de notre énergie est là, vingt cinq pourcent ici. C'est pourquoi nous devons partir. »
Je demandai : « Est-ce là où Carol Tiggs était ? Cet endroit à soixante quinze pourcent ? »
« Vous voulez dire la zone crépusculaire ? »
Elle attendit un bruit impassible, puis ria.
« Nous ressentions Carol Tiggs dans nos corps quand elle était partie. Elle avait une masse énorme. Elle était comme un phare; une balise. Elle nous donnait de l'espoir - une motivation pour continuer. Parce que nous savions qu'elle était là. A chaque fois que je devenais indulgente, je sentais une petite tape sur l'épaule. Elle était notre magnifique obsession. »
Je demandai : « Pourquoi est-il si difficile pour le singe de faire son voyage ? »
« Nous percevons de façon minimale ; plus nous sommes enchevêtrés dans ce monde, plus il est difficile de dire au revoir. Et nous les avons tous - nous voulons tous la célébrité, nous voulons être aimés, être appréciés. Fichtre, certains d'entre nous ont des enfants. Pourquoi aucun d'entre nous de voudrait partir ? Nous portons une cagoule, une cape...nous avons nos moments heureux qui nous font tenir le reste de notre vie. Je connais quelqu'un qui a été Miss Alabama. Est-ce assez pour la tenir à l'écart de la liberté ? Oui. ‘Miss Alabama', c'est suffisant pour l'épingler. »
C'était le moment de poser une des Grandes Questions (il y en avait un grand nombre) : Quand ils parlaient de ‘traverser', cela voulait-il dire avec leurs corps physiques ? Elle répliqua que changer le Moi ne signifiait pas l'ego freudien mais le Moi actuel, concret, oui, le corps physique.
« Quand don Juan et son clan sont partis, dit-elle, ils sont partis avec la totalité de leur être. Ils sont partis avec leurs bottes. »
Elle dit que le rêve était le seul nouveau royaume authentique du discours philosophique - que Merleau-Ponty avait tort quand il disait que l'humanité était condamnée à préjuger le monde selon un a priori.
Elle dit : « Il existe un endroit sans a priori - la seconde attention. Don Juan disait toujours que les philosophes étaient des sorciers ratés. Ils manquent de l'énergie nécessaire pour sauter au-delà de leur idéaux.
« Nous portons tous des sacs en allant vers la liberté : laissons tomber le bagage. Nous devons même laisser tomber le bagage de la sorcellerie. »
Je demandai : « Le bagage de la sorcellerie ? »
« Nous ne faisons pas de sorcellerie ; nous ne faisons rien. Tout ce que nous faisons, c'est bouger le point d'assemblage. A la fin, ‘être un sorcier' peut te piéger aussi sûrement que Miss Alabama. »
Une femme usée, édentée, se dirigea vers nous avec des cartes postales à vendre - La Folle du Kilomètre Miraculeux. J'en pris une et lui donnai un dollar. Je la montrai à Abelar ; c'était une image de Jésus, riant.
« Un moment rare », dit-elle.
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Publié à 09:54 le 3 July 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Les invités arrivent
Que reste t-il à explorer dans ce monde ?
Tout est épuisé et fait a priori. Nous nous esquintons pour devenir séniles ; la sénilité nous attend comme la magina, le mal de la rivière. Quand j'étais un petit garçon, j'ai entendu parlé de ça. Une maladie des souvenirs et de la remémoration. Elle attaque les personnes qui vivent sur les berges des rivières. Vous devenez possédé par une nostalgie qui vous pousse à bouger sans cesse - à errer sans but, indéfiniment. Les méandres de la rivière ; les gens ont l'habitude de dire : « La rivière est vivante. » Lorsque son cours s'inverse, elle ne se souvient jamais qu'elle a un jour coulé d'est en ouest. La rivière s'oublie elle-même.
Il y avait une femme à qui je rendais visite dans une maison de convalescence. Elle y est restée quinze ans. Pendant quinze ans, elle a préparé quotidiennement une fête à l'Hôtel del Coronado. C'était sa désillusion ; elle se préparait tous les jours mais les invités ne venaient jamais. Elle est finalement morte. Qui sait - peut-être que c'était le jour où ils sont finalement arrivés.
L'index de l'intention
« Comment est-ce que je pourrais vous décrire ? », demandai-je à Castaneda.
C'était le crépuscule dans le parc Roxbury. Le cognement distant et pondéré d'une balle de tennis mitraillait un écran arrière solide.
Sa voix devint absurdement onctueuse. Il était Fernando Rey, le bourgeois narcissique - avec juste un soupçon de Laurence Harvez. Il dit : « Tu pourrais dire que je ressemble à Lee Marvin.
« Une fois j'ai lu un article dans l'Esquire à propos du tremblement de terre en Californie. La première phrase était : ‘Lee Marvin a peur.' A chaque fois que quelque chose ne va pas, tu peux m'entendre dire : Lee Marvin a peur. »
Nous nous sommes mis d'accord pour que je décrive Castaneda comme un homme en fauteuil roulant, avec un très beau torse et de très beaux bras ‘coupés'. J'aurais pu dire qu'il portait une fragrance de chez Bijan et de longs cheveux encadrant délicatement un visage semblable à celui du jeune Foucault.
Il commença à rire : « Une fois, j'ai rencontré cette femme qui donnait des séminaires sur Castaneda. Quand elle se sentait déprimée, elle avait un truc - une façon de sortir de cet état. Elle se disait : ‘Carlos Castaneda ressemble à un serveur mexicain'.
« C'est tout ce qui pouvait la tirer de cet état. Carlos Castaneda ressemble à un serveur mexicain ! - instantanément rafraîchie. Fascinant ! Comme c'est triste. Mais pour elle, c'était aussi bon que du prozac ! »
J'avais à nouveau feuilleté ses livres et voulais le questionner à propos de ‘l'intention'. C'était un des concepts les plus abstraits, les plus prévalents de son monde. Ils parlaient d'intentionner la liberté, d'intentionner le corps d'énergie - ils parlaient même d'intentionner l'intention.
« Je ne comprends pas l'intention », dis-je.
« Tu ne comprends rien du tout », répliqua Castaneda.
J'étais déconcerté. Il continua : « Aucun d'entre nous ne le comprend ! Nous ne comprenons pas le monde, nous ne faisons que le manier - mais nous le manions avec beauté.
« Alors quand tu dis ‘Je ne comprends pas', c'est juste un slogan. Tu n'as jamais compris quoi que ce soit pour commencer à t'en servir. »
Je me sentais d'humeur à argumenter. Même la sorcellerie avait une ‘définition fonctionnelle'. Pourquoi ne pouvait-il pas en donner une pour l'intention ?
« Je ne peux pas te dire ce qu'est l'intention. Je ne le sais pas moi-même. Ce serait juste faire une nouvelle catégorie indexicale. Nous sommes des taxonomistes - comme nous aimons garder des index ! Une fois, don Juan m'a demandé : ‘C'est quoi une université ?' Je lui ai dit que c'était une école pour enseignement supérieur. Il a dit : ‘Mais qu'est-ce qu'une école pour enseignement supérieur ?' Je lui ai dit que c'était un endroit où les gens se rencontraient pour apprendre. Il m'a dit : ‘Un parc ? Un champ ?' Il m'a eu.
« J'ai réalisé que l'université avait une signification différente pour celui qui paye des taxes, pour l'enseignant, pour l'étudiant. Nous n'avons aucune idée de ce qu'est l'université ! C'est une catégorie indexicale, comme la montagne ou l'honneur. Nous n'avons pas besoin de savoir ce qu'est l'honneur pour faire avec. Alors fais avec l'intention. Fais de l'intention un index.
« L'intention est simplement la conscience d'une possibilité - de l'occasion d'avoir une occasion. C'est une des forces pérennes de l'univers que nous n'appelons jamais - en s'accrochant à l'intention du monde des sorciers, tu te donnes l'occasion d'avoir une occasion. Tu ne t'accroches pas au monde de ton père, le monde d'être enterré à six pieds sous terre. Aies l'intention de bouger ton point d'assemblage.
« Comment ? En en ayant l'intention ! De la pure sorcellerie. »
Je répliquai : « Y aller, sans comprendre. »
Il dit : « Certainement ! L'intention est juste un index - plus fallacieux, mais hautement utilisable. Tout comme ‘Lee Marvin a peur'. »
Le syndrome du pauvre bébé
Castaneda : « Je rencontre tout le temps des gens qui meurent d'envie de me raconter leurs histoires d'abus sexuels. Un gars m'a dit que lorsqu'il avait dix ans, son père lui avait attrapé la bite et lui avait dit : ‘ C'est pour baiser !' Cela l'a traumatisé pendant dix ans ! Il a dépensé des centaines de dollar en psychanalyse. Sommes-nous si vulnérables ? Connerie. Nous sommes là depuis cinq millions d'années ! Mais cela le définissait : Il était victime d'un abus sexuel. De la merde.
« Nous sommes tous des pauvres bébés.
« Don Juan m'a forcé à examiner comment je me racontais aux autres quand je voulais me sentir désolé pour moi-même. C'était mon ‘unique truc'. Nous avons tous un truc que nous apprenons très tôt, et que nous répétons jusqu'à notre mort. Si nous sommes très imaginatifs, nous en avons deux. Allume la télévision et écoute ce qui se dit dans les émissions : des pauvres bébés jusqu'à la fin.
« Nous aimons le Christ saignant, cloué à la croix. C'est notre symbole. Personne ne s'intéresse au Christ qui a été ressuscité et qui a fait son ascension vers le paradis. Nous voulons être des martyrs, des perdants ; nous ne voulons pas gagner. Des pauvres bébés, priant le pauvre bébé. Quand l'homme est tombé à genoux, il est devenu le trou du cul qu'il est aujourd'hui. »
Les confessions d'un drogué de la conscience
Castaneda a longtemps évité les drogues psychotropes, bien qu'elles aient été une énorme part de son initiation au monde du nagual. Je lui demandai ce qu'il en était. Il dit : « Etant un mâle, j'étais très rigide - mon point d'assemblage était fixe. Don Juan n'avait pas de temps, alors il a employé des mesures désespérées. »
« C'est pour ça qu'il vous a donné des drogues ? Demandai-je. Pour déloger votre point d'assemblage ? »
Il opina, disant : « Mais avec les drogues, il n'y a pas de contrôle ; il se déplace au hasard. »
Je demandai : « Est-ce que ça veut dire qu'à un moment, vous avez été capable de bouger votre point d'assemblage et rêver sans l'usage de drogues ? »
« Certainement ! Répliqua t-il. C'était la façon de faire de don Juan. Vois-tu, Juan Matus n'en avait rien à foutre de ‘Carlos Castaneda'. Il s'intéressait à cet autre être, le corps d'énergie - ce que les sorciers appellent le double. C'était ça qu'il voulait réveiller.
« Tu utilises ton double pour rêver, pour naviguer dans la seconde attention. C'est ce qui t'amène à la liberté. ‘Je fais confiance au double pour accomplir son devoir', disait don Juan. ‘Je ferai tout pour ça - pour l'aider à se réveiller.' J'en frissonnais.
« Ces personnes le faisaient pour de vrai. Ils ne sont pas morts en pleurant leurs mères - en pleurant pour une chatte. »
Sur le chemin du retour, je formulai une question.
« Comment c'était, je veux dire, la première fois que vous avez bougé votre point d'assemblage sans drogues ? »
Il s'arrêta un moment, puis bougea sa tête d'un côté et de l'autre. « Lee Marvin a eu très peur ! » Il ria. « Une fois que tu commences à briser les barrières du normal, de la perception historique, tu penses que tu es fou. Là tu as besoin du nagual, juste pour rire. Tes peurs s'éloignent tandis qu'il rie. »
Le serpent à plumes
Castaneda : « Je les ai vu partir - don Juan et son groupe, un troupeau entier de sorciers. Ils sont allés dans un endroit libre d'humanité et de la compulsive adoration pour l'homme. Ils ont brûlé de l'intérieur. Ils ont créé un mouvement en partant, ils appellent cela le serpent à plumes. Ils sont devenus énergie ; même leurs chaussures. Ils ont fait un dernier tour, un dernier passage, pour voir ce monde exquis pour la dernière fois. Ooh-woo-woo ! J'ai des frissons - je tremble. Un dernier tour...seulement pour mes yeux.
« J'aurais pu partir avec eux. Quand don Juan est parti, il a dit : ‘Cela me demande toutes mes tripes de partir. J'ai besoin de tout mon courage, de tout mon espoir - sans attentes. Pour rester en arrière, tu auras besoin de tout ton espoir et de tout ton courage.'
« J'ai fait un magnifique saut dans l'abîme et me suis réveillé dans mon bureau, près de Tiny Nailor.
« J'ai interrompu le flux de ma continuité psychologique : Ce qui s'est réveillé dans ce bureau ne pouvait pas être le ‘moi' que je connaissais linéairement. C'est pourquoi je suis le nagual.
Le nagual est une non entité - pas une personne. A la place de l'ego se trouve autre chose, quelque chose de très ancien. Quelque chose qui observe, détaché - quelque chose d'infiniment moins engagé avec le Moi. Un homme avec un ego est conduit par ses désirs psychologiques.
Le nagual n'en a aucun. Il reçoit des ordres d'une source ineffable qui ne peut être remise en question. C'est la compréhension finale : Le nagual, à la fin, devient un conte, une histoire. Il ne peut pas se sentir offensé, jaloux, possessif - il ne peut rien être. Mais il peut raconter des histoires de jalousie et de passion.
La seule chose que craint le nagual est la tristesse ontologique. [ontologique : qui se rapporte à la science de l'être en général]
Pas la nostalgie pour les bons moments - ça c'est de l'égomanie. La tristesse ontologique est quelque chose de différent. Il existe une force pérenne dans l'univers, comme la gravité, et le nagual la ressent. Ce n'est pas un état psychologique. C'est une confluence de forces qui s'unissent pour tabasser ce pauvre microbe qui a vaincu son ego. On ressent cela quand il n'y a plus aucun attachement. Tu le vois venir, puis tu sens que c'est sur toi.
La solitude du répliquant
Castaneda adorait les films, il y a 10 000 ans - à l'époque où il y avait des séances nocturnes au Vista à Hollywood - quand il apprenait le critère pour être mort. Il n'y va plus, mais les sorcières y vont encore. C'est une diversion à leurs activités étranges et épiques - une sorte de safe-sexe de rêve. Mais pas vraiment.
Il me dit : « Tu sais, il y a une scène dans Blade Runner qui nous a vraiment touché. L'écrivain ne sait pas ce qu'il dit mais il a touché quelque chose. Le répliquant parle à la fin : ‘ Mes yeux ont vu des choses inconcevables.' Il parle des constellations - ‘J'ai vu une attaque de vaisseaux sur Orion'- des non sens, des insanités. C'était le seul défaut pour nous, parce que l'écrivain n'a rien vu du tout. Mais ensuite le dialogue devient magnifique. Il pleut, et le répliquant dit : ‘ Et si tous ces moments se perdaient dans le temps...comme des larmes dans la pluie ?'
« C'est une question très sérieuse pour nous. Ces moments peuvent n'être que des larmes dans la pluie - oui. Mais vous faites de votre mieux monsieur. Vous faites de votre mieux et si votre mieux n'est pas suffisant, alors merde. Si votre mieux n'est pas suffisant, que Dieu lui-même aille se faire mettre. »
Une annotation pour les féministes
Avant que je ne le rencontre une dernière fois, j'avais pris rendez-vous avec la mystérieuse Carol Tiggs pour le petit déjeuner. Vingt ans auparavant, elle avait ‘sauté' avec le clan de don Juan Matus dans l'inconnu.
De manière inimaginable, elle était revenue, provoquant d'une certaine façon un véritable spectacle de rue de sorciers. Je me sentais de plus en plus anxieux à propos de notre rendez-vous imminent. La Grande Question apparaissait à chaque instant - « Mais où étiez-vous durant ces dix années ? », de manière fugace. Je sentais que j'étais sur la piste ; Carol Tiggs faisait signe de la main depuis le wagon de queue.
Dans un univers de dualité, Tiggs et Castaneda sont des contreparties énergétiques. Ils ne sont pas ensemble dans le monde comme mari et femme. Ils ont une énergie double ; pour un voyant, leurs corps d'énergie apparaissent comme deux œufs lumineux au lieu d'un seul. Cela ne les rend pas meilleurs que Donner-Grau ou Abelar ou quiconque - au contraire. Cela leur donne la prédilection, comme l'a dit une fois Juan Matus, d'être « doublement des trous du cul. »
Jusqu'à aujourd'hui, Castaneda n'a écrit que sur le monde de don Juan, jamais sur le sien. Mais « L'Art de Rêver » est parcouru par la présence sombre et étrange de Carol Tiggs - et il y règne des récits à faire dresser les cheveux sur la tête, sur ses excursions dans la seconde attention, notamment le sauvetage précipité d'un « être sensible d'une autre dimension », qui prend la forme d'une petite fille angulaire, au regard dur comme l'acier, appelé l'éclaireur bleu.
J'étais sur le point de partir quand le téléphone sonna. J'étais sûr que c'était Tiggs qui appelait pour annuler. C'était Donner-Grau.
Je lui racontai un rêve que j'avais fait le matin. J'étais avec Castaneda dans un magasin de souvenirs appelé La Piste du Coyote. Elle s'en foutait ! Elle dit que les rêves normaux étaient juste des « masturbations sans intérêt. » Cruelle sorcière sans cœur.
Elle dit : « Je voulais ajouter quelque chose. Les gens me disent : ‘ Vous rabaissez le féminisme - le leader de ce groupe était don Juan Matus et maintenant le nouveau nagual est Carlos Castaneda - pourquoi c'est toujours un mâle ?'
« Hé bien, la raison pour laquelle ces hommes sont les leaders est une question d'énergie - pas parce qu'ils en savent plus ou qu'ils sont meilleurs.
« Tu vois, l'univers entier est femelle ; le mâle est bichonné parce qu'il est unique. Carlos ne nous guide pas dans ce que nous faisons dans le monde, mais dans le rêve.
« Don Juan utilisait cette horrible phrase. Il disait que les femmes sont des chattes cinglées - ce n'était pas péjoratif. C'est précisément parce que nous sommes cinglées que nous avons une facilité pour rêver. Les mâles sont rigides de partout. Mais les femmes n'ont pas de sobriété, pas de structure, pas de contexte ; dans la sorcellerie, c'est ce que le mâle fournit. Les féministes deviennent enragées quand je dis que les femelles sont implicitement complaisantes, mais c'est vrai ! C'est parce que nous recevons la connaissance directement. Nous n'avons pas besoin d'en parler sans arrêt - c'est le processus du mâle.
« Sais-tu ce qu'est le nagual ? Le mythe du nagual ? C'est qu'il y a des possibilités illimitées pour chacun d'entre nous, pour être autre chose que ce pour quoi nous avons été élevés. Tu n'es pas obligé de suivre le chemin de tes parents. Que j'y parvienne ou pas est immatériel. »
Pour tes yeux seulement
Juste après avoir raccroché, le téléphone sonna à nouveau. Carol Tiggs appelait pour annuler. J'espérais ressentir un soulagement mais je me sentis abattu.
J'avais parlé à des gens qui avait assisté à sa conférence à Maui et en Arizona. Ils disaient qu'elle était fantastique ; qu'elle tenait la salle en haleine ; qu'elle faisait une super imitation d'Elvis. « Je suis désolée que nous ne puissions pas nous rencontrer », dit-elle. Au moins elle semblait sincère. « J'attendais cela avec impatience. »
Je répondis : « Ce n'est pas grave. Je vous verrai à l'une de vos conférences. »
« Oh, je ne pense pas refaire ça avant un moment. » Il y eut une pause.
Elle dit : « J'ai quelque chose pour toi. »
« Est-ce que c'est la lumière qui sort de vos seins ? »
Elle hésita un moment puis éclata en cascades de rire.
Elle dit : « Quelque chose de beaucoup plus dramatique. »
Je ressentis un tiraillement au fond de l'estomac.
Elle continua en disant : « Tu sais, on dit toujours que les gens ont cette scission entre le corps et l'esprit - ce déséquilibre, ce problème corps-esprit. Mais la vraie dichotomie se situe entre le corps physique et le corps d'énergie. Nous mourons sans avoir jamais réveillé ce double magique, et à cause de cela, il nous hait.
« Il nous hait tellement qu'il finit par nous tuer. C'est tout le secret de la sorcellerie : accéder au double pour accomplir le vol abstrait. Les sorciers sautent dans le vide de la perception pure avec leur corps d'énergie. »
Une autre pause. Je me demandais si c'était tout ce qu'elle allait dire. J'étais sur le point de parler mais quelque chose maintint mes mots sous contrôle.
« Il y a une chanson que don Juan trouvait magnifique - il disait que le parolier l'avait écrite avec beaucoup de justesse. Don Juan substitua un mot pour la rendre parfaite. Il plaça ‘liberté' là où le compositeur avait écrit ‘amour. »
Puis la récitation fantomatique commença :
Tu ne vis que deux fois
A ce qu'il semble.
Une fois pour toi
Et une fois pour tes rêves.
Tu t'égares au fil des ans
Et la vie semble apprivoisée.
Jusqu'à ce qu'un rêve apparaisse
Et son nom est Liberté.
Et Liberté est un étranger
Qui t'attire
Ne penses pas au danger
Ou l'étranger s'en ira.
Ce rêve est pour toi
Alors payes-en le prix.
Fais que ce rêve devienne réalité...
(De « Tu ne vis que deux fois » par John Barry et Leslie Bricusse)
Elle garda le silence un moment.
Puis elle dit : « Fais de beaux rêves », parodiant le caquet d'une sorcière, et raccrocha.
Le chatouillement du nagual
A mesure que les jours refroidissaient, il était facile de ressentir du regret - à propos de tout, même du prozac. Et si Castaneda n'inventait rien ? Si c'est vrai, alors tu es vraiment dans le pétrin.
Nous nous sommes vus pour la dernière fois un jour froid, à la plage, près du ponton. Il dit qu'il ne pouvait pas rester très longtemps. Il était désolé que je n'aie pas pu rencontrer Carol Tiggs. Une autre fois. Je sentais un peu plus le pauvre bébé - Damned, je veux juste être aimé. J'étais aussi effrayé que Lee Marvin ; j'étais Rutger Hauer avec une écuelle en étain ; Un Jésus du Kilomètre Miraculeux braillant. Et Jésus regardait tous les gens et disait : J'en ai tellement marre.
Je dis : « Racontez moi la dernière fois où vous avez ressenti de la nostalgie. »
Il répondit sans hésitation.
« Quand j'ai dû dire au revoir à mon grand-père. Il était mort depuis longtemps à cette époque. Don Juan me dit qu'il était temps de dire au revoir : je me préparais à un long voyage, sans retour. ‘ Tu dois dire au revoir', m'a-t-il dit, ‘parce que tu ne va jamais revenir.' J'ai conjuré mon grand-père en face de moi - je l'ai vu, parfaitement en détails. Une vision totale de lui. Ses yeux dansaient. Don Juan me dit : ‘Dis au revoir, à jamais.' Oh l'angoisse ! C'était le moment de laisser tomber la bannière, et je l'ai fait. Mon grand-père est devenu une histoire. Je l'ai raconté des centaines de fois. »
Nous marchâmes jusqu'à sa voiture.
Il dit : « Je sens un chatouillement dans mon plexus solaire. Cela veut dire qu'il sera bientôt temps de partir. » Il frissonna avec délice. « Que c'est exquis ! »
Tandis qu'il mettait le contact, il me dit à travers la fenêtre : « Au revoir, illustre gentleman ! »
La diminution des lumières
J'avais entendu dire qu'une conférence allait avoir lieu à San Francisco. J'étais en train de finir d'écrire sur eux mais je décidai d'y aller. Pour visser un bouchon, pour ainsi dire.
L'auditorium était dans un parc industriel de la Silicon Valley. Son avion était en retard ; lorsqu'il entra, le hall était rempli. Il parla avec éloquence durant trois heures sans faire de pause. Il répondit aux questions avec provocation, sollicitation, et évitement. Personne ne bougea.
A la fin, il parla de tuer l'ego. « Don Juan avait une métaphore : ‘Les lumières diminuent, les musiciens rangent leurs instruments. Il n'y a plus de temps pour danser : il est temps de mourir.' Juan Matus disait qu'il y avait un temps infini, et pas de temps du tout - cette contradiction, c'est la sorcellerie. Vivez ! Vivez pleinement. »
Un jeune homme de l'audience se leva.
« Mais comment pouvons-nous faire cela sans l'aide de quelqu'un comme don Juan, Comment pouvons-nous faire ça sans se joindre à vous ? »
« Personne ne se joint à nous. Il n'y a pas de gourous. Nous n'avons pas besoin de don Juan », dit-il avec emphase. « J'avais besoin de lui - afin que je puisses vous l'expliquer. Si vous voulez la liberté, vous avez besoin de décision. Nous avons besoin d'une masse dans le monde ; nous ne voulons pas être des masturbateurs.
« Si vous récapitulez, vous réunirez de l'énergie - nous vous trouverons.
Mais vous avez besoin de beaucoup d'énergie. Et pour cela, vous avez besoin de travailler très dur. Alors, suspendez votre jugement et saisissez l'option. Faites-le.
« Don Juan disait : ‘L'un d'entre nous est un trou du cul. Et ce n'est pas moi.' » Il fit une pause. « C'est ce que je suis venu vous dire aujourd'hui. » Tout le monde explosa de rire et se leva en applaudissant tandis que Castaneda quittait la salle par la porte de derrière.
Je voulais le poursuivre, lui crier : « S'il vous plaît, aimez-moi ! » Cela aurait fait une bonne blague. Mais j'avais oublié mon écuelle en étain.
Je marchais sur le trottoir, sur les bords d'une flaque dans l'obscurité. Une brise légère dispersa les fragiles feuilles sur ses bords. Une de nos conversations me revint - il avait parlé d'amour. J'entendis sa voix et m'imaginais dans le wagon de queue, me tournant doucement pour faire face aux mots qui avançaient...
Il avait dit : « Je suis tombé amoureux quand j'avais neuf ans. J'ai vraiment trouvé mon autre Moi. Vraiment. Mais ce n'était pas mon destin. Don Juan me dit que j'aurais dû être statique, immobile. Mon destin était dynamique. Un jour, l'amour de ma vie - cette fille de neuf ans ! - déménagea. Ma grand-mère me dit : ‘Ne sois pas lâche, retrouve-la !'
« J'aimais ma grand-mère mais je ne lui ai jamais dit, parce qu'elle m'embarrassait - je pensais qu'elle avait un défaut de prononciation. Elle m'appelait ‘afor' au lieu de ‘amor'. C'était juste un accent étranger, mais j'étais très jeune, je ne savais pas.
« Ma grand-mère fourra un tas de pièces dans ma main. ‘ Vas la retrouver ! Nous la cacherons et je l'élèverai !' Je pris l'argent et m'apprêtai à partir. Un instant après, l'amant de ma grand-mère murmura quelque chose à son oreille. Elle se tourna vers moi, avec un regard vide. ‘Afor, dit-elle, afor, mon précieux chéri...' Et elle reprit l'argent. ‘Je suis désolée mais nous manquons de temps.' Et j'oubliai toute l'histoire - c'est grâce à don Juan que je l'ai retrouvée, des années plus tard.
« Cela me hante. Quand je sens le chatouillement - et l'horloge qui dit qu'il est minuit moins le quart - j'ai des frissons ! Je tremble, jusqu'à ce jour !
« ‘Afor...mon chéri. Nous manquons de temps.' »
Détails Magazine, Mars 1994
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Publié à 09:48 le 3 July 2007 dans Carlos Castaneda interviews |
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Une conversation étonnante avec le mystérieux homme magique
Los Angeles Times – décembre 1995
Par Benjamin Epstein
Lorsque Benjamin Epstein rattrapa Carlos Castaneda à Anaheim pour lui demander si celui-ci accepterait de faire une interview, Castaneda l’invita spontanément à rejoindre son groupe pour le déjeuner. Au cours de la conversation, autour d’un sandwich au fromage fondu, accompagné de bacon et de frites, Castaneda fut agréable et spontané.
Voici un aperçu de ce qu’il dit :
Pourquoi ne permettez-vous pas d’être photographié ou enregistré ?
Un enregistrement est une façon de vous figer dans le temps. La seule chose qu’un sorcier ne fera, c’est stagner. Un monde stagnant, une image stagnante, sont l’antithèse du sorcier.
Est-ce que la Tenségrité est le tai-chi toltèque ? Un art martial mexicain ?
La Tenségrité est en dehors des limitations politiques. Le Mexique est une nation. Se réclamer d’une certaine origine est absurde. Comparer la Tenségrité avec le yoga ou le tai-chi n’est pas possible. Elle a une origine et un but différents. Son origine est chamanique, son but est chamanique.
Où se place Jésus dans tout ça ? Où est la place de Bouddha ?
Ce sont des idéalismes. Ils sont trop gros, trop gigantesques pour être réels. Ce sont des déités. L’un est le prince du Bouddhisme, l’autre est le fils de Dieu. Les idéalismes ne peuvent pas être utilisés dans un mouvement pragmatique. La différence entre la religion et la tradition chamanique est que les choses avec lesquelles ont à faire les chamans sont extrêmement pragmatiques. Les passes magiques en sont justes un aspect.
C’est ça que vous avez fait durant tout ce temps, des passes magiques ?
Noooonn…J’étais très gras. Don Juan me recommanda une utilisation obsessionnelle des passes magiques pour garder mon corps à un niveau optimum. Donc en termes d’activité physique, oui, c’est ce que nous faisons. Les mouvements forcent la conscience de l’homme à se concentrer sur l’idée que nous sommes des sphères lumineuses, un conglomérat de champs d’énergie maintenus ensemble par une colle spéciale.
Où vivez-vous ?
Je ne vis pas ici. Je ne suis pas du tout là. J’utilise l’euphémisme : « J’étais au Mexique. » Chacun de nous divise son temps entre être ici et être tiré par quelque chose qui n’est pas descriptible, cela fait seulement de nous des visiteurs d’un autre royaume. Mais quand vous commencez à parler de cela, vous avez l’air d’un parfait imbécile.
D’après votre livre « Le Don de l’Aigle », don Juan Matus n’est pas mort, il est parti, il a « brûlé du dedans. » Allez-vous vivre ou allez-vous mourir ?
Puisque je suis un crétin, je suis sûr que je vais mourir. J’espère que j’aurais l’intégrité de partir de la façon dont il est parti, mais il n’y a aucune garantie. J’ai terriblement peur que non. Mais j’espère. Je travaille avec acharnement à ça.
Je me souviens d’un article, il y a au moins dix ans, où on vous appelait « Le Dieu-le-père du New Age. »
C’était le « grand-père » ! Et j’ai pensé, s’il vous plaît, appelez-moi l’oncle, le cousin, mais pas le grand-père ! Oncle Charlie fera l’affaire. Je déteste ça, être le grand-père de quoi que ce soit. Vous n’imaginez pas comme je lutte contre l’âge et la sénilité. J’ai lutté durant 35 ans. Les trois personnes avec qui je travaille ont été là durant 35 ans. Elles ressemblent à des gosses fabuleux. Elles réemploient leur énergie encore et encore afin de rester fluide. Sans fluidité, il n’y a aucun moyen de voyager où que ce soit.
Matus vous a appris à voir. Quand vous me regardez, que voyez-vous ?
J’ai besoin d’être dans une humeur spéciale pour voir. C’est très difficile de voir pour moi. Je dois devenir très sombre, très lourd. Si j’ai le cœur léger et que je vous regarde, je ne vois rien. Puis, je me retourne et je la vois, et qu’est-ce que je vois ? « J’ai rejoins la Marine pour voir le monde, et qu’est-ce que je vois ? Je vois la mer ! » Je sais plus que ce que je voudrais savoir. C’est l’enfer, vraiment. Si vous voyez trop, vous devenez insupportable.
Talia Bey, l’organisatrice des séminaires et la présidente de Cleargreen semble être assez proche de vous. Êtes-vous en couple ?
Nous sommes des êtres ascétiques. Pas de relations d’ordre sexuel. C’est très difficile, une manœuvre très difficile pour nous. Don Juan me recommandait de conserver mon énergie, car je n’ai pas beaucoup d’énergie. Je ne fus pas conçu dans des conditions de grande passion sexuelle. La plupart des gens ne le sont pas…Talia est née avec suffisamment d’énergie pour qu’elle puisse faire ce qu’elle veut.
Est-ce que les gens mariés peuvent faire ce qu’ils veulent ?
Cette question est très souvent soulevée, et c’est une question d’énergie. Si vous savez que vous n’avez pas été conçu dans un état de véritable excitation, alors non. A un certain niveau, cela n’a pas d’importance que les gens soient mariés ou pas. Mais avec le démarrage de la Tenségrité, on ne sait pas vraiment ce qui va se passer.
Vous ne savez pas ce qui va se passer ?
Comment pourriez-vous le savoir ? C’est une implication de notre système syntaxique. Notre syntaxe nécessite un début, un développement et une fin. J’étais, je suis, je serai. Nous sommes piégés là-dedans. Comment pourrions-nous savoir…de quoi vous serez capable si vous avez suffisamment d’énergie ? C’est la question. La réponse est que vous allez être capable de choses stupéfiantes, beaucoup plus excitantes que ce que nous pouvons faire à présent, sans aucune énergie…Don Juan Matus me recommandait d’être prudent avec l’énergie, parce qu’il m’entraînait pour quelque chose. Mais je ne savais pas pour quoi…
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