Le rendez-vous magique
Interviews, compte-rendus de séminaires et notes sur la Tenségrité et les Passes Magiques


Accueil
Qui suis-je ?
Livre d'or
Archives
Mes amis

Album photos

Rubriques

Carlos Castaneda conférences
Carlos Castaneda interviews
Carol Tiggs
Florinda Donner Grau
Instructeurs de Tenségrité
Journal la voie du guerrier
La Lune du Traqueur
Les Règles
Los Angeles août 1995
Notes de Sorcellerie
Omega Institut
Séminaires de Tenségrité
Taisha Abelar

Menu

Active Recapitulation
Ambre bleu
Cleargreen
Visions chamaniques
Forum Tenségrité


Journal d'herméneutique appliquée

                    

 

                 

 

 

                          Numero 1 - Volume 1
                Los Angeles, janvier 1996


Qu'est-ce que l'herméneutique ?

        L'herméneutique a d'abord été une méthode pour interpréter les textes sacrés, essentiellement les textes bibliques. Plus tard, elle s’est étendue à l'interprétation des textes littéraires et des textes en général, et finalement, c'est aujourd'hui une méthode philosophique qui traite de l'interprétation des aspects historiques, sociaux, psychologiques, etc., de notre monde.

        On dit que c’est une méthode parce que c'est une manière, un mode opératoire, une façon systématique pour aborder un sujet d’investigation. L'herméneutique, en tant que méthode philosophique, cherche à examiner les bases qui structurent les différents aspects de notre monde, et à dévoiler, à exposer leurs présuppositions.
Ce que nous proposons de faire dans ce journal d'herméneutique appliquée, c'est d’adopter le point de vue exposé par don Juan Matus, un sorcier indien Yaqui du Mexique, et de décrire la manière dont lui et d'autres sorciers comme lui interprétaient les aspects sociaux, historiques, psychologiques, etc., de leur monde.

        De là notre intention de faire ressortir l’idée de sens pratique des sorciers, par opposition aux pensées purement abstraites d'une méthode philosophique ; et par conséquent, notre proposition de l'appeler un journal d'herméneutique appliquée.

La voie du guerrier vue comme comme un paradigme philosophico-pratique


Une premisse de la voie du guerrier sera discutée dans chacune de nos éditions.

        NOUS SOMMES DES PERCEVEURS. C'est la première prémisse de la voie du guerrier, dans la forme sous laquelle don Juan Matus l'a enseignée à ses disciples. Cela ressemble à une déclaration tautologique : la réaffirmation de l'évidence ; quelque chose comme dire un chauve est quelqu'un qui n'a pas de cheveux, mais ce à quoi nous avons affaire ici n'est pas une tautologie. Dans le monde des sorciers, cela se réfère au fait que nous sommes des organismes dont la tendance de base est la perception. Nous sommes des perceveurs, et cela, selon les sorciers, est la seule source à partir de laquelle nous pouvons établir notre stabilité et obtenir notre orientation dans le monde.

        Don Juan Matus disait à ses disciples que les êtres humains en tant qu'organismes accomplissent une manœuvre prodigieuse qui, malheureusement, donne à la perception une fausse façade ; ils prennent l'influx de l'énergie pure et la transforment en données sensorielles, qu'ils interprètent suivant un système d'interprétation strict que les sorciers appellent la forme humaine. C'est cet acte magique d'interpréter l'énergie pure qui produit la fausse façade : la conviction particulière de notre part que notre système d'interprétation est tout ce qui existe. Don Juan expliquait qu'un arbre, tel que nous connaissons l’arbre, est plus de l'interprétation que de la perception.

 

        Il disait que pour traiter avec un arbre, tout ce que nous avions besoin c'était un coup d'œil superficiel qui ne nous apprenait pas grand chose. Le reste était un phénomène qu'il décrivait comme l'appel de l'intention : l'intention de l'arbre. C’est à dire, l'interprétation des données sensorielles provenant de ce phénomène spécifique que nous appelions "arbre".

        Et tout comme dans cet exemple, le monde entier est pour nous composé d'un répertoire infini d'interprétations où nos sens jouent un rôle minime. En d'autres mots, seul notre sens visuel prend contact avec l'influx d'énergie qui est l'univers, et il le fait d'une manière vraiment minimale. Les sorciers soutiennent que la plus grande partie de notre activité perceptive est de l'interprétation ; ils soutiennent que les êtres humains sont le genre d'organismes qui ont besoin d'un apport infime de véritable perception pour créer leur monde, ou que le peu qu'ils perçoivent est suffisant pour alimenter leur système d'interprétation. Prétendre que nous sommes des perceveurs est une tentative de la part des sorciers pour nous renvoyer à notre origine ; pour nous renvoyer à ce que devrait être notre état originel : la perception.


Questions à propos de la voie du guerrier


Qui sont les chacmools ?

        Une des questions qui a été posée avec une remarquable insistance a à voir avec les trois personnes qui ont enseigné aux séminaires et dans les ateliers : Kylie Lundahl, Reni Murez et Nyei Murez. Elles sont appelées "les chacmools". C'est un terme emprunté à l’appellation de certaines représentations humaines monumentales trouvées dans les pyramides de Tula et du Yucatan au Mexique. Les archéologues ont classé ces représentations monumentales d'hommes allongés comme des brûleurs d'encens installés aux portes des pyramides, mais don Juan Matus croyaient qu'elles étaient des représentations de guerriers gardiens qui protégeaient les pyramides en tant que sites de pouvoir.

        Ces représentations furent d'abord rencontrées dans la ville maya de Chacmool, de là le nom de "chacmool". Les trois personnes mentionnées ci-dessus entrent dans cette catégorie générale de guerrier gardien. Cependant, il est faux de croire que ces trois personnes représentent à elles seules cette catégorie de guerrier. Depuis, c'est à elles qu'a incombé la responsabilité de soutenir l'idée de guerrier gardien. N'importe lequel d'entre nous qui accepte la responsabilité de garder quelque chose devient, ipso facto, un chacmool. Carlos Castaneda, en tant que chef nominal de notre entreprise de liberté, est notre chacmool à tous, et dans la même mesure, il en est de même pour Carol Tiggs.

        Néanmoins, c'est à Kylie Lundahl, Reni Murez et Nyei Murez qu'a incombé la tâche d'être les premières à appliquer à la vie quotidienne certains mouvements appelés passes magiques découverts et développés par les chamans qui vivaient au Mexique dans les temps anciens ; elles ont aussi eu la joie et l'honneur d'avoir pu présenter ces passes magiques au public en général. Et il semblerait que cet acte de les avoir rendues publiques les ait libérées ; il semblerait aussi que cela ait coupé leur lien avec la propre-importance qui régit les affaires de la vie quotidienne. Théoriquement, la Tenségrité devrait apporter la liberté à ceux qui la pratique, et les trois chacmools connus des participants de nos séminaires et ateliers devraient bénéficier de cette situation. Pourtant, la nouveauté qui consiste à livrer à la consommation publique quelque chose d'aussi secret que les passes magiques a été la chausse-trappe que nous n'avions pas les moyens de prévoir.

        Après les salutations et les adieux à leur audience, aux séminaire et atelier du 9 et 10 décembre 1995, les trois femmes vont s’orienter vers une autre strate de l'activité multi-niveaux qu'est la voie du guerrier. Elles se sépareront pour confronter leur discipline à des situations indéterminables.

Carnet de route de la Tenségrité

 

Qu'est-ce que la tenségrité ?

        Une autre question qui a été posée est "Qu'est-ce que la Tenségrité ?". La Tenségrité est la version moderne de certains mouvements appelés "passes magiques" développés par les chamans indiens qui vivaient au Mexique dans les temps précédents la Conquête Espagnole.

        "Les temps précédents la Conquête Espagnole" est un expression utilisée par don Juan Matus, un sorcier indien Mexicain qui a introduit Carlos Castaneda, Carol Tiggs, Florinda Donner-Grau et Taisha Abelar au monde cognitif des chamans qui vivaient au Mexique, il y a de ça 7000 ou 10000 ans, selon don Juan.

        Don Juan a expliqué à ses quatre disciples que ces chamans, ou sorciers, comme il les appellait, avaient découvert au travers de pratiques qu'il ne pouvait pas sonder, qu'il était possible pour les êtres humains de percevoir l'énergie directement comme elle s'écoulait dans l'univers. En d'autres mots, ces sorciers soutenaient, selon don Juan, que n'importe qui d'entre nous pouvait arrêter, pour un moment, de transformer l'influx d'énergie en données sensorielles appartenant au genre d'organisme que nous étions (dans notre cas nous sommes des singes). Les sorciers affirment que transformer l'influx d'énergie en données sensorielles crée un système d'interprétation qui transforme l'énergie fluide de l'univers en ce monde quotidien que nous connaissons.

        Don Juan expliqua encore qu'une fois que ces sorciers des temps anciens eurent établi la validité de la perception directe de l'énergie, qu'ils appelèrent voir, ils procédèrent à son affinement en l'appliquant à eux-mêmes, c’est-à-dire qu'ils se percevaient mutuellement, quand ils le voulaient, comme un conglomérat de champs d'énergie. Perçus de cette façon, les êtres humains apparaissent à celui qui voit comme de gigantesques sphères lumineuses. La taille de ces sphères lumineuses est de la largeur des bras étendus.

        Quand les êtres humains sont perçus comme des conglomérats de champs d'énergie, un point d'intense luminosité peut être aperçu à la hauteur des omoplates, à une longueur de bras en arrière, dans le dos. Les voyants des temps anciens qui découvrirent ce point de luminosité l'appelèrent "le point d'assemblage", parce qu'ils conclurent que c'était là que la perception était assemblée. Ils remarquèrent, aidés par leur voir, que sur ce point de luminosité, dont la localisation est homogène pour l'humanité, convergeaient des milliards de champs d'énergie sous la forme de filaments lumineux qui constituaient globalement l'univers. Une fois qu'ils ont convergé là, ils deviennent des données sensorielles, qui sont utilisables par les êtres humains en tant qu'organismes.

 

        Cette utilisation de l’énergie transformée en données sensorielles était considérée par ces sorciers comme un acte de pure magie : de l'énergie globalement transformée par le point d'assemblage en un véritable monde incluant tout, dans lequel les êtres humains en tant qu'organismes peuvaient vivre et mourir. L'acte de transformer l’influx de l'énergie pure en un monde perceptible fut attribué par ces sorciers à un système d'interprétation. Leur conclusion, fracassante pour eux, bien sûr, mais aussi peut-être pour certains d'entre nous qui ont l'énergie d’ être attentifs, fut que le point d'assemblage n'était pas seulement l'endroit où la perception était assemblée en transformant l'influx de l'énergie pure en données sensorielles, mais l'endroit où l'interprétation des données sensorielles se produisait.

        Leur autre observation fracassante, ensuite, fut que le point d'assemblage était déplacé d'une manière très naturelle et discrète depuis sa position habituelle durant le sommeil. Ils découvrirent que plus le déplacement était grand, plus bizarres étaient les rêves qui l'accompagnaient. De ces observations par voir, ces sorciers passèrent à l'action pragmatique du déplacement volontaire du point d'assemblage. Et ils appelèrent ce résultat final l'art de rêver.

        Cet art était défini par les sorciers comme l'utilisation pragmatique des rêves ordinaires pour créer une entrée dans d'autres mondes par l'acte de déplacer le point d'assemblage à volonté, et de maintenir cette nouvelle position, aussi à volonté. Les observations de ces sorciers en pratiquant l'art de rêver étaient une mixture de raison et de vision de l'énergie directement telle qu'elle s'écoulait dans l'univers. Ils réalisèrent qu'à sa position habituelle, le point d'assemblage était l'endroit où convergeait une portion donnée et minuscule des filaments d'énergie qui constituaient l'univers, mais que si le point d'assemblage changeait de position, dans l'œuf lumineux, alors une minuscule portion différente des champs d'énergie convergeait dessus, donnant comme résultat un nouvel influx de données sensorielles : les champs d'énergie différents des habituels étaient transformés en données sensorielles, et ces champs d'énergie différents étaient interprétés comme un monde différent.

        L'art de rêver devint alors pour ces sorciers la pratique la plus absorbante. Au cours de cette pratique, ils expérimentèrent des états inégalés de prouesses physiques et de bien-être, et dans leur effort pour reproduire ces états pendant leurs heures de veille, ils découvrirent qu'ils étaient capables de les reproduire s'ils suivaient certains mouvements du corps. Leurs efforts culminèrent dans la découverte et le développement d'une multitude de ces mouvements, qu'ils appelèrent passes magiques.

        Les passes magiques de ces sorciers du Mexique ancien devinrent leur possession la plus précieuse. Ils les entourèrent de rituels et de mystères et ne les enseignèrent à leurs initiés que dans le plus grand secret. Ce fut la manière dont don Juan les enseigna à ses disciples. Ses disciples, formant le dernier maillon de sa lignée, arrivèrent à la conclusion unanime que continuer à garder le secret sur les passes magiques allait à l'encontre l'intérêt qu'ils avaient à rendre le monde de don Juan accessible à leurs semblables. Pour cela, ils décidèrent de sortir les passes magiques de l'obscurité.

 

        Et dans ce but, ils créèrent la Tenségrité, qui est un terme propre à l'architecture, qui signifie "la propriété des structures d’armature qui utilisent des composants en tension continue et des composants en compression discontinue, de telle manière que chaque composant opère avec l'efficacité et l'économie maximum."

        C'est une appellation tout à fait approprié parce que c'est un mélange de deux termes : tension et intégrité ; des termes qui suggèrent les deux forces conductrices des passes magiques.



Publié à 04:36 le 18 mars 2007 dans Journal la voie du guerrier
Lien

Journal d'herméneutique appliquée

 


                           Numéro 2 - volume 1
                 Los Angeles, février 1996


Note de l'auteur :

 

        Dans le but d'éclaircir les choses, il est nécessaire que le langage soit utilisé le long de ce journal avec la plus grande portée permise. Donc la discussion philosophique sera rendue aussi formelle que nécessaire. Le discours des sorciers, d'un autre côté, sera présenté tel qu'il nous a été exprimé. La plus grande portée permise du langage entre en vigueur dès cette édition.


Qu'est-ce que l'intentionalité ?


        Dans le premier numéro de ce journal, l'intentionnalité a été définie comme "l'acte tacite de remplir les espaces vides laissés par la perception sensorielle directe, ou l'acte d'enrichir les phénomènes observables au moyen de l'intention." Cette définition est une tentative de rester à l'écart des explications philosophiques standards de l'intentionnalité. Le concept d'intentionnalité est d'une importance capitale pour élucider aussi bien les thèmes de sorcellerie que les sujets sérieux du discours philosophique. La tendance de ce journal -- l'herméneutique appliquée -- est de présenter une révision et une réinterprétation de thèmes propres à la discipline philosophique, thèmes qui se rapprochent de certains autres qui sont propres à la discipline de la sorcellerie.

        Dans la discipline philosophique, l'intentionnalité est un mot qui a d'abord été utilisé par les Scolastiques du Moyen Age pour définir, en termes de gestes naturels et surnaturels, l'intention de Dieu envers sa création et envers la libre volonté de l'homme de choisir ou de rejeter une vie vertueuse ; les Scolastiques venaient d'une école de l'Europe de l'Ouest qui avait développé un système d'enseignement théologique et philosophique basé sur l'autorité des pères de l'église, d'Aristote et de ses commentateurs.

        Le terme intentionnalité a été redéfini à la fin du 19ème siècle par Franz Brentano, un philosophe allemand, dont l'intérêt principal était de trouver une caractéristique qui sépare les phénomènes mentaux des phénomènes physiques. Il disait : "chaque phénomène mental est caractérisé par ce que les Scolastiques du Moyen-Age appelaient l'intentionnel ou l'existence mentale d'un objet, et que nous aimerions appeler la référence à un contenu, le lien direct vers un objet, qui dans notre contexte ne doit pas être compris comme quelque chose de réel. Dans une représentation, quelque chose est représenté, dans un jugement quelque chose est accepté ou rejeté, dans le désir quelque chose est désiré.

 

        Cette existence intentionnelle est particulière aux phénomènes mentaux seulement. Aucun phénomène physique ne montre quelque chose d'équivalent. Et donc, nous pouvons définir les phénomènes mentaux en disant que de tels phénomènes contiennent des objets en eux-même, par la voie de l'intentionnalité."

        Brentano avait compris que c'était la propriété de tous les phénomènes mentaux d'avoir des objets ayant une existence interne, combinée avec la propriété de se référer à ces objets [externes]. Pour lui, donc, seuls les phénomènes mentaux pouvaient contenir de l'intentionnalité. Donc, l'intentionnalité devint la caractéristique irréductible des phénomènes mentaux. Il avançait l'argument que, comme les phénomènes physiques ne pouvaient pas contenir d'intentionnalité, le mental (l'esprit) ne pouvait pas provenir du cerveau.

        Dans la discipline de la sorcellerie, il y a un point d'entrée appelé appeler l'intention. Cela se réfère à la définition de l'intentionnalité qui a été donnée dans ce journal : "l'acte tacite de remplir les espaces vides laissés par la perception sensorielle directe, ou l'acte d'enrichir les phénomènes observables au moyen de l'intention." Les sorciers soutiennent, comme Brentano en avait eu l'intuition, que l'acte d'avoir l'intention n'est pas du domaine du monde physique, c'est-à-dire que cela ne provient pas de l'aspect physique du cerveau ou de tout autre organe. L'intention, pour les sorciers, transcende le monde que nous connaissons. C'est quelque chose comme une vague énergétique, un faisceau d'énergie qui s'attache à nous de lui-même.

Questions à propos de la voie du guerrier


        Il y a deux questions que nous voudrions poser nous-mêmes dans cette édition. La première est :

Quand vais-je commencer à voir ? J'ai pratiqué la Tenségrité avec application, et j'ai récapitulé le plus que je pouvais. Qu'y a-t-il après ?

        Voir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers a été le but premier des sorciers depuis le début de leur quête. Depuis des milliers d'années, selon don Juan, les guerriers se sont efforcés de rompre les effets de notre système d'interprétation et d'être capables de percevoir l'énergie directement. Pour accomplir cela, ils ont développé, durant des millénaires, des procédés graduels très exigeants. Nous ne voulons pas les appeler des "praxies" ou des "procédures", mais plutôt des "manœuvres". En ce sens, la voie du guerrier est une manœuvre éprouvée, conçue pour soutenir les guerriers dans leur but d'aboutir à la possibilité de voir l'énergie directement.

         Au fur et à mesure que seront discutées les différentes prémisses de la voie du guerrier, dans chaque édition de ce journal, et dans la section appelée La Voie du Guerrier Vue comme un Paradigme Philosophico-Pratique, il deviendra évident que les efforts des sorciers ont été dirigés vers la suppression de la prédominance de la propre-importance, comme étant la seule condition pour suspendre les effets de notre système d'interprétation. Les sorciers ont une façon de décrire la suspension de ces effets ; ils l'appellent stopper le monde. Quand ils atteignent cet état, ils voient l'énergie directement.

        La raison pour laquelle don Juan conseillait de s'abstenir de se focaliser sur les traditions et les procédures était que, en pratiquant la Tenségrité, ou en récapitulant ou en suivant la voie du guerrier, les praticiens devaient avoir l'intention de leur changement ; ils devaient avoir l'intention de stopper le monde. Et donc, ce n'est pas simplement suivre les étapes qui compte ; ce qui est d'une suprême importance c'est d'avoir l'intention des effets de la poursuite des étapes.

Me faites-vous quelque chose au travers de la Tenségrité ? Aujourd'hui, je sens quelque chose qui bouge dans mon dos et j'ai peur. J'ai arrêté de pratiquer la Tenségrité jusqu'à ce que vous clarifiez ce point.

        Par expérience, nous avons constaté que ce sont les gens les plus rationnels, tels que les juristes par exemple, ou les psychologues, qui posent ce type de question. Il y a quelques années, Florinda Donner-Grau a fait la déclaration suivante en espagnol à l'une de ses amies, une femme très sérieuse, très cultivée : "Eres tan linda que te queremos robar." "Tu es si charmante que nous voulons te voler." En espagnol cette expression est tout à fait correcte comme expression affectueuse.

        Florinda ne revit son amie qu'un an plus tard, quand celle-ci annonça à Florinda que sur le conseil de son psychiatre elle devait la voir. Elle voulait affronter Florinda et sa cohorte, après un an d'analyse ponctuée de rêves obsédants et récurrents dans lesquels une force inhumaine essayait de la soustraire à sa famille et à ses proches amis. Dans son esprit, cette force inhumaine était, bien entendu, Florinda Donner-Grau et sa cohorte.

        Rien de ceci n'est nouveau pour nous. Chacun de nous a eu les mêmes sentiments et posé la même question à don Juan Matus avec différents degrés de grossièreté. Nous avons tous senti quelque chose bouger dans nos dos. Don Juan disait que c'était un muscle plein de reconnaissance qui avait reçu de l'oxygène pour la toute première fois, après que nous ayons fait les passes magiques. Il nous assurait à tous, nous les plaignants pleins de propre importance, qu'il avait besoin de nous comme il avait besoin d'un trou dans la tête.

 

        Il nous rappelait qu'il avait rendez-vous quotidiennement avec l'infini ; des rendez-vous auxquels il devait se présenter dans un état profond de pureté et de calme, et qu'influencer les autres ne faisait en aucune façon partie de ce besoin de pureté et de calme. Il nous faisait remarquer que l'idée d'être manipulés par quelque force maléfique qui nous tiendrait par le cou, comme des cochons guinéens, était un produit de notre sempiternelle habitude à nous complaire d'être des victimes. Il avait l'habitude de nous sermonner sur un ton moqueur de désespoir, "Il me fait ça, et je ne peux pas m'en sortir."

        La recommandation que don Juan nous faisait, à propos de nos peurs d'être injustement influencés, était une sorte de parodie de l'agitation politique des années soixante, quand le slogan suivant était devenu un axiome des activistes politiques de l'époque : "En cas de doute, brûle [tout]." Et don Juan l'avait transformé en : "En cas de doute, sois impeccable."

        De nos jours, nous comprenons la position de don Juan quand il disait "Il est absolument inconcevable de poursuivre, en restant chargé de doutes, de malentendus et d'injustice, le vrai but de la sorcellerie : un voyage vers l'infini."

        Quand nous entendons nos vieilles complaintes exprimées par quelqu'un d'autre, notre acte d'impeccabilité consiste à assurer le plaignant que nous sommes à la recherche de la liberté et que la liberté est libre ; libre dans le sens où c'est gratuit et libre dans le sens de ne pas être sous l'emprise stupéfiante de la propre importance obsédante et injustifiée.

La voie du guerrier vue comme un paradigme philosophico-pratique

        Dans le précédent numéro de ce journal, la première prémisse de la voie du guerrier a été énoncée comme ceci : Nous Sommes des Perceveurs. Perceveurs a été utilisé à la place de percepteurs. Ce n'était pas une erreur, mais le désir d'étendre l'usage du terme espagnol "perceptor" qui est très actif, pour qu'il y ait une connotation en anglais avec l'urgence d'être des percepteurs [en français, on a traduit l'anglais "perceptor" par "perceveur" et non par "percepteur" pour éviter la signification courante de ce dernier terme].

 

        Dans ce journal d'herméneutique appliquée, la question de rehausser la signification d'un terme en le consolidant avec une signification étrangère se présentera très souvent ; quelque fois même au point d'être forcé de créer un nouveau terme ; non pas pour montrer du snobisme, mais pour le besoin inhérent de décrire des sensations ou des expériences ou des perceptions qui, ou bien n'ont jamais été décrites auparavant, ou bien, si elles l'ont été, se sont échappées de notre connaissance. L'implication en est que notre connaissance, peu importe combien adéquate elle puisse être, reste limitée.

        La seconde prémisse de la voie du guerrier s'énonce ainsi : NOUS SOMMES TELS QUE NOUS AVONS ETE CONÇUS. C'est une des prémisses les plus difficiles de la voie du guerrier ; pas tant à cause de sa complexité ou de sa rareté, mais parce qu'il est presque impossible pour n'importe qui d'entre nous d'admettre certaines conditions nous concernant, conditions dont les sorciers ont été conscients depuis des millénaires.

        La première fois que don Juan a commencé à m'expliquer cette prémisse, j'ai pensé qu'il blaguait, ou qu'il essayait simplement de me choquer. Il me taquinait à propos de mon intérêt affirmé à trouver l'amour, dans la vie. Il m'avait demandé une fois quels étaient mes buts dans la vie. Comme je n'avais pu trouver aucune réponse valable, j'avais répondu en plaisantant à moitié que je voulais trouver l'amour.

        "La recherche de l'amour, pour les gens qui t'ont élevé, se réfère à l'acte sexuel", m'avait dit don Juan à cette occasion. "Pourquoi n'appelles-tu pas un chat un chat ? Tu es en recherche de satisfaction sexuelle, pas vrai ?"

        J'ai contesté, bien sûr. Mais depuis, le sujet est resté pour don Juan une source de taquinerie. Chaque fois que je le voyais, il fallait qu'il trouve ou construise le contexte propre à me questionner à propos de ma recherche de l'amour, c'est-à-dire de ma satisfaction sexuelle.

        La première fois qu'il a discuté de la seconde prémisse de la voie du guerrier, il a commencé par me taquiner, puis tout à coup il est devenu très sérieux.

        "Je te conseille de changer, avec tes rendez-vous, et de t'abstenir complètement de continuer ta recherche. Au mieux elle ne te mènera nulle part ; et au pire, elle t'amènera à ta chute."

        "Mais pourquoi, don Juan, pourquoi faut-il que j'arrête avec le sexe ?"

        "Parce que tu es une baise ennuyeuse" m'a-t-il dit.

        "Qu'est-ce que c'est que ça, don Juan ? Que voulez-vous dire, par baise ennuyeuse ?"

        "Une des choses les plus sérieuses que font les guerriers," expliqua don Juan, "est d'examiner, d'accepter, et de comprendre les conditions de leur venue au monde. Les guerriers doivent savoir aussi précisément que possible si leurs parents étaient sexuellement excités quand ils ont été conçus, ou s'ils étaient simplement en train d'accomplir une fonction conjugale. Faire l'amour de façon civilisée est très très ennuyeux pour les partenaires. Les sorciers croient, sans l'ombre d'un doute, que les enfants conçus d'une manière civilisée sont les produits d'une très ennuyeuse... baise. Je ne sais pas comment l'appeler autrement. Si j'utilise un autre mot, ce serait un euphémisme, et cela perdrait de son poids."

        Après avoir sans cesse entendu cela, j'ai commencé à réfléchir sérieusement à ce qu'il disait. J'ai tout d'abord pensé que je l'avais compris. Puis des doutes se sont infiltrés en moi chaque fois que je me trouvais en train de ressasser la même question : "Qu'est-ce qu'une baise ennuyeuse, don Juan ?" Je suppose que je voulais inconsciemment qu'il répète ce qu'il avait déjà répété des douzaines de fois.

        "Ne rejette pas ce que je te répète," me disait-il chaque fois. "ça te prendra des années de désarroi avant que tu ne reconnaisses que tu es une baise ennuyeuse. Donc je vais te le répéter encore : s'il n'y a pas d'excitation au moment de la conception, l'enfant qui vient d'une telle union est intrinsèquement, disent les sorciers, juste comme il a été conçu. Quand il n'y a pas de réelle excitation entre les époux, mais peut-être seulement du désir mental, l'enfant doit en supporter les conséquences. Les sorciers prétendent que de tels enfants sont nécessiteux, faibles, instables, dépendants.

 

        Ce sont les enfants qui ne quittent jamais la maison ; ils restent à leur place toute la vie. L'avantage de tels êtres est qu'ils sont extrêmement cohérent et conséquent dans leur défaut. Ils peuvent faire le même métier pendant toute une vie sans jamais ressentir le besoin de changer. Si par bonheur ils ont un bon et robuste modèle pendant leur enfance, ils deviennent très efficaces en grandissant, mais s'ils ne tombent pas sur un bon modèle, ensuite il sont sans cesse angoissés, agitatés et instables."

        "Les sorciers disent avec grande tristesse que la plus grande partie de l'humanité a été conçue comme cela. C'est la raison pour laquelle nous parlons continuellement de ce qui nous pousse à trouver quelque chose qui nous manque. Nous cherchons pendant toute notre vie, selon les sorciers, cette excitation originelle dont nous avons été privés. C'est pour cela que j'ai dit que tu étais une baise ennuyeuse. Je te vois plein d'angoisse et d'insatisfaction. Mais il ne faut pas te sentir mal. Moi aussi je suis une baise ennuyeuse. Il y a très peu de gens, à ma connaissance, qui ne le sont pas."

        "Qu'est-ce que cela signifie pour moi don Juan ?" lui demandais-je une fois, sincèrement alarmé.

        D'une manière ou d'une autre, don Juan m'avait directement atteint en plein cœur avec chacun de ses mots. J'étais exactement ce qu'il avait décrit de la baise ennuyeuse élevée selon un mauvais modèle. Finalement un jour, tout se réduisit à une déclaration et une question cruciales.

        "J'ai admis que j'étais une baise ennuyeuse. Alors que puis-je faire ?" dis-je.

        Don Juan partit en éclats de rire, les larmes lui coulant des yeux. "Je sais, je sais", dit-il en me tapotant le dos, essayant de me réconforter, je suppose. "Pour commencer, ne te considère pas comme une baise ennuyeuse."

        Il me regarda avec un tel sérieux, une telle expression soucieuse, que je me mis à prendre notes.

        "Ecris tout" dit-il, en m'encourageant. "La première étape positive est d'utiliser juste les initiales : B.E.

        J'écrivis cela avant de réaliser que c'était une blague. J'arrêtai et je le regardai. Il était véritablement en train de se fendre de rire. En espagnol, baise ennuyeuse c'est cojida aburrida, C.A., juste comme les initiales de mon nom de naissance, Carlos Aranha.

        Quand son rire se calma, don Juan traça consciencieusement un plan d'action pour compenser les conditions négatives de mon commencement. Il rit aux éclats quand il me décrivit non seulement comme une B.E. moyenne, mais encore comme une B.E. qui avait une charge supplémentaire de nervosité.

        "Dans la voie du guerrier," dit-il, "rien n'est définitif. Rien n'est fixé pour toujours. Si tes parents ne t'ont pas fait comme ils auraient dû, refais-toi toi-même."

        Il expliqua que la première manœuvre dans l'arsenal des guerriers consiste à devenir avare d'énergie. Quand une B.E. n'a pas d'énergie, elle n'a pas besoin de perdre le peu qu'elle a avec des modèles qui ne sont pas adaptés à la quantité d'énergie disponible. Don Juan me recommanda de m'abstenir de m'engager dans des modèles de comportement qui demandaient une énergie que je n'avais pas. L'abstinence était la solution, non pas parce que c'était moralement correct ou désirable, mais parce qu'énergétiquement c'était la seule manière pour moi de stocker assez d'énergie pour être au même niveau que ceux qui ont été conçus dans des conditions de très haute excitation.

        Le modèle de comportement dont il parlait devait inclure chaque chose que je faisais, depuis la manière dont j'attachais mes chaussures, dont je mangeais, jusqu'à la manière dont je me souciais de ma présentation, ou dont je poursuivais mes activités journalières, spécialement quand il s'agissait de faire la cour aux femmes. Don Juan insistait pour que je m'abstienne de rapports sexuels parce que je n'avais pas assez d'énergie pour cela.

        "Tout ce que tu accomplis dans tes aventures sexuelles, c'est de te mettre dans des états de profonde déshydratation. Tu attrapes des cernes sous les yeux ; tu perds des cheveux ; tu attrape des taches bizarres sur les ongles ; tu as les dents qui jaunissent ; et tu as les yeux qui pleurent tout le temps. Tes relations avec les femmes te causent une telle nervosité que tu en dévores ta nourriture sans la mâcher, donc tu es toujours bouché."

        Don Juan s'amusait énormément en me disant tout cela, ce qui ajoutait terriblement à ma déception. Sa dernière remarque fut cependant comme l'acte de me lancer une bouée de sauvetage.

        "Les sorciers disent qu'il est possible de transformer une B.E. en quelque chose d'inconcevable. C'est juste une question d'en avoir l'intention ; je veux dire avoir l'intention de l'inconcevable. Pour faire cela, pour avoir l'intention de l'inconcevable, on doit utiliser tout ce qui est disponible à notre portée, absolument tout."

        "Qu'est ce que 'tout', don Juan ?" demandais-je sincèrement touché.

        "Tout c'est tout. Une sensation, un souvenir, un souhait, une impulsion ; peut-être la peur, le désespoir, l'espoir ; peut-être la curiosité."

        Je n'avais pas tout à fait compris cette dernière partie. Mais je l'avais comprise suffisamment pour commencer la lutte pour me sortir de ma conception civilisée. Bien plus tard, L'Eclaireur Bleu écrivit un poème qui me l'expliquait complètement.

La Conception d'une "B.E."

par l'Eclaireur Bleu

Cela se déroula dans une caravane en Arizona,
après une nuit de poker,
de boisson et de bière.
Son pied se prit
dans la dentelle déchirée

de sa chemise de nuit.
Son odeur semblait être un mélange 

de fumée de tabac et de laque Aqua Net.


Il était en train de penser à son score de bowling
lorsqu'il eut une érection.
Elle, se demandait comment cette existence
pourrait peut-être durer toute une vie.
Elle voulait aller aux toilettes
quand elle se retrouva coincée.


Il étouffa un renvoi à l'instant où elle fut mise enceinte.

Mais, heureusement pour elle,
ils étaient tous deux dans le désert,

et, à cet instant,
un coyote hurla,
provoquant un frisson de désir
qui traversa la matrice de la femme.


Ce frisson fut tout
ce qu'elle apporta dans ce monde.

Carnet de route de la Tenségrité

Qui sont les guerriers-gardiens ?


        Nous avons affirmé dans le numéro précédent que, pour don Juan et d'autres praticiens comme lui, un sorcier était n'importe quelle personne qui, avec méthode et détermination, était capable d'interrompre l'effet du système d'interprétation que nous utilisons pour construire le monde que nous connaissons. Les sorciers soutiennent que de l'énergie libre est transformée en données sensorielles et que ces données sensorielles sont interprétées comme le monde de la vie quotidienne.

 

        La sorcellerie est, par conséquent, une manœuvre d'interférence ; une manœuvre par laquelle un flux est interrompu. Pour les sorciers, la sorcellerie n'a rien à voir avec les incantations ou les rituels, qui sont de simples enchaînements conçus pour cacher, dans un but précis, sa vraie nature et son vrai but : l'élargissement des paramètres de la perception normale.

        Pour don Juan Matus, les praticiens de la sorcellerie étaient des guerriers qui luttaient pour ramener leurs qualités de perception vers une origine qui était plus englobante que la perception accomplie dans la vie quotidienne. Il appelait ce genre de lutteur le guerrier gardien, et disait que tous les praticiens comme lui étaient des guerriers gardiens. Guerrier gardien était pour lui synonyme de sorcier.

        La seule chose qui différencie certains guerriers gardiens des autres est le fait qu'un but spécifique a été assigné à certains d'entre eux, et pas aux autres. En l'occurrence, par exemple, il y a les trois Chacmools, connus par ceux qui assistent aux séminaires et aux ateliers de Tenségrité. Leur tâche spécifique était de garder les autres guerriers gardiens, et en tant qu'unité, d'enseigner la Tenségrité.

        Des circonstances au-delà du contrôle de quiconque sont apparues sur la scène, et les réactions de ces trois guerriers gardiens ont rendu impératif de dissoudre leur configuration. Don Juan avait déjà averti ses disciples que quiconque s'engage sur la voie du guerrier est soumis aux effets de l'énergie, qui ouvrent la voie ou la ferme. Il insistait sur le fait que ses disciples avaient l'habileté d'obéir aux injonctions de l'énergie et n'essayaient pas de la commander en imposant leurs volontés.

        Quand un état de profonde sobriété et lucidité est atteint par un praticien, il n'y a pas d'erreur à la lecture des commandes de l'énergie. C'est comme si l'énergie était consciente et vivante, et qu'elle donnait des manifestations de sa volonté. Aller à l'encontre de cela signifie prendre un risque inutile que les praticiens paient cher quand, à cause de l'ignorance ou de l'obstination, ils refusent de suivre les indications de l'énergie.

        La présente configuration de guerriers gardiens qui ont remplacé les Chacmools a été choisie par l'énergie elle-même. Cette nouvelle configuration est appelée les Pisteuses d'Energie. Au début, quand l'expression s'est présentée d'elle-même, les Traqueurs d'Energie ont été appelés, pour un moment, les Pionniers. L'idée était que les Pionniers trouveraient de nouveaux chemins, de nouvelles procédures, de nouvelles solutions. Dans le fait de travailler ensemble, il devint apparent que ce qu'ils étaient en train de faire était de pister l'énergie.

        L'explication sur le fait de pister l'énergie que don Juan Matus donnait était quelque peu confuse au début. Cela devint de plus en plus clair, à mesure que le temps passait, et atteignit même un degré d'évidence qui tenait de la surabondance.

"Pister l'énergie, c'est être capable de suivre la piste ténue laissée par l'énergie quand elle s'écoule", expliquait don Juan. "Nous ne sommes pas tous des pisteurs d'énergie ; cependant il vient un moment dans la vie de chaque praticien où celui-ci peut suivre le flux de l'énergie, même s'il le fait d'une manière maladroite. Donc je pourrais dire que certains guerriers sont de plus élégants pisteurs d'énergie que d'autres, parce que c'est leur penchant naturel de pister l'énergie."

        La légèreté de ses explications me rendait très difficile de concevoir ce à quoi il se référait. Plus tard, j'ai pris conscience plus intensément de ce que don Juan avait en tête. Mon changement de conscience fut d'abord une vague sensation, provenant principalement de mon intellect curieux qui affirmait qu'il était raisonnable d'admettre que cette énergie, bien que je ne sache pas de quelle énergie il s'agissait, devait laisser une trace. Au fur et à mesure que ma participation au monde de don Juan Matus s'intensifia, je devins convaincu que tous ses concepts étaient basés sur des observations faites à un niveau incompréhensible pour ma conscience quotidienne.

        Don Juan expliquait mes interrogations et mes sensations comme la conséquence naturelle d'un silence intérieur que j'avais graduellement appris à atteindre.

        "Ce que tu ressens est le flux de l'énergie", me dit don Juan. "C'est comme une charge électrique très douce, ou une étrange démangeaison au plexus solaire, ou au-dessus de tes reins. Ce n'est pas un effet visuel, encore que chaque sorcier que je connaisse parle de cela comme de voir l'énergie. Mais je vais te confier un secret. Je n'ai jamais vu l'énergie. Je ne fais que la sentir. Mon avantage est que je n'ai jamais essayé d'expliquer ce que je ressens. Je ressens ce que je ressens, un point c'est tout."

         Ses déclarations furent une révélation pour moi. Il m'arrivait de ressentir ce qu'il venait de décrire. Depuis lors, j'en suis venu à accepter ces nouvelles sensations comme des événements dans ma vie sans essayer de les expliquer en trouvant une relation de cause à effet.


        En ce qui concerne le fait de pister l'énergie, don Juan disait aussi qu'un "nexus" de guerriers gardiens pouvait se former, grâce à leur mutuelle proximité ; et que les membres d'un tel "nexus" pouvaient très bien montrer une remarquable capacité à pister l'énergie. Un tel événement intervint parmi nous après la dissolution des Chacmools. Et une nouvelle configuration émergea ; un groupe de guerriers gardiens, presque soudainement, devint étrangement capable de pister l'énergie. Cela se manifesta par une surexcitation inhabituelle de leur part et une agilité à s'emparer de nouvelles situations avec une mystérieuse certitude.

        S'il fallait utiliser le jargon moderne, on pourrait dire que les pisteurs d'énergie sont des "canaliseurs" par excellence, des "conduits". Mais l'idée de canaliser fait supposer un certain degré de volonté de la part du praticien, qui, comme le terme l'indique, canalise des choses à travers lui, ou à travers elle. Les pisteurs d'énergie, pourtant, n'imposent jamais leur volonté. Ils permettent simplement à l'énergie de se manifester à eux d'elle-même.



Publié à 04:33 le 18 mars 2007 dans Journal la voie du guerrier
Lien

Journal d'herméneutique appliquée

 


                              N° 3 - volume 1
                Los Angeles, Mars 1996


Note de l'auteur :


Le but exclusif de ce journal est la dissémination d'idées. Du fait que les idées proposées ici sont, à un degré considérable, étrangères à l'homme occidental, la structure de ce journal doit être adaptée à la nature de ces idées. Les idées auxquelles je me réfère me furent présentées par don Juan Matus, un indien mexicain sorcier ou chaman qui m'a guidé pendant trente ans d'apprentissage à travers le monde cognitif des sorciers qui vivaient au Mexique dans les temps anciens. J'ai l'intention de présenter ces concepts de la même façon qu'il l'a fait : directement, de manière concise et en utilisant le langage au maximum de ses possibilités. C'est la manière dont don Juan conduisait chaque facette de son enseignement ; ceci a captivé mon attention, depuis le début de mon association avec lui, au point que je fasse de la clarté et de la précision dans l'usage du langage, un de mes buts désirés dans la vie.

Mes tentatives de publier ce journal remontent à aussi loin que 1971, quand j'ai présenté ce format à certains éditeurs, qui refusèrent immédiatement car il n'était pas conforme à la notion préconçue de journal savant, ni conforme au format d'un magazine ou même d'un bulletin d'informations. Mon argument voulant que les idées contenues dans le journal soient assez étrangères pour dicter un format qui était un amalgame de ces trois genres établis, n'eut pas d'impact suffisant pour les convaincre de le publier. Le titre que je voulais donner au journal, à cette époque, était Le Journal d'Ethno-Herméneutique. Des années plus tard, j'ai bel et bien trouvé qu'une publication portant ce nom était en circulation.

Maintenant, je me trouve moi-même dans la situation de publier ce journal. Ce n'est pas une tentative de commercialiser quoi que ce soit, ni un moyen d'apporter des justifications d'aucune sorte. Je l'envisage comme une tentative de rallier le monde de la spéculation philosophique de l'homme occidental, aux visions-observations des sorciers indiens qui vivaient au Mexique dans les temps anciens, et dont les descendants culturels étaient don Juan Matus et sa cohorte.

J'ai juré, depuis que je suis entré dans le monde cognitif de don Juan, de rester fidèle à ce qu'il m'a enseigné. Je peux dire, sans me vanter, que pendant trente ans, j'ai gardé vivante cette promesse. Elle porte maintenant sur la conception et le développement de ce journal. Ceci est conforme à une des visions-observations de don Juan : il appelait ça la lecture de l'infini. Il disait que lorsqu'on est vide de pensées et qu'on a acquis quelque chose qu'il appelait "le silence intérieur", l'horizon apparaissait aux yeux de celui qui voit comme une étendue de lavande. Sur cette étendue de lavande, un point de couleur devient visible : couleur grenade. Ce point de couleur grenade s'agrandit soudainement et explose en une infinité qui peut être lue, comprise. On peut dire qu'à ce moment dans notre histoire, nous, êtres humains, sommes des lecteurs, sans nous soucier de savoir si nous lisons des thèmes philosophiques ou des manuels d'instruction. Un défi valable conçu par don Juan pour de tels lecteurs, est de devenir des lecteurs de l'infini. Ce journal est conforme en esprit et en pratique, je vous l'assure, à ce défi. Il émane du silence intérieur ; c'est une invitation pour tous à devenir des lecteurs de l'infini.

Au vu de ces arguments, j'ai décidé, soutenu par l'accord unanime de ma cohorte, de changer le nom de ce journal, La Voie Du Guerrier, termes depuis longtemps en usage, en quelque chose de plus actuel, qui n'a encore jamais été utilisé : LES LECTEURS DE L'INFINI.

Qu'est-ce que la Phénoménologie ?

La phénoménologie est une méthode philosophique, ou un système philosophique, proposé par un mathématicien et philosophe allemand, Edmund Gustav Husserl (1859-1938), dans un travail monumental dont le titre a été traduit par Investigations Logiques, qu'il a publié en trois volumes de 1900 à 1913.

Le terme Phénoménologie avait déjà été utilisé dans des cercles philosophiques depuis 1700. Il signifiait alors retirer la conscience et l'expérience de leur univers de composants intentionnels, et les décrire dans un contexte philosophique ; ou bien il signifiait la recherche historique du développement de la conscience de soi, à partir des sensations primaires, et exprimée en pensée rationnelle.

C'est pourtant Husserl qui lui donna sa signification actuelle. Il considérait la Phénoménologie comme une méthode philosophique pour l'étude des essences, ou pour l'étude de l'acte de porter ces essences dans le flux de l'expérience de la vie. Il y pensait comme à une philosophie transcendantale traitant uniquement du résidu laissé après qu'une réduction ait été réalisée. Il appelait cette réduction epoché, la mise entre parenthèses des significations ou de la suspension du jugement. "Retourner aux origines" était la devise de Husserl, quand cela se référait à n'importe quelle investigation philosophico-scientifique. Retourner aux origines impliquait une réduction de ce type, et Husserl espérait l'introduire dans n'importe quelle investigation philosophique donnée, en la considérant comme une partie essentielle ou comme un monde qui aurait existé avant que la pensée ne commence. Il eut l'intention que la Phénoménologie soit une méthode pour approcher l'expérience vivante telle qu'elle se produit dans le temps et l'espace ; c'était une tentative de décrire directement notre expérience telle qu'elle se présente, sans s'arrêter â considérer son origine ou ses explications causales.

Pour accomplir cette tâche, Husserl a proposé epoché : un changement total d'attitude où le philosophe part des choses elles-mêmes et va vers leur significations ; c'est-à-dire depuis l'univers de la signification objectivée - le cœur de la science - vers l'univers de la signification telle qu'elle est expérimentée dans le monde vivant immédiat.

Plus tard, d'autres philosophes occidentaux ont défini et redéfini la Phénoménologie pour l'adapter à leurs spécifications particulières. La Phénoménologie telle qu'elle est aujourd'hui est une méthode philosophique qui défie toute définition. Il a été dit qu'elle en était encore au stade de se chercher elle-même une définition. Cette fluidité est ce qui attire l'intérêt des sorciers.

De par mon association avec don Juan Matus et les autres praticiens de sa lignée, je suis arrivé à la conclusion, en expérimentant directement leurs pratiques chamanistiques, que la mise entre parenthèses des significations ou la suspension de jugement que Husserl considérait comme la réduction essentielle de toute investigation philosophique, est impossible à réaliser si elle ne reste qu'un simple exercice d'intellect philosophique.

Je me suis laissé dire par quelqu'un qui a étudié avec Martin Heidegger, lui-même étudiant de Husserl, que lorsqu'on demandait à Husserl une indication pratique sur comment accomplir cette réduction, il disait : "Que diable, comment le saurais-je ? Je suis un philosophe." Les philosophes contemporains qui ont retravaillé et élargi les paramètres de la Phénoménologie n'ont jamais vraiment abordé l'aspect pratique. Pour eux, la Phénoménologie est resté un thème purement philosophique. Dans leur domaine, donc, cette mise entre parenthèses des significations n'est au mieux qu'un simple exercice philosophique.

Dans le monde des sorciers, suspendre le jugement n'est pas simplement le point de départ recherché de n'importe quelle investigation philosophico-pratique, mais la nécessité de toute pratique chamanistique. Les sorciers étendent les paramètres de ce qu'ils peuvent percevoir jusqu'à ce qu'ils perçoivent systématiquement l'inconnu. Pour réaliser cet exploit, ils doivent suspendre l'effet de notre système normal d'interprétation. Cet acte est accompli pour une question de survie plutôt que pour une question de choix. En ce sens, les praticiens de la connaissance de don Juan vont un cran au-delà des exercices intellectuels des philosophes. La proposition, dans cette section du journal, est de suivre les instructions des philosophes et de les corréler avec les réalisations pratiques des sorciers, qui ont, assez étrangement, travaillé leurs pratiques, dans beaucoup de cas, apparemment selon les mêmes lignes que celles proposées par les philosophes occidentaux.


La voie du guerrier vue comme un paradigme philosophico-pratique

La troisième prémisse de la voie du guerrier est : LA PERCEPTION DOIT ETRE INTENTIONNELLE DANS SA TOTALITE. Don Juan disait que la perception était la perception, et qu'elle était dénuée de bien ou de mal. Il présentait cette prémisse comme l'une des plus importantes composantes de la voie du guerrier, l'arrangement essentiel auquel tous les sorciers devaient prétendre. Il arguait que comme la prémisse de base de la voie du guerrier était que nous sommes des perceveurs, tout ce que nous percevons doit être catalogué comme perception en soi-même, sans y imposer aucune valeur, ni positive ni négative.

Mon penchant naturel était d'insister sur le fait que le bien et le mal devaient être des conditions inhérentes à l'univers ; ils devaient être des essences et non pas des attributs. Quand je lui présentais mes arguments, qui étaient des contre -affirmations sans fondement, il me faisait remarquer que mes arguments manquaient d'envergure, qu'ils étaient simplement dictés par les caprices de mon intellect et par mon affiliation à certains arrangements syntaxiques.

"Tes arguments ne sont que des mots", disait-il, "des mots arrangés dans un ordre plaisant ; un ordre qui se conforme aux idées de ton époque. Ce que je te donne, ce n'est pas simplement des mots, mais des rapports précis provenant de mon carnet de navigation."

La première fois qu'il mentionna son carnet de navigation, je fus accroché par ce que je pensais être une métaphore, et je voulus en savoir plus. Tout ce que don Juan me disait, à cette époque, je le prenais comme une métaphore. Je trouvais ses métaphores extrêmement poétiques et ne manquais jamais une opportunité de les commenter.

"Un carnet de navigation ! Quelle belle métaphore, don Juan," lui dis-je à cette occasion.

"Métaphore, mon œil !" dit-il. "Le carnet de navigation d'un sorcier n'est pas comme n'importe lequel de tes arrangements de mots."

"Qu'est-ce que c'est alors, don Juan ?"

"C'est un carnet de bord. C'est un enregistrement de toutes les choses que les sorciers perçoivent pendant leurs voyages dans l'infinité."

"C'est un enregistrement de tout ce que les sorciers de votre lignée ont perçu, don Juan ?"

"Bien sûr ! Que pourrait-il être d'autre ?"

"Est-ce que vous le gardez dans votre seule mémoire ?"

Quand j'ai posé cette question, je pensais naturellement à l'histoire orale, ou bien à l'habileté des gens à conserver les explications sous forme d'histoires, tout spécialement les gens qui vivaient dans les temps précédents le langage écrit, ou les gens qui vivent en marge de la civilisation dans nos temps modernes. Dans le cas de don Juan, je pensais qu'un enregistrement de cette nature devait avoir une longueur monumentale.

Don Juan sembla être conscient de mon raisonnement. Il rit tout bas avant de me répondre. "Ce n'est pas une encyclopédie !" dit-il. "C'est un carnet de bord qui est bref et précis. Je vais t'en présenter tous les détails, et tu verras qu'il y a bien peu à rajouter par toi-même ou par n'importe qui d'autre, si toutefois il y a quelque chose à rajouter."

"Je ne peux pas concevoir comment il peut être court, don Juan, si c'est l'accumulation de la connaissance de toute votre lignée," insistais-je.

"Dans l'infini, les sorciers ont trouvé peu de points essentiels. Les variantes de ces points essentiels sont infinies, mais j'espère que tu découvriras un jour que ces variantes ne sont pas importantes. L'énergie est extrêmement précise."

"Mais comment les sorciers différencient-ils les variantes des points essentiels, don Juan ?"

"Les sorciers ne se focalisent pas sur les variantes. Au moment où ils sont prêts à voyager dans l'infini, ils sont aussi prêts à percevoir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers, et, chose encore plus importante que n'importe quoi d'autre, ils sont capables de réinterpréter le flux d'énergie sans l'intervention de la pensée."

Quand don Juan formula, pour la première fois, la possibilité d'interpréter des données sensorielles sans l'aide de la pensée, je trouvai que c'était impossible à concevoir. Don Juan était nettement conscient du fil de mes idées.

"Tu essaies de comprendre tout cela en terme de raison," dit-il, "mais c'est une tâche impossible. Accepte la simple prémisse disant que la perception est la perception, dénuée de complexités et de contradictions. Le carnet de navigation dont je te parle est composé de ce que les sorciers perçoivent quand ils sont en état de silence intérieur total."

"Ce que les sorciers perçoivent en état de silence intérieur total, c'est voir, n'est-ce pas ?" demandais-je.

"Non," dit-il fermement, me regardant droit dans les yeux. "Voir, c'est percevoir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers, et c'est certainement le début de la sorcellerie, mais ce à quoi les sorciers s'intéressent jusqu'à épuisement, c'est percevoir. Comme je te l'ai déjà dit, pour un sorcier, percevoir c'est interpréter le flux direct de l'énergie sans l'influence de la pensée. C'est pourquoi le livre de navigation est aussi réduit."

Don Juan décrivit ensuite un schéma complet de sorcellerie, bien que je n'en compris pas un mot. Il m'a fallu toute une vie pour arriver à me servir de ce qu'il m'avait dit à ce moment :

"Quand on est libéré de la pensée" - chose qui était plus qu'incompréhensible pour moi - "l'interprétation des données sensorielles n'est plus une affaire tenue pour acquise. Notre corps total y participe ; le corps en tant que conglomérat de champs d'énergie. La part la plus importante de cette interprétation vient de la contribution du corps d'énergie, le corps jumeau, en terme d'énergie ; une configuration énergétique qui est l'image miroir du corps en tant que sphère lumineuse. L'interaction réciproque des deux corps aboutit à une interprétation qui ne peut être ni bonne ni mauvaise, ni juste ni fausse, mais qui est une unité indivisible qui a de la valeur seulement pour ceux qui voyagent dans l'infini."

"Pourquoi cela ne pourrait-il pas avoir de la valeur dans notre vie quotidienne, don Juan ?" demandai-je.

"Parce que quand les deux cotés de l'homme, son corps et son corps d'énergie, sont reliés ensemble, le miracle de la liberté se produit. Les sorciers disent qu'à ce moment, nous réalisons que pour des raisons qui nous sont étrangères, nous avons été interrompus au cours de notre voyage de conscience. Ce voyage interrompu recommence au moment de cette réunion."

"Une prémisse essentielle de la voie du guerrier est donc que la perception doit être intentionnelle dans sa totalité ; c'est-à-dire que la réinterprétation de l'énergie directe telle qu'elle s'écoule dans l'univers doit être faite par un homme en possession de ces deux parties essentielles : le corps et le corps d'énergie. Cette réinterprétation, pour les sorciers, est une totalité, et comme tu le comprendras un jour, on doit en avoir l'intention.

Questions à propos de la voie du guerrier

A quoi sert de pratiquer la Tenségrité, de faire la récapitulation, de faire toutes les choses que vous proposez ? Qu'est-ce qu'on y gagne ? Je suis une femme d'âge moyen avec trois enfants en âge scolaire ; mon couple n'est pas très stable ; la charge est trop élevée. Je ne sais pas quoi faire.

A nouveau, tout comme dans d'autres cas que j'ai déjà relatés, ce n'est pas une nouvelle question pour moi. J'ai exprimé ma propre version de cela je ne sais combien de fois devant don Juan Matus. Il y avait deux niveaux d'abstraction auxquels il se référait chaque fois qu'il répondait à une question comme celle-ci, qu'elle soit posée par moi ou par n'importe lequel de ses disciples - je sais que tous ont posé la même question à un moment ou un autre, dans le même état de désespoir, de découragement, et en vain.

Au premier niveau, le niveau pratique, don Juan voulait montrer que l'exécution des passes magiques, en elle-même, conduisait le praticien à un incomparable état de bien-être.

"Les prouesses physiques et mentales qui résultent d'une exécution systématique des passes magiques," disait-il, "est si évidente que n'importe quelle discussion à propos de leurs effets est déplacée. Tout ce dont on a besoin est de pratiquer sans s'en arrêter à la considération du gain possible ou de leur inutilité complète."

Je n'étais en aucune manière différent des autres disciples de don Juan, ou de la personne qui m'a posé cette question. Je sentais et croyais que je n'étais pas apte à la voie du guerrier parce que mes défauts étaient excessifs. Quand don Juan me demandait ce qu'étaient mes défauts, je me retrouvais à marmonner, incapable de décrire ces défauts qui m'affligeaient si profondément. Je tournais tout cela en lui disant que j'avais une sensation de défaite qui semblait être la marque dominante de toute ma vie. Je me voyais comme un champion de l'exécution parfaite de choses idiotes qui ne m'amenaient nulle part. Ce sentiment était exprimé par des doutes et des tribulations, et par un incessant besoin de justifier tout ce que je faisais. Je savais que j'étais faible et indiscipliné dans des domaines que don Juan considérait comme essentiels. Et d'un autre côté, j'étais très discipliné dans des domaines qui n'avaient aucun intérêt pour lui. Mon sens du défaitisme était la conséquence la plus naturelle de cette contradiction. Quand je lui confirmais et reconfirmais mes doutes, il me faisait remarquer que les pensées obsessionnelles à propos de soi était une des choses les plus fatigante qu'il connaisse.

"Ne penser qu'à soi-même produit une étrange fatigue ; une fatigue épuisante et étouffante au maximum."

A mesure que les années passèrent, j'en vins à comprendre et à accepter pleinement l'affirmation de don Juan. Ma conclusion, aussi bien que celle de tous ses disciples, fut que la première chose que l'on doit faire est de devenir conscient du soucis obsessionnel de soi-même. Une autre de nos conclusions fut que le seul moyen d'avoir assez d'énergie pour se détourner de ce soucis - quelque chose qui ne peut pas être obtenu intellectuellement - est de pratiquer les passes magiques. Une telle pratique génère de l'énergie, et l'énergie accomplit des merveilles.

Si la réalisation des passes magiques est couplée avec ce que les sorciers appellent la récapitulation, qui est le passage en revue systématique et l'examen des expériences de notre vie, nos chances de sortir du cercle vicieux de notre auto-contemplation sont multipliées dans une proportion considérable.

Tout ceci relève du niveau pratique. L'autre niveau auquel don Juan se référait, il l'appelait le domaine magique : la conviction des sorciers que nous sommes en réalité des êtres magiques ; que le fait que nous allons mourir nous donne du pouvoir et de la décision. Les sorciers croient en effet que si nous suivions strictement la voie du guerrier, nous pourrions utiliser notre mort comme une force qui nous guide pour devenir des êtres qui vont mourir. Ainsi ils croient que les êtres qui vont mourir sont magiques par définition, et qu'ils ne meurent pas de la mort qu'amène la fatigue et l'usure, mais qu'ils continuent un voyage de conscience. La force due à la prise de conscience qu'ils vont mourir de fatigue et d'usure, s'ils ne réclament pas et ne retrouvent pas leur nature magique, les rend uniques et pleins de ressources.

"A un moment donné de la vie, si tel est notre désir," me dit une fois don Juan, "cette singularité et ce pouvoir magiques se présentent dans notre vie, et parfois même de manière si douce qu'on dirait que cela se produit timidement."

L'éclaireur Bleu a écrit un poème une fois qui m'a toujours semblé être la description la plus appropriée des retrouvailles avec notre aspect magique :

Le Vol de l'Ange


par l'Eclaireur Bleu


« Il y a des anges qui sont destinés
à voler en descendant dans les brumes sombres.
Souvent, ils sont retenus là,
et pour un temps, ils perdent leurs ailes
et ils restent égarés,
parfois pour presque toute la vie.
Cela n'a pas vraiment d'importance, ils sont toujours des anges ;
les anges ne meurent jamais.
Ils savent que la brume se dissipera un jour,
même si c'est seulement pour un instant.
Mais ils savent qu'ils seront récupérés ensuite,
à la fin,
par un ciel doré. »


Carnet de route de la Tenségrité

La force qui nous tient assemblé en tant que champs d'énergie

Les sorciers de l'ancien Mexique, qui ont découvert et développé les passes magiques sur lesquelles la Tenségrité est basée, soutiennent, selon ce que don Juan expliquait, que l'accomplissement de ces passes prépare et amène le corps à une réalisation transcendantale : la réalisation que, en tant que conglomérat de champs d'énergie, les êtres humains gardent leur cohésion grâce à une force vibratoire et agglutinante qui unit ces champs d'énergie individuels en une unité serrée et cohésive.

Don Juan Matus, en m'apprenant les propositions de ces sorciers des temps anciens, accentuait sans arrêt le fait que la réalisation des passes magiques était, au mieux de sa connaissance, le seul moyen d'établir une fondation pour devenir pleinement conscient de cette force vibratoire et agglutinante ; quelque chose qui se passe quand toutes les prémisses de la voie du guerrier sont intériorisées et mises en pratique.

Il avait l'habileté, comme professeur, de faire en sorte que ces prémisses puissent être incarnées ; en d'autres mots, il maniait les prémisses de la voie du guerrier de telle manière qu'il nous devenait possible, à moi et à ses autres disciples, de les transformer en des éléments de notre vie quotidienne.

Il avançait que cette force vibratoire et agglutinante, qui maintient assemblé le conglomérat de champs d'énergie que nous sommes, était apparemment similaire à ce que les astronomes modernes croient devoir se produire au cœur de toutes les galaxies qui existent dans le cosmos. Ils croient que là, au centre, une force d'une incalculable puissance maintient [la matière ?] des galaxies en place. Cette force, appelée trou noir, est un concept théorique qui semble être l'explication la plus plausible du pourquoi les étoiles ne s'envolent pas en morceaux, emportées par leur propre vitesse de rotation.

L'homme moderne a découvert, au travers des recherches scientifiques, qu'il y a une force de liaison qui retient ensemble les éléments qui composent l'atome. Dans le même ordre d'idées, les éléments composant les cellules sont retenus ensemble par une force similaire qui semble les pousser à se combiner en tissus et en organes concrets et particuliers. Don Juan disait que ces sorciers qui vivaient au Mexique dans les temps anciens, savaient que les êtres humains, pris comme conglomérats de champs d'énergie, sont tenus assemblé non pas par des enveloppes énergétiques ou des ligaments énergétiques, mais par une sorte de vibration qui en même temps rend tout vivant et met tout en place ; une certaine énergie, une certaine force vibratoire, un certain pouvoir qui agglutine ces champs d'énergie en une seule unité énergétique.

Don Juan expliquait que ces sorciers, par leur pratique et leur discipline, devinrent capables de manier cette force vibratoire, après en être devenu pleinement conscients. Leur expertise à traiter avec elle devint si extraordinaire que leurs actions furent transformées en légendes, en événements mythologiques qui n'existent que comme fictions. Par exemple, une des histoires que don Juan racontait à propos des anciens sorciers, était qu'ils étaient capables de dissoudre leur masse physique simplement en concentrant leur conscience totale et leur intention totale sur cette force.

Don Juan affirmait que, bien qu'ils fussent capables de passer au travers d'un trou d'aiguille s'ils le jugeaient nécessaire, ils ne furent jamais vraiment satisfaits des résultats de cette manœuvre de dissolution de leur masse. La raison de leur déception était qu'une fois que leur masse était dissoute, leur capacité d'agir l'était aussi. Ils étaient rendus à l'alternative de seulement pouvoir témoigner des événements auxquels ils étaient incapables de participer. La frustration qui suivit, c'est-à-dire le résultat d'être incapable d'agir, se changea, selon don Juan, en un défaut accablant : leur obsession à découvrir la nature de cette force vibratoire, une obsession mue par leur caractère concret, qui les faisait vouloir saisir et contrôler cette force. Ils avaient l'intense désir de se soustraire de cette condition de fantôme sans masse, quelque chose qui n'a en somme jamais pu être accompli, disait don Juan.

Les praticiens modernes, héritiers culturels de ces sorciers de l'antiquité, ayant découvert qu'il était impossible d'être concret et utilitariste envers cette force vibratoire, ont opté pour la seule alternative raisonnable : devenir conscient de cette force sans autre but en tête que l'élégance et le bien-être qu'apporte la connaissance.

Le seul cas acceptable d'utilisation du pouvoir de cette force vibratoire agglutinante, que don Juan donnait, était la capacité de laisser les sorcier brûler de l'intérieur, lorsque le temps vinait pour eux de quitter ce monde. Don Juan disait que c'était la simplicité même pour les sorciers que de placer leur conscience totale et absolue sur la force agglutinante avec l'intention de brûler, et qu'alors ils disparaissaient, comme un souffle d'air.



Publié à 04:30 le 18 mars 2007 dans Journal la voie du guerrier
Lien

Journal d'herméneutique appliquée

 

 


 Numéro 4 - volume 1

Los Angeles, Avril 1996

 

 

Note de l'Auteur :

Le numéro du mois d'avril des Lecteurs de l'Infini : Un Journal d'Herméneutique appliquée, est publié tardivement à cette date, parce qu'avec les trois premiers numéros ils forment un ensemble original de quatre, ensemble spécialement conçu en harmonie avec l'idée des sorciers que le nombre quatre représente l'ordre et la permanence.

C'est le désir suprême de l'auteur de donner à ce journal un caractère aussi intemporel que possible, quelque que soit la façon dont ce caractère pourrait évoluer. Il semble d'ailleurs que dans le cas présent il y ait une évolution pour qu'il devienne une publication sous forme de livre. Qu’il en soit ainsi. Comme les quatre numéros étaient déjà terminés fin mars et prêts à être imprimés, il était impossible de laisser passer l'occasion de le publier comme numéro mensuel.

Un nouveau domaine pour l'investigation philosophique

Nous avons brièvement discuté, dans les numéros précédents de ce journal, l'idée de l'Herméneutique comme méthode d'interprétation, l'idée de la Méthode Phénoménologique, et l'idée d'intentionnalité. Je voudrais souligner maintenant la possibilité d'un nouveau domaine d'investigation philosophique. L'élucidation de ce sujet tourne autour de la définition de certains concepts qui ont été développés par les sorciers ou chamans qui vivaient au Mexique dans les temps anciens.

Le premier de ces concepts, qui est la pierre angulaire des activités et croyances des sorciers, est appelé voir. Par voir, les sorciers entendent, dans leur croyance, la capacité que les êtres humains ont de percevoir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers. Ce que prétendent les sorciers, et qui est démontré par leurs pratiques, est que l'énergie peut être perçue directement telle qu'elle s'écoule dans l'univers, en utilisant notre organisme tout entier comme véhicule pour la perception.

Les sorciers font une distinction entre le corps qui est du domaine de la connaissance de notre vie quotidienne, et l'organisme entier en tant qu'unité énergétique qui ne fait pas partie de notre système cognitif. Cette unité énergétique inclut les parties invisibles du corps, telles que les organes internes et l'énergie qui s'écoule au travers d'eux. Ils affirment que c'est avec ces parties que l'énergie peut être perçue directement.

A cause de la prédominance de la vue dans notre manière habituelle de percevoir le monde, les sorciers décrivent l'acte d'appréhender directement l'énergie comme voir. Pour les sorciers, percevoir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers signifie que l'énergie adopte des configurations spécifiques, ni particulières ni idiosyncrasiques, qui se répètent elles-mêmes régulièrement, et que cela peut être appréhendé dans les mêmes termes par n'importe qui qui voit.

L'exemple le plus important de cette uniformité de l'énergie quand elle adopte des configurations spécifiques, est le corps humain quand il est perçu directement comme énergie. Les sorciers perçoivent l'être humain comme un conglomérat de champs d'énergie qui donne l'impression globale d'une sphère de luminosité bien précise. Prise dans ce sens, l'énergie est décrite par les sorciers comme une vibration qui s'agglutine elle-même en unités cohésives. Ils décrivent l'univers entier comme étant composé de configurations d'énergie qui apparaissent aux sorciers qui voient comme des filaments, ou des fibres lumineuses qui sont entrelacées de toutes les façons possibles, mais sans jamais être embrouillées. C'est une proposition incompréhensible pour l'esprit linéaire. Elle contient une contradiction interne qui ne peut pas être résolue : comment ces fibres peuvent-elles se déployer les unes et les autres de toutes les façons possibles sans jamais s'embrouiller ?

Les sorciers, praticiens naturels et spontanés de la méthode phénoménologique, ne peuvent que décrire les événements. Si les termes de leur description semblent inadéquats et contradictoires, c'est à cause des limitations de la syntaxe. Pourtant, leurs descriptions sont aussi précises que possible. Les fibres lumineuses énergétiques qui composent l'univers en général s'étendent à l'infini de toutes les façons, et pourtant, elles ne s'embrouillent pas. Chaque fibre est une configuration individuelle et concrète ; chaque fibre est l'infinité elle-même.

Pour traiter de ce phénomène plus convenablement, il serait peut-être plus approprié de bâtir quelque chose d'entièrement différent pour les décrire. Selon [page 3/12 réelle] les sorciers, ce n'est pas du tout une idée tirée par les cheveux, parce que percevoir l'énergie directement est quelque chose qui peut être accompli par tout être humain. Les sorciers affirment que cette condition accorde aux êtres humains la possibilité d'aboutir, au travers d'un consensus évolutif, à un accord sur comment décrire l'univers.

Un autre concept des sorciers, qui mérite un sérieux examen en termes d'élucidation, est quelque chose qu'ils appellent l'intention. Ils la décrivent comme une force perpétuelle qui imprègne l'univers tout entier ; une force qui est consciente d'elle-même, et tellement consciente qu'elle en arrive à répondre aux suggestions ou à l'ordre des sorciers. C'est cet acte d'utiliser l'intention qu'ils appellent "avoir l'intention". Grâce à l'intention ils disent qu'ils sont capables de libérer non seulement toutes les possibilités humaines de perception, mais aussi toutes les possibilités humaines d'action. Ils soutiennent qu'au travers de l'intention, les plus fascinantes formulations [créations] peuvent être réalisées.

La capacité limite de perception des sorciers est appelée la bande de l'homme, ce qui veut dire qu'il existe des frontières, des limites, aux capacités humaines de perception, imposées par l'organisme humain. Ces frontières ne sont pas simplement les frontières traditionnelles de la pensée méthodique et ordonnée, mais ce sont les frontières de la totalité des ressources enfermées dans l'organisme humain. Et les sorciers croient que ces ressources ne sont jamais utilisées, et qu’elles sont maintenues inhibées par des idées préconçues sur nos limites, limites qui n'ont rien à voir avec notre véritable potentiel.

Ce que veulent souligner les sorciers tient en ceci : puisque percevoir l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers n'est ni aléatoire ni particulier à qui que ce soit, les voyants comprennent que les formulations de l'énergie arrivent d'elles-mêmes et ne sont pas le produit d'une interprétation de notre part. Les sorciers déclarent que la perception de telles formulations est, en elle-même et par elle-même, la clef de la libération du potentiel humain qui est retenu bloqué et ne peut jamais se manifester. De telles formulations de l'énergie, puisqu'elles se produisent, par définition, indépendamment de la volonté et de l'intervention des hommes, sont capables de donner naissance à une nouvelle subjectivité. Comme elles sont cohérentes et homogènes pour tous les êtres humains qui voient, ces formulations de l'énergie sont pour les sorciers la source d'une nouvelle intersubjectivité.

D'après les sorciers, la subjectivité de la vie quotidienne est dictée par la syntaxe de notre langage. Cela nécessite des modes d'emploi et des professeurs qui, sous prétexte de l’ apprentissage traditionnel bien admis qui semble être historiquement le produit de notre évolution, commencent à nous conduire vers la perception du monde, depuis l'instant de notre naissance. Les sorciers maintiennent que l'intersubjectivité résultant de cette éducation conduite par la syntaxe, est naturellement réglée, régie, par des descriptions-injonctions syntaxiques. Ils donnent comme exemple l'affirmation "je suis amoureux", ce sentiment qui est partagé intersubjectivement par nous tous, et qui, soulignent-ils, est libéré à l'écoute de cette description-injonction.

De l'autre côté, les sorciers sont convaincus que la subjectivité résultant de la perception directe de l'énergie telle qu'elle s'écoule dans l'univers n'est pas guidée par la syntaxe. Il n'est pas nécessaire d'avoir des directives et des moniteurs pour faire ressortir ceci ou cela avec des commentaires ou des injonctions. L'intersubjectivité parmi les sorciers existe grâce à quelque chose qu'ils appellent le pouvoir, qui est la quantité totale de toute l'intention accumulée par un individu. Comme une telle intersubjectivité n'est pas obtenue grâce à des injonctions syntaxiques ou à des sollicitations, les sorciers prétendent que cette subjectivité est un sous-produit direct de l'organisme humain total en fonctionnement ne visant qu'un seul but : l'intention de la communication directe.

En somme, l'intentionnalité ou avoir l'intention, pour les sorciers, est l'utilisation pratique de l'intention, la force qui active tout. Pour eux, l'intention est une voie pragmatique de réalisation, et l'intentionnalité est l'explication de son utilisation. Il ne s'agit pas seulement, comme c'est le cas du discours philosophique de l'homme occidental, de l'explication intellectuelle de la croissance de la conscience humaine, depuis les sensations primaires jusqu'aux processus complexes capables de produire la connaissance. Etant donné que les sorciers sont complètement pragmatiques dans leur approche de la vie et dans leur mode de vie, l'intentionnalité est une affaire qui les mobilise. Cela entraîne une attitude de la part des sorciers qu'ils décrivent comme un état de pouvoir. Depuis cet état, ils peuvent effectivement faire appel à l'intention. Dans ce sens, l'intentionnalité devient l’acte [page 4/12 réelle] complètement conscient d'avoir l'intention. Les sorciers expliquent que ce phénomène ne se réalise que lorsque l'organisme humain total, avec tout son potentiel, est engagé dans un seul but global : avoir l'intention.

Prenant comme point de départ la capacité des sorciers à percevoir l'énergie directement, il est possible de concevoir un nouveau domaine de discours philosophique. L'obstacle à la réalisation de cette possibilité a été jusqu'à présent le manque d'intérêt de la part des praticiens de la sorcellerie à conceptualiser leur connaissance et leurs pratiques. Les sorciers prétendent qu'après avoir atteint un certain seuil de perception, qui joue le rôle d'entrée dans d'autres royaumes d'existence, l'intérêt des praticiens se concentre uniquement sur l'aspect pratique de leur connaissance.

A cause de ce penchant pour le pragmatisme, les sorciers peuvent sérieusement réfléchir à la transformation de la philosophie et des investigations philosophiques en un domaine de recherches pratiques, en adoptant une vue plus générale sur le potentiel humain. Ils considèrent que la perception directe de l'énergie est alors la clef qui nous conduirait à une nouvelle subjectivité, libre de toute syntaxe. Les sorciers proposent que cette nouvelle subjectivité soit le moyen d'atteindre l'intention, à travers le processus actif de l'intentionnalité.


La voie du guerrier vue comme un paradigme philosophico-pratique


Le corps d'énergie

Le quatrième élément de la voie du guerrier est LE CORPS D'ENERGIE. Don Juan Matus expliquait que, depuis des temps immémoriaux, les sorciers avaient donné le nom de corps d'énergie à une configuration spéciale d'énergie qui appartenait individuellement à chaque être humain. Il appelait aussi cette configuration le corps de rêve, ou le double, ou l'autre. Sa préférence, selon la coutume des sorciers d'illustrer les concepts abstraits, était de l'appeler le corps d'énergie. Mais il m'a aussi parlé d'un nom secret amusant, pour le corps d'énergie, qui était utilisé comme euphémisme ou comme surnom, une expression de tendresse, une référence amicale à quelque chose d'incompréhensible et de voilé : "que ni te jodan" -- ce qui veut dire en français, "il ne faut pas qu'on t'embête", le corps d'énergie ou autre.

Don Juan expliquait de façon formelle que le corps d'énergie était comme un conglomérat de champs d'énergie qui est l'image miroir des champs d'énergie qui composent le corps humain quand il est vu directement comme de l'énergie. Don Juan disait que pour les sorciers, le corps physique et le corps d'énergie étaient une seule et même unité. Il expliquait encore que les sorciers croyaient que le corps physique mettait bien en jeu le corps et l'esprit tels que nous les connaissions, mais que le corps physique et le corps d'énergie étaient les seules configurations énergétiques qui pouvaient se contrebalancer, dans le champ humain. Comme il n'y a pas de prétendu dualisme entre le corps et l'esprit, le seul dualisme qui puisse exister est celui du corps physique et du corps d'énergie.

Les sorciers soutiennent que percevoir est un processus d'interprétation de données sensorielles, mais que chaque être humain a la capacité de percevoir l'énergie directement, c'est-à-dire sans la faire passer par un système d'interprétation. Comme on l’a déjà dit, quand les êtres humains sont eux-mêmes perçus de cette manière, ils ont l'apparence d'une sphère de luminosité. Les sorciers affirment que cette sphère de luminosité est un conglomérat de champs d'énergie maintenus ensemble par une mystérieuse force agglutinante.

"Que voulez-vous dire par conglomérat de champs d'énergie ?" demandais-je à don Juan quand il me parla pour la première fois de ceci.

"Les champs d'énergie sont retenus compressés ensemble par une étrange force agglutinante," répondit-il. "Un des arts des sorciers consiste à faire signe au corps d'énergie, qui est ordinairement très loin de sa contrepartie le [page 5/12 réelle] corps physique, et de le rapprocher suffisament pour qu'il puisse gouverner énergétiquement tout ce que fait le corps physique."

"Si tu veux être plus précis," continua don Juan, "tu peux dire que quand le corps d'énergie se trouve très proche du corps physique, un sorcier voit deux sphères lumineuses, presque superposées l'une à l'autre. Avoir à proximité notre jumeau d'énergie devrait être notre état naturel, si ce n'est qu'il existe quelque chose qui éloigne le corps d'énergie du corps physique dès l'instant de notre naissance."

Les sorciers de la lignée de don Juan insistaient au maximum sur l'indispensable discipline qu'il faut pour rapprocher le corps d'énergie du corps physique. Don Juan expliquait qu'une fois que le corps d'énergie atteignait un certain degré de vigueur, qui varie d'un individu à l'autre, sa proximité donnait aux sorciers l'opportunité de le forger pour qu'il devienne l'autre ou le double : un autre être, solide et tridimensionnel lui aussi, exactement comme eux-mêmes.

Suivant les mêmes pratiques, les sorciers peuvent changer leur corps physique, solide et tridimensionnel, en une réplique parfaite du corps d'énergie ; c'est-à-dire un conglomérat de champs d'énergie pure qui sont invisibles à l'œil normal, comme c'est toujours le cas pour l'énergie ; une charge éthérée d'énergie capable de passer, par exemple, à travers un mur.

"Est-il vraiment possible de transformer le corps à ce point, don Juan ? Ou êtes-vous simplement en train de me raconter une histoire ?" lui demandais-je, surpris et déconcerté quand j'entendis ces déclarations.

"Il n'y a rien de légendaire à propos des sorciers," répondit-il. "Les sorciers sont des êtres pragmatiques, et ce qu'ils décrivent est toujours quelque chose de très sobre et de très terre à terre. Notre handicap est d'être toujours réfractaire à nous écarter de notre linéarité. Cela fait de nous des incrédules qui se détruisent eux-mêmes en allant croire les choses les plus invraisemblables que l'on puisse imaginer."

"Quand vous parlez comme cela, don Juan, vous faites toujours allusion à moi," dis-je. "Je me tue à croire quoi donc ?"

"Tu te tues à croire, par exemple, que l'anthropologie est significative ou que c'est quelque chose qui existe. Tout comme un religieux se tue à croire que Dieu est un homme qui réside dans les cieux et que le diable est un malfaiteur cosmique qui a élu domicile en enfer."

C'était le style de don Juan que de faire des remarques tranchantes et pourtant incroyablement précises à propos de ma personne dans ce monde. Plus elles étaient tranchantes et directes, plus elles m'affectaient et plus grande était ma déception en les entendant. Une autre de ses astuces didactiques consistait à annoncer à la légère des informations extrêmement pertinentes à propos des concepts des sorciers, et en effet l'impact en était parfaitement décisif pour ma manie de lui réclamer des explications linéaires. Une fois, pendant que nous discutions sur le corps d'énergie, je lui posai une de mes questions tortueuses :

"A travers quels processus", dis-je, "les sorciers peuvent-ils transformer leurs corps d'énergie éthérés en corps solides et tridimensionnels, et leurs corps physiques en énergie éthérée capable de passer à travers un mur ?"

Don Juan, adoptant un sérieux professoral, leva le doigt et dit : "Au travers de l'emploi volontaire -- bien que pas toujours conscient -- et pourtant tout à fait dans nos possibilités, mais pas entièrement dans nos compétences immédiates -- de la force agglutinante qui relie ensemble le corps physique et le corps d'énergie comme deux conglomérats de champs d'énergie."

Exprimée sur le ton de la taquinerie, son explication était néanmoins une description phénoménologique extrêmement précise de processus inconcevables pour nos esprits linéaires, et pourtant continuellement accomplis par nos ressources énergétiques cachées. Les sorciers maintiennent que le lien entre le corps physique et le corps d'énergie est une mystérieuse force agglutinante que nous utilisons incessamment sans jamais en être conscients.

Nous avons déjà dit que quand les sorciers perçoivent le corps comme un conglomérat de champs d'énergie lumineuse, ils perçoivent une sphère de la taille des deux bras étendus latéralement [page 6/12 réelle] et de la hauteur des bras tendus vers le haut. Ils perçoivent aussi que dans cette sphère il existe quelque chose qu'ils appellent le point d'assemblage ; un endroit d'une luminosité plus intense, de la taille d'une balle de tennis, situé derrière le dos, à hauteur des omoplates et à une longueur de bras derrière elles.

Les sorciers considèrent le point d'assemblage comme étant l'endroit où le flux d'énergie directe est transformé en données sensorielles et interprété comme le monde de la vie quotidienne. Don Juan disait que le point d'assemblage, à part faire tout cela, avait aussi une fonction secondaire très importante : c'était le lien étroit entre le corps physique et le point d'assemblage du corps d'énergie. Il décrivait cette liaison comme étant analogue à deux cercles magnétiques, chacun de la taille d'une balle de tennis, s'attirant l'un l'autre grâce à la force de l'intention.

Il disait aussi que tant que le corps physique et le corps d'énergie ne se sont pas rejoints, la connexion entre eux n'est qu'une ligne éthérique, qui est si ténue parfois qu'elle semble ne pas exister. Don Juan était certain que le corps d'énergie était repoussé de plus en plus loin à mesure qu'on grandissait, et que la mort était le résultat de la rupture de cette connexion ténue.

Questions à propos de la voie du guerrier

Il y a eu une série de questions posées par des personnes différentes sur le même sujet. Ces préoccupations relèvent globalement de la question générale "Que va-t-il m'arriver ?" Certaines personnes m'ont personnellement posé cette question, d’autres m'ont écrit à ce propos, ou bien encore j'en ai entendu parler par des tierces personnes.

C'est ainsi que la question suivante a été posée : "Je comprends que vous essayez de réunir une masse de gens parce que votre plan original des sorciers a raté. Je suis accroché à ce que vous faites. Qu'est-ce que vous comptez faire de moi ?"

C'est une question qui devrait s'adresser à un gourou ou à un maître spirituel. Je ne me vois ni comme un gourou ni comme un maître spirituel, mais comme quelqu'un qui essaie de se conformer à une définition qu'avait donnée don Juan. Il voulait parler de mon rôle par rapport au reste de ses disciples, c'est-à-dire à ma cohorte, quand il disait :

"Tout ce à quoi tu peux aspirer c'est à devenir conseiller. Tu dois faire remarquer les erreurs si tu en vois ; tu dois recommander le bon moyen de faire quelque chose, parce que tu vois tout depuis le point avantageux que représente le silence total. Les sorciers appellent cela la vue depuis le pont. Les sorciers voient l'eau - la vie - telle qu'elle s'engouffre sous le pont. Leurs yeux se portent, si je puis dire, juste à l'endroit où l'eau s'enfile sous le pont. Ils ne peuvent pas voir en aval. Et ils ne peuvent pas voir en amont. Ils ne peuvent voir que le maintenant."

J'ai fourni un suprême effort pour remplir ce rôle, et je continuerai à le faire ainsi. Quand une personne est intéressée et qu'elle me dit "Je suis accroché", je n'ai pas le toupet d'aller croire que cette personne est accrochée à moi. Avoir un lien personnel avec un maître est une réaction que nous avons tous apprise et pratiquée. Pas de doute là dessus, cela provient de notre attachement personnel à papa ou à maman, ou aux deux, ou à quelqu'un d'autre qui remplit ce rôle dans la famille ou dans notre cercle d'amis.

Si j'ai donné dans mes livres, l'impression que don Juan était en relation personnelle avec moi, c'était inconsciemment une mauvaise interprétation de ma part. Il a travaillé inlassablement, depuis notre première rencontre, pour exterminer en moi ce comportement. Il appelait cela de l'indigence, et expliquait qu'elle était développée et prise en charge par l'ordre social, et que cette indigence était la plus déplorable manière de créer et nourrir en nous une mentalité d'esclave. Il disait que si je croyais être accroché à quelque chose, ce n'était pas à lui personnellement, mais à l'idée de la liberté, une idée que les sorciers s'étaient évertués à formuler depuis des générations.

Quant au plan original qui a échoué, tout ce que je peux dire [page 7/12 réelle] est que j'ai en effet affirmé que la lignée de don Juan se terminait avec moi et avec ses trois autres disciples, mais ce n'est pas le signe d'échec de quelque plan que ce soit. C'est simplement une situation que les sorciers expliquent en disant : "c'est une situation naturelle pour qu'une mission quelconque s'achève."

Le fait que j'ai dit que je voudrais atteindre le plus de gens possible et créer une masse de consensus est une conséquence de la prise de conscience que nous représentons la fin d'une des plus intéressantes lignes de pensées et d'actions. Nous sentons très bien que nous sommes investis d'une mission dont nous ne sommes peut-être pas dignes mais qui représente une gigantesque tâche : la tâche d'expliquer que le monde des sorciers n'est ni une illusion ni simplement un espoir secret.

Il y a une autre question : "Vous avez eu un maître. Comment puis-je progresser sans en avoir un ? J'ai des problèmes parce que je n'ai pas de don Juan."

Etre contrarié est une manière raisonnable d'intéragir avec notre milieu social, donc nous nous tourmentons à propos de tout. "S'inquiéter" est une catégorie syntaxique, c'est comme dire "je ne comprends pas". S'inquiéter ne veut pas dire être préoccupé par quelque chose ; c'est tout simplement une manière de mettre en relief un sujet qui a de l'importance pour nous. Dire qu'on s'inquiète parce qu'il n'y a pas un don Juan disponible est déjà la déclaration d'une possible défaite. C'est comme si cette affirmation créait une ouverture qui reste en instance d'utilisation à tout moment.

Don Juan lui-même me disait que toute la force qu'il avait mise à me guider était une procédure obligatoire établie par la tradition des sorciers. Il devait me préparer à continuer sa lignée. Pendant des années, il y a eu des quantités de gens qui venaient au Mexique pour chercher don Juan. Ils avaient pris les histoires de mes livres comme des indications d'une possibilité accessible. C'est encore de ma faute. Ce n'était pas par manque de précaution, mais plutôt parce qu'il fallait que j'évite de me présenter emphatiquement comme quelqu'un d'exceptionnel en quoi que ce soit.

Don Juan s'intéressait à perpétuer sa lignée, et non pas à enseigner sa connaissance. Je l'ai déjà dit, mais c'est important que j'insiste et que je le répète : don Juan n'était pas du tout un maître. C'était un sorcier qui transmettait sa connaissance à ses disciples exclusivement pour la continuation de sa lignée.

Comme sa lignée arrivait à une fin avec moi et ses trois autres disciples, c'est lui-même qui m'avait proposé d'écrire sur sa connaissance. Et c'est précisément parce que sa lignée arrivait à une fin que ses disciples ont ouvert sur le monde des sorciers une porte qui autrement serait restée fermée, et qu'ils s'efforcent aujourd'hui d'expliquer ce qu'est la sorcellerie et ce que font les sorciers.

Les sorciers disent que le seul maître que l'on puisse éventuellement avoir est l'esprit, c'est-à-dire une force abstraite et impersonnelle qui existe dans l'univers et qui est consciente d'elle-même. Peut-être qu'on peut l'appeler par un autre nom, comme conscience, connaissance, ou force de vie. Les sorciers croient qu'elle infiltre l'univers tout entier et qu'elle peut les guider, et que tout ce dont ils ont besoin pour l'atteindre c'est le silence intérieur ; de là vient leur affirmation que le seul lien valable que nous puissions avoir, c'est celui avec cette force, et non pas avec une personne.

Une autre question posée assez souvent est celle-ci : "Pourquoi n'avez-vous jamais parlé de la Tenségrité dans vos livres, et pourquoi en parlez-vous seulement maintenant ?"
Je n'ai jamais parlé de la Tenségrité auparavant parce que la Tenségrité est la version des disciples de don Juan de certains mouvements appelés passes magiques, passes qui furent développées par les chamans qui vivaient au Mexique dans les temps anciens et qui furent les initiateurs de la lignée de don Juan. La Tenségrité est basée sur ces passes magiques, et elle est issue de l'accord qu'ont eu entre eux les quatre disciples de don Juan Matus pour amalgamer les quatre lignes différentes des mouvements enseignés à chacun d'eux individuellement, mouvements qui s'accordaient à leurs configurations particulières physiques et mentales.

A la demande de don Juan, je me suis abstenu durant toutes ces années de mentionner les passes magiques. La manière hautement secrète selon laquelle elles me furent enseignées imposait de ma part de les entourer du même secret. Là où j'ai été le plus près d'y faire allusion, c'est quand j'ai écrit sur la façon dont don Juan faisait craquer ses articulations. En plaisantant il m'avait suggéré que je fasse référence aux passes magiques, qu'il pratiquait en permanence, comme à "la façon dont il faisait craquer ses articulations." Chaque fois qu'il [page 8/12 réelle] exécutait une de ces passes, ses articulations produisaient un bruit de craquement. Il utilisait ce truc pour susciter mon intérêt et cacher la vraie signification de ce qu'il faisait.

Quand il me fit prendre conscience des passes magiques en m'expliquant ce qu'elles étaient réellement, je m'étais déjà acharné à reproduire le bruit de ses articulations. En éveillant ma compétitivité, il m'avait "accroché", pour ainsi dire, à l'apprentissage d'une série de mouvements. Je ne suis jamais parvenu à produire ces craquements, mais en fin de compte ce n'était pas plus mal, parce que les muscles et les tendons des bras et du dos ne devraient jamais être malmenés à un tel point. Don Juan était né avec une facilité naturelle pour faire craquer les articulations de ses bras et de son dos, tout comme certaines personnes ont une facilité pour faire craquer leurs doigts.

Quand don Juan et ses compagnons sorciers m'ont enseigné formellement les passes magiques, et discuté de leurs configurations et de leurs effets, ils l'ont fait selon les procédures les plus strictes ; des procédures qui demandaient une extrême concentration, qui étaient entourées d'un secret total et de rituels. La part de rituels des enseignements fut vite éliminée par don Juan, mais la part de secret devint encore plus forte.

Comme nous l'avons dit précédemment, la Tenségrité est un amalgame de quatre variantes de passes magiques qui, de mouvements fortement spécialisés adaptés à chacun qu'elles étaient, devaient être transformées en une forme générale convenant à tout le monde. La raison pour laquelle la Tenségrité, version moderne des anciennes passes magiques, est enseignée maintenant, c'est que les quatre disciples de don Juan, du fait que leur rôle n'est plus de perpétuer la lignée des sorciers, sont tombés d'accord pour alléger leur fardeau, et en terminer avec le secret sur des choses qui ont été d'une valeur inestimable pour leur bien-être.

Carnet de route de la Tenségrité

Comment pratiquer la Tenségrité ?


Les passes magiques furent traitées par les chamans de l'ancien Mexique depuis le début comme quelque chose d'unique, et ne furent jamais utilisées comme des exercices destinés à développer la musculature ou l'agilité. Don Juan disait qu'elles avaient été regardées comme des passes magiques depuis le moment où elles avaient été formulées. Il décrivait l'aspect "magique" des mouvements comme un changement subtil que les praticiens expérimentaient en les exécutant ; une qualité éphémère que le mouvement apportait à leurs états physique et mental, une sorte d'éclat ou de lumière dans les yeux. Il parlait de ce changement subtil comme de la marque d'un "contact avec l'esprit" ; comme si les praticiens, à travers les mouvements, rétablissaient un lien inutilisé avec la force de vie qui les soutenait. Il ajouta que les mouvements étaient appelés passes magiques parce qu'en les pratiquant, les sorciers étaient transportés, en terme de perception, dans d'autres états, à partir desquels ils pouvaient sentir le monde d'une manière indescriptible.

"C'est à cause de cette caractéristique, de cette magie," me dit une fois don Juan, "que les passes doivent être pratiquées non pas comme des exercices, mais comme un moyen de faire signe au pouvoir."

"Mais peut-on les prendre simplement comme des mouvements physiques, bien qu'elles ne l'aient jamais été ?" demandais-je.

J'avais fidèlement pratiqué tous les mouvements que don Juan m'avait enseignés, et je me sentais extraordinairement bien. Ce sentiment de bien-être était suffisant pour moi.

"Tu peux les pratiquer comme tu veux. Les passes magiques accroissent la conscience, sans qu'on se soucie de la manière dont on les prend. La chose intelligente serait de les prendre pour ce qu'elles sont : des passes magiques, qui, en étant pratiquées, conduisent les praticiens à faire tomber le masque de la socialisation." répondit don Juan.

"Qu'est-ce que le masque de la socialisation ?" demandais-je.

"La façade extérieure que nous défendons tous et pour laquelle nous mourons," dit-il. "Le masque que nous acquérons dans le monde ; celui qui nous empêche d'atteindre tout notre potentiel ; celui qui nous fait croire que nous sommes immortels."

La Tenségrité, étant la version moderne de ces passes magiques, a été enseignée jusqu'à présent comme un système de mouvements parce que c'était la seule manière dont ce mystérieux et vaste sujet des passes magiques pouvait être abordé dans un cadre moderne. Les gens qui pratiquent la Tenségrité maintenant ne sont pas des praticiens chamans ; par conséquent, c'est la valeur des passes magiques en tant que mouvements qui doit être mise en relief.

Le point de vue qui a été adopté dans ce cas est que l'effet physique des passes magiques est le résultat le plus important quand on veut établir une solide base d'énergie chez les praticiens. Comme les chamans de l'ancien Mexique étaient intéressés par d'autres effets des passes magiques, ils avaient fragmenté de longues séries de mouvements en simples unités, et ils pratiquaient chaque fragment comme un segment individuel. Dans la Tenségrité, les fragments ont été rassemblés à nouveau dans leurs formes longues originales. De cette manière, un système de mouvements a été obtenu, un système dans lequel on privilégie par dessus tout les mouvements pour eux-mêmes.

L'exécution des passes magiques, comme on le montre dans la Tenségrité, requiert bien qu'on y consacre un espace ou un moment particulier, mais idéalement, les mouvements devraient être faits en solitaire, suivant l'inspiration du moment, ou lorsque la nécessité se fait sentir. Cependant, les conditions de la vie urbaine facilitent la formation de groupes, et dans ces circonstances, la seule manière dont la Tenségrité peut être enseignée est à des groupes de praticiens. Pratiquer en groupe est bénéfique sur beaucoup de plans, mais nuisible sur d'autres. C'est bénéfique parce que cela permet la création d'un consensus de mouvements, et présente l'opportunité d'apprendre par l'exemple et la comparaison. C'est défavorable ou dommageable parce que cela encourage l'émergence d'ordres et de sollicitations syntaxiques en rapport avec la hiérarchie ; et ce que veulent les sorciers c'est justement s'éloigner de la subjectivité dérivée des ordres syntaxiques. Malheureusement, on ne peut pas à la fois garder son gâteau et le manger ; donc finalement la Tenségrité devrait être pratiquée selon la formule la plus facile ; soit en groupe, soit tout seul, soit les deux.

D'un autre côté, la manière dont la Tenségrité a été enseignée est une fidèle reproduction de la manière dont don Juan a enseigné les passes magiques à ses disciples. Il les bombardait avec une profusion de détails, et leur laissait l'esprit déconcerté par la quantité et la variété des mouvements, et par le fait que chacun d'eux constituait individuellement un chemin vers l'infini.

Ses disciples ont passé des années à rester déconcertés, confus, et par dessus tout, découragés ou déprimés, parce qu'ils sentaient qu'être bombardé de cette manière était une agression injustifiée. Don Juan, en suivant la tactique traditionnelle des sorciers consistant à troubler le point de vue linéaire des praticiens, saturait la mémoire kinesthésique de ses disciples. Il soutenait qu'en continuant à pratiquer les mouvements, en dépit de la confusion, certains d'entre eux, ou peut-être tous, atteindraient le silence intérieur. Il disait que dans le silence intérieur tout devenait clair au point que nous étions capables, non seulement de nous souvenir avec une précision absolue des passes magiques déjà oubliées, mais encore que nous savions exactement quoi faire avec elles ou quoi apprendre d'elles, sans que personne ne nous le dise ou ne nous guide.

Les disciples de don Juan avaient de la peine à croire de telles affirmations. Cependant, à un certain moment, chacun cessa d'être confus et découragé. D'une manière mystérieuse, les passes magiques, parce qu'elles étaient magiques, se disposèrent d'elles-mêmes en séquences extraordinaires qui élucidaient tout. Les soucis des gens qui pratiquent la Tenségrité aujourd'hui sont exactement les mêmes que ceux des disciples de don Juan autrefois. Les gens qui ont assisté aux séminaires et ateliers de Tenségrité se sentent désorientés par la quantité des mouvements. Ils réclament un système qui leur permettrait de classer les mouvements en catégories qui pourraient être pratiquées et enseignées.

Je dois insister encore sur ce que j'ai déjà souligné depuis le début : la Tenségrité n'est pas un système standard de mouvements pour développer le corps. Elle développe certainement le corps, mais seulement comme l'effet secondaire d'un but plus transcendantal. [page 10/12 réelle] Les sorciers de l'ancien Mexique étaient convaincus que les passes magiques conduisaient les praticiens à un niveau de conscience dans lequel les paramètres de la perception normale et traditionnelle s'annulaient par le fait-même qu'ils étaient élargis. Les praticiens peuvent donc entrer dans des mondes inimaginables ; des mondes qui sont aussi totaux et attractifs que celui dans lequel nous vivons.

"Mais pourquoi aurais-je besoin d'entrer dans ces mondes ?" demandais-je à don Juan à une occasion.

"Parce que tu es un voyageur, comme nous tous, êtres humains que nous sommes." dit-il quelque peu agacé par ma question. "Les êtres humains sont embarqués dans un voyage de conscience, qui a momentanément été interrompu par des forces puissantes et tenaces. Crois-moi, nous sommes des voyageurs. Si nous n'avons pas le voyage, nous n'avons rien."

Sa réponse ne me satisfaisait pas le moins du monde. Il expliqua encore que les êtres humains étaient tombés en décadence morale, physique et intellectuelle depuis le moment où ils avaient cessé de voyager, qu'ils étaient emportés par un tourbillon pour ainsi dire, et qu'ils tournoyaient en ayant l'impression de bouger avec le courant, mais qu'en fait ils restaient stationnaires.

Cela m'a pris trente ans de dure discipline pour arriver à un palier cognitif d'où les affirmations de don Juan étaient reconnaissables et leur validité établie sans l'ombre d'un doute. C'est bien vrai, les êtres humains sont des voyageurs. Si nous n'avons pas cela, nous n'avons rien.

La Tenségrité doit être pratiquée avec l'idée que le bénéfice de ces mouvements viendra par lui-même. On doit insister à tout prix sur cette idée. Au niveau débutant, il n'y a aucun moyen de diriger l'effet des passes magiques, et il n'y a aucune possibilité de savoir si certaines passes vont être bénéfiques pour tel ou tel organe. A mesure que nous gagnons en discipline et que notre intention s'éclaircie, les effets des passes magiques peuvent être sélectionnés par chacun de nous personnellement et individuellement, dans des buts qui nous demeurent spécifiques.

Ce qui est d'une suprême importance actuellement c'est de pratiquer toutes les séquences de Tenségrité dont on se souvient, quelles qu'elles soient, ou tous les ensembles de mouvements qui nous viennent à l'esprit, quels qu'ils soient. La saturation qui aura été entretenue et accumulée donnera à la fin les résultats que les shamans de l’ancien Mexique recherchaient tant : entrer dans un état de silence intérieur, et décider, à partir du silence intérieur, quelle sera la prochaine étape.

Naturellement, quand on me racontait, plus ou moins dans les mêmes termes, que la manœuvre des sorciers consistait à se saturer l'esprit pour entrer dans le silence intérieur, ma réponse était la même que celle de tous ceux qui sont intéressés par la Tenségrité aujourd'hui : "Ce n'est pas que je ne te fasse pas confiance, mais c'est quelque chose de tellement dificile à croire."

La seule réponse que don Juan donnait à ces questions plus que justifiées, aux miennes et à celles de ses trois autres disciples, était : "Fais comme je te dis, parce que ce que je te dis n'est pas de la fantaisie. Mes mots sont le résultat de ce que j'ai corroboré pour moi-même, c'est-à-dire de ce que les sorciers de l'ancien Mexique avaient découvert : que nous, les êtres humains, nous sommes des êtres magiques."

Dans l'héritage de don Juan, il y a quelque chose que je répète et que je n'arrêterai jamais de répéter : les êtres humains sont des êtres inconnus d'eux-mêmes, remplis à ras bord d'incroyables ressources qui ne sont jamais utilisées.

En saturant ses disciples avec du mouvement, don Juan a accompli deux exploits formidables : il a fait remonter à la surface ces ressources cachées, et il a rompu en douceur l'obsession de notre mode linéaire d'interprétation. En forçant ses disciples à atteindre le silence intérieur, il leur a fait reprendre et continuer le voyage de conscience interrompu. De cette manière, l'état idéal de n'importe quel praticien de la Tenségrité par rapport à ses mouvements, est le même que l'état idéal d'un praticien de sorcellerie par rapport à l'exécution des passes magiques. Les deux sont guidés par les mouvements eux-mêmes vers un point culminant et sans précédent : le silence intérieur.

Depuis le silence intérieur, les praticiens de la Tenségrité seront capables d'exécuter, par eux-mêmes et pour tout effet qu'ils jugeraient valable, et sans aucune ressource externe, n'importe quel mouvement parmi la masse de ceux avec lesquels ils ont été saturés ; ils seront capables de les exécuter avec précision et rapidité, pendant qu'ils marchent, mangent, se reposent ou font quelque chose.



Publié à 04:14 le 18 mars 2007 dans Journal la voie du guerrier
Lien