Le rendez-vous magique
Interviews, compte-rendus de séminaires et notes sur la Tenségrité et les Passes Magiques


Accueil
Qui suis-je ?
Livre d'or
Archives
Mes amis

Album photos

Rubriques

Carlos Castaneda conférences
Carlos Castaneda interviews
Carol Tiggs
Florinda Donner Grau
Instructeurs de Tenségrité
Journal la voie du guerrier
La Lune du Traqueur
Les Règles
Los Angeles août 1995
Notes de Sorcellerie
Omega Institut
Séminaires de Tenségrité
Taisha Abelar

Menu

Active Recapitulation
Ambre bleu
Cleargreen
Visions chamaniques
Forum Tenségrité


Forum Tenségrité & Passes magiques

 

Un nouveau forum pour francophones se consacrant principalement à l'échange d'informations sur la pratique de la Tenségrité et des Passes magiques vient de s'ouvrir.

 

Vous y trouverez des annonces de pratiques intensives et de classes de Tenségrité organisées par les praticiens, et parfois en collaboration avec Cleargreen.

 

 

Le forum possède une section dédiée à l'échange sur les autres pratiques et les autres enseignements liés à la recherche de la liberté et/ou au chamanisme.

 

 

Il s'agit aussi d'un lieu d'échanges de service pour les praticiens (co-voiturage, co-location, etc)


Cliquez sur le lien suivant:

Forum Active Recapitulation



Publié à 14:31 le 21 août 2009 dans Notes de Sorcellerie
Lien

Sun Magazine - Rencontre avec Carlos (1983)

   

 

 

 

 

 

The Sun Magazine - Rencontre avec Carlos

 

 

 

 

        En 1983, je vivais dans un appartement situé sur le haut d'une colline surplombant la ville, au nord-ouest de Los Angeles. Je partageais l'appartement avec mes deux frères et tout se passait très bien, nous étions tous concernés par les mêmes intérêts.  Mon voisin de palier de l'époque était un étudiant licencié de l'Université de l'Etat de Californie à Los Angeles. Un soir, il arriva tout excité pour nous informer que Carlos Castaneda allait parler sur le campus le lendemain même. Hé bien, ce fut pour nous une super nouvelle, ayant lu tous les livres qu'il avait écrit jusqu'à présent.

 

 

 

 

        Le jour suivant, accompagné de mes deux frères, j'arrivai tôt à l'auditorium afin de me placer au tout premier rang et avoir une vue claire de l'homme, de ses manières, de ses mouvements, etc. Nous étions là depuis environ quinze minutes lorsque la foule commença à arriver. Nous remarquâmes alors un homme de type latin, trapu et de taille moyenne, habillé d'un costume, qui entra avec la foule et nous sûmes immédiatement que ça devait être Carlos Castaneda.

 

 

 

        Il arriva comme si lui aussi venait pour voir et entendre Carlos Castaneda parler, la foule ne le remarqua pas et tous espéraient le voir surgir sur scène de derrière les rideaux et parler sur le podium. Pour une quelconque raison, ou sans raison aucune, il marcha directement vers nous, et nous parla, en demandant : « Pensez-vous que je devrais utiliser le micro ou juste m'installer et parler à voix haute ? » Je répondis que ça dépendait de lui, mais qu'à mon avis il devrait parler à voix haute, puisqu'il semblait évident que c'était ce qu'il voulait faire. Il acquiesça sans difficulté puis monta sur scène et se tint juste à côté du podium.

 

 

 

        La toute première chose que je remarquai fut ses yeux. Ils étaient clairs et paisibles et donnaient l'impression d'avoir une grande profondeur. D'une certaine façon, je pouvais voir que l'homme avait été dévasté par d'autres mondes et avait maintenant besoin d'essayer d'élaborer cette connaissance pour d'autres.

        

          Lorsque la foule se calma, il commença à parler, en disant que lorsqu'il aurait fini de parler, il répondrait aux questions de l'audience. Il lança un rapide coup d'œil vers un endroit situé cinq rangées derrière nous et secoua son doigt et sa tête, disant à une jeune femme que cela n'allait pas être possible. Elle posa promptement sa caméra au sol.

 

 

 

 

        Je n'ai pas envie d'écrire le contenu entier de sa conférence, seulement le message principal qu'il voulait transmettre. Il dit que don Juan lui avait raconté que nous vivions comme des poulets dans un poulailler. Nous traversons notre vie en donnant beaucoup d'importance à nos affaires, quand, en réalité, nous ne faisons que préparer notre conscience au travers de l'expérience pour être consommés et effacés par la même force incroyable qui nous avait créé. Don Juan comparait cela aux poulets, qui vivent pour picorer et manger, seulement pour être abattus à la fin. Nous ne faisons que nourrir notre conscience - pas pour notre propre objectif, mais pour un autre objectif - celui d'être consommé au moment de notre mort. Donc, nous étions comme des poulets dans un poulailler. Don Juan avait dit qu'à la lumière de cette destinée, notre seul défi authentique était de vivre avec notre plein potentiel et d'échapper à ce destin si nous le pouvions.

 

 

 

 

        Après la fin de sa conférence, il répondit à quelques questions superflues et redondantes, et il était pour nous évident que tout ce qu'il avait dit allait immédiatement passer par-dessus la tête de la plupart des gens présents. Ce qui les intéressait vraiment était d'avoir un autographe sur leurs livres.

 

 

 

 

        Après avoir signé plus d'une centaine de livres, il sortit et commença à marcher avec un petit groupe d'environ huit personnes qui le suivait. Certains semblaient être des universitaires, d'autres de simples curieux. Il s'avéra que les universitaires le voulaient pour eux seuls, mais il dit qu'il allait à la librairie, dans l'une des salles d'étude, pour parler à quiconque voudrait l'écouter. Alors naturellement nous suivîmes. En marchant, il parlait à ceux qui l'entouraient, un à la fois.

        Mes deux frères m'incitèrent à aller vers lui pour lui parler. Il était maintenant là, c'était l'occasion. Attendant une pause dans la conversation, je saisis ma chance, allai directement vers lui, et lui affirmai catégoriquement : « Basé sur mes propres expériences, j'ai été capable de suivre le contexte de votre conférence plutôt facilement. »

 

 

 

 

        Carlos s'arrêta de marcher, se tourna et me regarda calmement dans les yeux. Me donnant son attention exclusive, il attrapa ma main et dit : « Marche avec moi. » Je remarquai les expressions étonnées de ceux qui l'entouraient, alors qu'il disait : « Bien sûr, bien sûr, tes expériences. »

 

 

 

 

        Ensuite il commença à me parler en espagnol et me demanda d'en faire autant. Puis il pressa ma main dans un geste de solidarité et d'affirmation, et me dit : « N'est-ce pas merveilleux d'être en vie ? » Je répondis que oui, ça l'était, et que j'avais toujours voulu le rencontrer, car j'avais moi aussi été témoin du nagual. Cela sembla vraiment éveiller son intérêt et il me demanda si j'étais chez moi plus tard dans la soirée. Il viendrait et me parlerait personnellement, seul à seul. Il savait que je disais la vérité. J'avais juste à écrire mon nom et mon adresse sur un bout de papier et il serait là dans la soirée.

 

 

 

 

        A la librairie, il parla de quelques concepts concernant l'éducation des enfants. Un enfant est imprégné des sentiments des parents au moment de la conception. Donc, il était très important pour les parents d'être extrêmement passionnés au moment de la conception ou autrement ils se retrouvent avec un enfant ennuyeux. Il parla également de « l'Aigle qui nous dévore, » un concept tiré de son dernier livre Le Don de l'Aigle.

 

 

 

 

        Ensuite, Carlos sollicita les auditeurs pour qu'ils posent des questions et je demandai la seule chose qui me paraissait pertinente à l'époque. Est-ce que l'Aigle était le nagual ? Il ne répondit jamais vraiment à ma question, mais dessina un schéma sur un tableau représentant la forme et la configuration de la forme lumineuse que possèdent tous les êtres humains. C'était avant la sortie du Feu du Dedans, et tout ça était donc nouveau pour les personnes présentes.

 

 

 

 

        Lorsqu'il s'arrêta de parler, tout le monde se retrouva à nouveau à l'extérieur. Il était tard dans l'après-midi et il devait s'en aller. Il s'éloigna avec les mêmes universitaires, et, alors qu'il était sur le point de partir, je lui tendis un morceau de papier avec mon adresse dessus. En le prenant, il me dit au revoir, puis il fit une pause, jeta un regard vers mon frère, sourit et alla vers lui pour lui serrer la main avec force, comme si tous les deux partageaient quelque chose de merveilleux et d'indéfini. Et ce fut tout.

 

 

 

Source : Los Angeles, Californie



Publié à 09:03 le 7 septembre 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

Les Non-Faires des Sorciers

 

 

 

Les Non-Faires des Sorciers

Séminaire de Koottu, 1998

 

 

 

L'ultime héritage

 

         Les disciples du nagual Juan Matus - Carlos Castaneda, Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar et Carol Tiggs - sont profondément intéressés par l'acte de disséminer le concept et la pratique de quelques mouvements anciens, découverts et développés par les chamans qui vivaient au Mexique durant l'antiquité, des mouvements qu'ils appelaient eux-mêmes des passes magiques, dû à leur effet stupéfiant sur le bien-être, la plénitude et l'équilibre mental et physique des êtres humains.

 

 

         Ces mêmes mouvements furent l'ultime héritage, pour ainsi dire, que don Juan Matus laissa à ses disciples. L'effet le plus surprenant produit par ces passes magiques est l'effet des passes magiques pour le non-faire. Le non-faire a été défini par les anciens chamans du Mexique comme la condition durant laquelle un flux originel d'énergie, qui est la force qui nous maintient en tant que champs d'énergie, est momentanément interrompu, donnant ainsi une milliseconde de temps au corps entier pour changer de direction, en termes d'idées et de comportements pratiqués par les êtres humains depuis le moment de leur naissance.

 

 

         Le non-faire était un terme utilisé par don Juan Matus pour désigner une dissonance cognitive spécifique, c'est-à-dire, un processus cognitif au moyen duquel ce qui semble être un flux naturel d'activité était délibérément interrompu pour créer un état de chaos cognitif momentané. Par exemple, don Juan soutenait que bien qu'il y ait suffisamment de place dans la chaussure droite pour qu'elle soit portée par le pied gauche, nous n'osions pas le faire. Nous le ferions comme s'il s'agissait d'une blague, mais pas comme quelque chose de sérieux. Le faire, pour don Juan, était de porter les chaussures de la façon dont nous le faisons, de façon ‘normale'. Le non-faire était de délibérément inverser cet ordre et de porter la chaussure gauche avec le pied droit et la chaussure droite avec le pied gauche.

 

 

         D'après don Juan, les chamans qui vivaient au Mexique dans les temps anciens, les fondateurs des lignées de sorciers, utilisaient ces états de chaos momentané créés par l'engagement délibéré dans les non-faires, afin d'acquérir le plus de fluidité possible nécessaire à la pensée et à l'action. Don Juan, tout comme les sorciers de sa lignée, croyait que les processus cognitifs de la vie quotidienne sont tellement pris comme allant de soit que la totalité des êtres humains socialisés n'a pas la possibilité de changer et d'innover de manière authentique.

 

         Don Juan lui-même était convaincu que l'homme moderne ne pouvait même pas réarranger ses schémas établis, et que tout ce qu'il pouvait faire était d'apprendre à les accepter sans s'en inquiéter. Il disait qu'aucune nouvelle idée ne pouvait s'écouler, parce que le système du 'faire' était si bien établi qu'il n'admettait aucune compétition, et encore moins de changement. Il croyait fermement que ce genre de stagnation était la marque de nos vies ; et que si nous n'utilisions pas d'autres ressources pour nous opposer à cette force, elle gagnerait facilement, et nous noierait dans la répétition et l'ennui. 

 

 

         Afin de contrebalancer les schémas établis de cognition, les sorciers de l'ancien Mexique inventèrent le non-faire. Pour eux, le non-faire était intimement relié à leurs passes magiques. Les cinq séries de non-faire sont L'Homme qui Court (Running Man), En Cavale (On the Run), La Résolution Inflexible (Unbending Purpose), Les Jambes Régissent la Vitalité (The Legs Rule Vitality), et La Roue du Temps (The Wheel of Time). Don Juan Matus les enseigna à ses quatre disciples de la façon classique. Don Juan lui-même avait appris ces passes magiques dans le même ordre et la même disposition. Dans tous les cas, les quatre étudiants de don Juan ont présenté une vision différente des passes magiques pour le non-faire : une vision dérivée de ce que firent les sorciers de l'ancien Mexique pendant peut-être des milliers d'années.

 

 

         Leur raison pour ce nouvel ordre résidait dans la croyance que pratiquer les passes magiques pour le non-faire de cette façon assurait les meilleurs résultats, et fournissait aux exécutants un état de profonde harmonie et d'accord, entre eux et avec le monde qui les entouraient, ainsi qu'une résolution magique envers la vie.

 

 

         Il n'est jamais venu à l'esprit des êtres humains que la direction du flux de notre énergie inhérente n'a pas été donnée à chacun d'entre nous comme on pourrait s'y attendre, mais que c'est une question d'habitude et d'usage. Être capable de changer cet apparent flux naturel avec l'aide des passes magiques est une proposition choquante pour la mentalité de l'homme. Les passes magiques pour le non-faire font précisément cela. Elles peuvent arrêter le mouvement de notre flux inhérent d'énergie, ou changer sa direction. De cette façon, les passes magiques, en elles-mêmes et par elles-mêmes, créent une nouvelle direction pour ce flux.

 

 

 

La Faille

 

         L'histoire dit qu'il y eut un temps primitif, où des femmes et des hommes chamans vivaient dans un profond état harmonie, de manière très naturelle. Mais ensuite, les femmes chamans prirent les rênes du pouvoir, et dirigèrent le monde des chamans pendant des centaines d'années, de façon tellement maladroite, qu'à la fin elles furent chassées physiquement, créant de cette façon la plus profonde faille imaginable entre les mâles et les femelles ; une faille qui persiste encore aujourd'hui.

 

 

 

 

En Cavale

 

         La seconde série de passes magiques pour le non-faire, appelée 'En Cavale' (On the Run), est la plus mystérieuse de toutes, pour des raisons qui sont impossibles à expliquer, pas seulement de notre point de vue, mais aussi depuis l'intérieur du cadre du monde des chamans de l'ancien Mexique. Elle a gardé sa forme originelle pour des raisons qui étaient un mystère pour tous les chamans de la lignée de don Juan, parce qu'il n'y a pas d'explication logique, mystique, ou mythique. Cela semble obéir à des raisons qui sont au-delà de la portée et de la compréhension des chamans.

 

 

         Cette série est demeurée intacte à travers les millénaires. Toutes les autres séries ont changé. Le changement était la première conduite derrière tout ce que faisaient les chamans de l'ancien Mexique. Entre eux, il y avait un flux continu d'idées, de conclusions et de pratiques. Ce flux persiste aujourd'hui, et peut être mieux déterminé par la Tenségrité : les passes magiques qui sont enseignées et pratiquées de nos jours.

 

 

 

Le Code

 

         Une autre particularité étrange de la seconde série de passes magiques pour le non-faire est une caractéristique inhabituelle et accidentelle. L'histoire des chamans est que précédemment à la faille existant entre les praticiens mâles et femelles, existait un code pour les cinq séries, qui comprenaient le groupe total des passes magiques pour le non-faire.

 

 

         Ce mystérieux code est un ordre séquentiel dans lequel les chamans de l'ancien Mexique réarrangèrent les passes magiques pour le non-faire. Toutes les séries sont enseignées suivant ce qui semble être un schéma traditionnel. Toutes les passes magiques pour le non-faire, lorsqu'elles sont enseignées, suivent un ordre naturel. Par exemple, de 1 à 12, de 1 à 26, et ainsi de suite. Cet ordre originel semble avoir été leur ultime secret. Ils ajoutèrent une nouvelle séquence réarrangée à l'originale ; ils brouillèrent les nombres pour satisfaire un autre ordre, parce que ce nouvel ordre leur donnait des résultats stupéfiants et instantanés. Lorsque la faille tragique se produisit entre les praticiens mâles et femelles, le code fut apparemment détruit intentionnellement. Don Juan croyait que détruire le code était l'équivalent de couper son bras pour montrer à son beau-père que l'on était très en colère contre lui. Cependant, le seul fragment du code qui demeure est le code du second groupe.

 

 

         La Tenségrité, à cause de l'humeur dans laquelle elle a été créée - une humeur de liberté et d'investigation - a été considérée comme la terre la plus fertile pour l'application pratique de tout ce que firent les chamans de l'ancien Mexique. Pendant longtemps, il fut assumé que c'était la nouveauté de la Tenségrité qui contribuait à cette qualité de changement, mais ce n'est pas vrai. Le changement était une part inhérente de la vision du monde des chamans de l'antiquité. Tout était en flux constant pour eux, tout, excepté le second groupe des passes magiques pour le non-faire. Les chamans ont spéculé, à travers les siècles, sur ce qui rendait ce second groupe inchangé.

 

 

         Le nagual Juan Matus disait que cela était absolument accidentel, qu'il n'y avait pas de préméditation derrière tout ça de la part des chamans. Il expliquait qu'un code existait, qu'il était appliqué à toutes les passes magiques de toutes les séries pour le non-faire. Ce code était une nouvelle séquence annexe à la séquence naturelle dans laquelle ces passes magiques avaient été enseignées, altérant l'ordre de telle façon que cela produisait un résultat spectaculaire, ressenti instantanément par tous les praticiens : une augmentation des possibilités perceptuelles. L'effet était si remarquable que le code devint un secret total, quelque chose dont s'occupaient uniquement les initiés les plus avancés.

 

 

         Un terrible soulèvement semble avoir ébranlé les fondations du monde des chamans à cette époque. Les conséquences de ce soulèvement furent un bouleversement de la manière de vivre des chamans. Avant ce soulèvement, les chamans praticiens mâles et femelles travaillaient ensemble, à l'unisson, pour l'augmentation totale de la perception. Après le soulèvement, des motivations d'origine personnelle firent leur apparition et brisèrent l'ordre et la résolution de ces chamans.

 

 

         Ils réagirent violemment et brûlèrent le code. Le nagual Juan Matus assurait à ses disciples que le seul morceau restant était celui qui s'appliquait au second groupe de passes magiques pour le non-faire. La seconde cause possible que donnait le nagual Juan Matus pour la seconde série d'être demeurée inchangée était plus spéculative. Cela avait à voir avec une conduite préméditée de ces chamans pour maintenir un élément d'un certain ordre, qui avait l'habitude d'être répandu entre eux, mais qui n'était plus en fonction. Le nagual Juan Matus le comprenait comme une tentative de maintenir une unité de survie qui pourrait attester de l'existence de quelque chose qui n'était plus.

 

 

 

La Conscience à travers l'Harmonie

 

         Quoi qu'il en soit, le code fut perdu, et la seule chose qui demeure en est une fraction. Le nagual mettait en garde qu'un tel code ne pouvait pas être pratiqué. Afin de le rendre fonctionnel, les praticiens avaient besoin d'atteindre un niveau de profonde aménité, d'affinité entre eux. Les praticiens devaient être un homme et une femme qui n'avaient aucun désir d'apposer des standards ou de quelconques scenarii préconçus de priorité ou de supériorité. Ils devaient être une paire de praticiens qui étaient dans l'abandon, et libres de l'encombrante imposition de l'égomanie ou de l'importance personnelle à propos de leur place dans l'histoire et le temps.

 

 

         Les deux praticiens qui remplissent ces conditions sont Zaia Alexander et Miles Reid. C'est tombé sur eux - complètement indépendamment de leur volonté - d'être les porte-parole d'une nouvelle ère. La meilleure manière d'exprimer cette ère de nouveauté est à travers l'exécution des passes magiques de la seconde série pour le non-faire. Cela produit un moment profondément sans ego, même si c'est pour une fraction de seconde, cette fraction est suffisante.

 

 

         Cette équipe est une équipe d'une valeur unique. Lorsqu'ils travaillent ensemble, ils sont appelés « Conscience à travers l'Harmonie », car ils sont parvenus à éradiquer les barrières et les frontières naturelles entre les sexes. Leur homogénéité est si extraordinaire qu'aucun des disciples de don Juan n'a de mots pour l'expliquer ou le décrire. Dépasser une telle barrière est un triomphe de la discipline et de l'imagination qui est propre à l'esprit de l'Homme. Cette équipe de praticiens y est parvenue. De cette façon, ensemble, ils sont capables d'explorer, en termes de conscience et de perception, des zones complètement voilées à un praticien normal. Afin d'entrer dans ces zones, un praticien normal aurait besoin d'une poussée énergétique qui ne peut être obtenu dans les conditions de vie normale d'un chaman, qui sont, dans une large mesure, plus exigeantes et plus difficiles que les conditions de vie d'une personne ordinaire.

 

 

 

La Roue du Temps

 

         La dernière série de passes magiques pour le non-faire est appelée 'La Roue du Temps' (The Wheel of Time). C'était la croyance des chamans de l'ancien Mexique que la série 'L'Homme qui Court' (Running Man) introduit les praticiens dans le royaume de la conscience accrue. Les trois séries restantes, 'En Cavale' (On the Run), 'La Résolution Inflexible' (Unbending Purpose), et 'Les Jambes Régissent la Vitalité' (The Legs Rule Vitality), guident les praticiens à travers un état de conscience accrue, mais c'est la cinquième série, la plus complexe et la plus sophistiquée d'entre toutes, qui va leur permettre de cimenter toutes leurs acquisitions.

 

 

         Comme son nom l'indique, 'La Roue du Temps' est en rapport avec ce que l'homme moderne appelle « la manipulation du temps et de l'espace », et que les chamans de l'ancien Mexique appelaient « intentionner en avant et en arrière ». Pour réaliser cela de la manière la plus appropriée, un praticien doit apprendre à maintenir la roue du temps, qui est dans notre cas une petite roue, faite de mousse de caoutchouc. La roue du temps était faite de bois à l'origine, avec un bord régulier en métal, mais le bois est trop lourd à porter avant qu'une compétence totale soit acquise. L'idée est de compresser le temps - de façon psychologique, pour ainsi dire - et de transformer le temps en une unité adaptée pour un usage maximum des praticiens.

 

 

         Plus que jamais dans notre histoire, nous avons besoin d'un facteur unifiant, une idée qui nous infusera le désir d'agir. Cette action doit être inspirée par le côté impersonnel de cette idée, et par son indéniable valeur pragmatique. Les chamans de l'ancien Mexique découvrirent cette forme dans leur pratique des passes magiques. La pratique des passes magiques est impersonnelle, ainsi que l'effet qu'elles produisent. Cela est en rapport uniquement avec le praticien individuel.

 

 

Carlos Castaneda



Publié à 01:31 le 29 juin 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

la magie de remercier

 

 

 

La magie de remercier

 

 

 

        Il existe un ordre dans l’univers, c’est indiscutable. Il existe un ordre dans le visible, qu’on y accède simplement grâce à nos yeux, ou bien grâce à une extension de nos yeux tournée vers l’immensité : le télescope, ou vers l’infiniment petit : le microscope. Pourquoi devrions-nous supposer que cet ordre se limite seulement au visible et qu’il ne s’étend pas au-delà, dans l’invisible ? Pourquoi devrait-il y avoir cette fracture ou cette coupure ? Bien évidemment, tout cela relève de notre façon de considérer “ l’invisible ”, qui ne prend pas ici un sens ésotérique mais qui se rapporte plutôt à la zone des sentiments — des sentiments qui sont, pour la plupart, eux, aussi invisibles. Pourrait-il aussi y avoir un ordre cosmique au sein de cette zone des sentiments ?

 

        Comment un ordre pourrait-il exister au sein de quelque chose qui peut s’enflammer à tout moment, où les cendres paraissent n’être jamais éteintes, où les raisonnements suivent une logique étrangère à la « raison » ? Pourtant, dès que l’on prête ne serait-ce qu’un petit peu d’attention à ce qui se passe autour de nous, l’intuition, la sensation semble confirmer qu’il existe bien un ordre de cette sorte, un certain équilibre au sein même de la région particulièrement changeante et déséquilibrée de nos sentiments.

 

        Le sentiment de gratitude pourrait se révéler être un exemple flagrant et caractéristique de cet ordre. En effet, notre capacité à éprouver de la gratitude est grande, et cela, indépendamment des blessures ontologiques dont nous avons pu souffrir, indépendamment des dommages dont la majorité d’entre-nous a été l’objet durant la petite enfance — et que le nagual Carlos Castaneda évoque lorsqu’il parle de nos ailes coupées qui nous empêchent de voler, voler au sens métaphorique aussi bien qu’au sens littéral du terme.

 

        Être capable d’éprouver cette gratitude malgré ces blessures que nous avons en nous, être capable de sentir cette chaleur, cette tendresse intérieure, dirigée vers personne en particulier et en même temps dirigée vers chacun et vers chaque chose, cela est une chose abstraite et, pourtant, tendue vers les feuilles vertes qui brillent au soleil, vers le ciel bleu intense, vers la fraîcheur de l’air, la clarté du jour, l’arôme et l’humidité montant de la terre après une forte pluie, vers le silence, l’harmonie, la mémoire.

 

        Et puis, de manière inattendue quelqu’un apparaît, quelqu’un avec un visage, un nom et un prénom, mais il n’est pas le seul, il y en a d’autres, ils apparaissent les uns après les autres — hommes et femmes —, chacun d’entre eux méritant ma gratitude pour m’avoir donner le meilleur d’eux- mêmes.

 

        Soudain, je suis emportée par une vague de gratitude. Peu importe ce qu’ils sont, ces individus sont tous également présents, là, juste devant moi. La gratitude fait partie de l’ordre cosmique. Il est possible que rien ne dérange plus l’ordre cosmique que le manque de gratitude. Merci et S’il-te- plaît : ces deux simples mots régleraient-ils l’univers entier ? Quelle signification de tels mots pourrait-elle avoir en regard de l’immensité de l’univers ? Et pourtant, pourquoi lorsqu’ils font défaut tout apparaît-il déformé ? Les personnes qui ne les expriment pas s’affaissent, se détériorent et s’estompent. Ils tombent de précipices en précipices, décrivant une spirale qui les plonge jusqu’au fond de l’abîme, si jamais ils l’atteignent.

 

        Le nagual Carlos Castaneda est entré en relation avec une grande variété de personnes. Certains d’entre eux furent des sommets d’impolitesse dans leurs manières d’être. « Eh, qu’importent les manières. Est-ce que les manières ne sont pas juste une autre expression de l’ordre social ? » Oui et non, comme tout. Certaines de ces personnes qui approchèrent le nagual Carlos Castaneda furent réellement grossières. Ils pouvaient éventuellement être raffinés à plusieurs égards, voire élégants, mai s’ils criaient pour être servis et pour ordonner, ignorant totalement les mots S’il-vous- plaît et Merci. Si l’on venait à rencontrer une de ces personnes qui étaient entrées en contact avec le nagual — même peu de temps après — on ne la reconnaissait pas.

 

        Elle avait une allure semblable, mais il fallait la regarder à deux fois avant de l’appeler par son nom. Ses manières avaient changées de telle sorte qu’elle avait les mots Merci et S’il vous plaît constamment à la bouche : elle s’était rendu compte qu’il y a toujours une chose pour laquelle on peut se sentir reconnaissant, comme chacune des petites ou des grandes faveurs, ou les nombreux services que l’on nous rend durant la journée, que nous ayons payé pour cela, et plus encore si nous n’avons pas payé.

 

        Cela représente un paradoxe intéressant, compte tenu du fait que les sorciers nous enseignent en même temps de ne pas dire Pardon sans cesse. Pardon semble rait également faire partie de ces mots en relation directe avec le genre d’ordre cosmique dont nous avons parlé précédemment. Beaucoup d’entre nous — particulièrement si nous sommes des femmes — ont été élevés selon un modèle de soumission, qui a fait de nous des personnes enclines à dire Pardon, même si l’on nous marche sur les pieds. Florinda disait : « ¡Pendeja ! Excuse-toi lorsqu’il y a vraiment quelque chose pour laquelle tu dois t’excuser, mais ne soit pas un Babosa. » C’est ainsi que les personnes qui purent approcher la sphère des sorciers furent façonnées, voire ciselées. Aussi insignifiant que cela puisse paraître, le mot Merci régit tout.

 

        La modestie pénètre ceux qui l’expriment, accueillant avec gratitude ce qu’ils reçoivent, des choses sur lesquelles nous n’avons aucun « droit » intrinsèque, puisque rien ne nous est dû. Le contraire est plus souvent vrai : nous croyons que tout nous est dû. Cela s’impose si naturellement que nous ne le réalisons même pas. Ceci appartient à l’état d’esprit du « créancier », auquel nous sommes tellement habitués. Nous recevons et recevons encore sans prendre conscience du fait que nous recevons, ou de ce que nous recevons.

 

        Le flux est néanmoins constant : des senteurs de la terre à l’aube au pépiement des oiseaux au moment du coucher du soleil, en passant par le délicieux déjeuner que nous avons dégusté en excellente compagnie, aussi bien que les querelles, les maux de tête et la colère. Ils représentent tous la vie et la vie est la grâce initiale, la condition naturelle à tous les autres présents. Être capable de remercier est une forme de pouvoir, ne pas être capable de remercier est un manque de pouvoir. Ce manque de pouvoir nous entraîne en spirale vers la ruine.

 

        C’est la « chute » à laquelle les philosophies et les religions font référence, la fameuse chute de la Chrétienté. La chute dont parle Heidegger, appartiendrait-elle au monde dans lequel la gratitude fait défaut ? La Bible fait référence à la fierté et à la vanité qui emplirent le coeur de l’homme lorsqu’il découvrit que des briques pouvaient être fabriquées en faisant cuire de l’argile, et qu’avec ces briques, il était en mesure de construire tout ce qu’il désirait . Il en vint à construire une tour si haute qu’elle pouvait « toucher les cieux ». Don Juan expliqua à Carlos Castaneda que les grandes cathédrales occidentales n’étaient rien d’autre que la preuve de l’égocentrisme de l’espèce humaine.

 

        Nous pouvons nous demander ce qu’il faut en conclure quant aux gratte-ciels. L’ancien testament complète cette narration en décrivant la manière dont Jéhovah —Di eu— fut irrité par l’attitude de l’homme, si bien que lorsque la tour atteignit une certaine hauteur, Dieu créa la confusion parmi les « langues » des hommes — leurs langages — de telle manière qu’ils devinrent incapables de communiquer entre eux, ce qui empêcha toute  progression dans la construction de l’édifice.

 

        La fierté de l’homme avait grandi aussi haut que la tour qu’il avait édifiée: l’homme avait cru qu’il avait été celui qui avait construit cela, qu’il en avait été l’unique auteur. Je sais que cela peut sembler une idée assez bizarre, mais la puissance des Etats- Unis ne serait-elle pas sans relation avec l’institutionnalisation de l’acte de remercier qui existe sous la forme du jour de célébration du Thanksgiving ? Y a-t-il d’autres pays dans le monde qui célèbre l’acte de remercier ? Même si aujourd’hui, la célébration du Thanksgiving n’est devenue qu’un simple événement où l’on ne fait presque rien de plus que de se rassembler en famille pour déguster une pintade. On nous apprend qu’avec la répétition, toute l’authenticité originelle se transforme en coquille vide : la répétition appauvrie la signification.

 

        Si nous pouvions seulement retrouver cet élan originel : la chaleur, la tendresse, la joie et la gratitude qui avait dû emplir le coeur de ces premiers colons qui s’installèrent sur ces terres d’Amérique du Nord. La sorcellerie montre le lien essentiel qui existe entre la gratitude — plus précisément entre le manque de gratitude, et la chute. Nous trébuchons, puis nous tombons, et nous tombons sans fin.

 

        Le nagual Carlos Castaneda disait régulièrement à propos des gens autour de lui : « Ils ont chuté. Untel et untel ont chuté. Machin-truc a chuté. » Des chutes abyssales se sont produites par manque de gratitude. Tomber c’est perdre du pouvoir. Quiconque est au sol ne peut pas faire grande chose, jusqu’à ce qu’il s’efforce de se remettre sur pied, par lui-même ou grâce à une assistance extérieure. La chute de l’homme à laquelle il est fait référence dans toutes les religions et les philosophies constitue le moment où l’homme perd son pouvoir. Le manque de gratitude ne provoque pas seulement la perte du pouvoir, mais est intrinsèquement un manque de pouvoir. Remercier exprime le pouvoir de ressentir de la gratitude.

 

Rosa Coll est écrivain et philosophe. Ses ouvrages traitent principalement des rapprochements entre les courants philosophiques et la pensée des chamans de l’ancien Mexique. Elle a également donné des conférences durant des séminaires de Tenségrité

 



Publié à 12:33 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

6 propositions explicatives

                      

 

 

       Six propositions explicatives

     (Préambule de la seconde édition du Don de l'Aigle en espagnol)

 

        En dépit des prodigieuses manoeuvres qu’exécuta don Juan avec ma conscience, je m’obstinais des années durant à essayer d’évaluer intellectuellement ce qu’il faisait. Bien que j’eusse écrit longuement à propos de ces manoeuvres, c’était toujours depuis le point de vue de l’expérimentation et, en plus, depuis une perspective purement rationnelle. Immergé comme je l’étais dans ma propre rationalité, je ne pus reconnaître les objectifs des enseignements de don Juan. Pour comprendre la portée de ces objectifs avec un certain degré de précision, il était nécessaire que je perde ma forme humaine et que je parvienne à la totalité de moi-même.

 

        Les enseignements de don Juan visaient à me guider à travers la seconde étape du développement du guerrier : la vérification et l’acceptation totale du fait que réside à l’intérieur de nous-même un autre type de conscience. Cette étape était divisée en deux catégories. La première, pour laquelle don Juan requerra l’aide de don Genaro, se rapportait aux actions. Elle consistait à me montrer certaines procédures, actions et méthodes qui étaient destinées à exercer ma conscience. La seconde consistait à me présenter les six propositions explicatives. Les difficultés que ma rationalité rencontrait à accepter la plausibilité de que m’enseignait don Juan le menèrent à présenter ces propositions explicatives en termes identiques à ceux de mes connaissances académiques.

 

        Ce qu’il fit en guise d’introduction, fut de créer une division en moi-même au moyen d’un coup spécifique porté à l’omoplate droite ; un coup qui me faisait entrer dans un état de conscience non-ordinaire, dont je ne pouvais me souvenir une fois revenu à la normalité. Jusqu’à l’instant précis où don Juan me faisait entrer dans un tel état de conscience, je conservais le sens d’une indéniable continuité, que je pensais être le produit de mon expérience vécue. L’idée que j’avais de moi-même était d’être une entité complète qui pouvait rendre compte de tout ce qu’elle faisait. De plus, j’étais convaincu que le cadre de ma conscience, pour peu qu’il y en ait eu un, résidait dans mon cerveau.

 

        Mais, don Juan me montra avec ce coup qu’il existe un centre dans la colonne vertébrale, à la hauteur des omoplates, qui est clairement le centre d’une conscience accrue. Quand je questionnais don Juan à propos de la nature de ce coup, il m’expliqua que le nagual est quelqu’un qui dirige, un guide qui a endossé la responsabilité d’ouvrir le chemin, et qu’il doit être impeccable pour imprégner ses guerriers d’un sentiment de confiance et de clarté. C’est seulement à ces conditions qu’un nagual a la possibilité de donner ce coup dans le dos, destiné à forcer un déplacement de la conscience. Le pouvoir du nagual est ce qui permet de mener à bien la transition. Si le nagual n’est pas un praticien impeccable, le déplacement ne se produit pas, comme ce fut le cas quand je tentais, sans succès, de faire passer les autres apprentis dans un état de conscience accrue, en les frappant dans le dos, avant que nous nous aventurions sur le pont.

 

        Je demandais à don Juan ce qu’impliquait ce déplacement de la conscience. Il me dit que le nagual devait frapper sur un point précis, dont la position variait d’une personne à l’autre mais qui se situe toujours dans la région des omoplates. Un nagual doit « voir » pour localiser le point, qui est situé à la périphérie de notre luminosité, et non pas sur le corps physique lui-même ; et lorsqu’il l’identifie comme tel, il exerce dessus une poussée, plus qu’il ne le frappe, et cela crée alors une concavité, une dépression dans la boule lumineuse. L’état de conscience accrue résultant de ce coup dure le temps que dure la dépression. Certaines boules lumineuses retournent à leur forme originale par elles-mêmes, d’autres doivent être frappées en un autre point afin d’être restaurées, et d’autres ne reprennent jamais leur forme ovale.

 

        Don Juan disait que les voyants « voient » la conscience comme une pellicule d’une brillance particulière. La conscience de la vie quotidienne est une brillance qui se situe sur le côté droit, qui s’étend de l’extérieur du corps physique à la périphérie de notre luminosité. La conscience accrue est une brillance plus intense combinée avec une concentration et une célérité plus importantes, un éclat qui sature la périphérie du côté gauche. Don Juan disait que les voyants expliquent les conséquences du coup du nagual comme provoquant le déplacement temporaire d’un centre situé dans le cocon lumineux du corps. Les émanations de l’Aigle sont en réalité évaluées et sélectionnées sur ce centre. Le coup altère leur fonctionnement normal. Grâce à leurs observations, les voyants parvinrent à la conclusion que les guerriers doivent être mis dans cet état de désorientation. Le changement dans la façon dont la conscience fonctionne dans ces conditions fait de cet état un terrain idéal pour élucider les commandements de l’Aigle : cela permet aux guerriers de fonctionner comme s’ils étaient dans la conscience de tous les jours, à la différence qu’ils peuvent se concentrer sur tout ce qu’il font avec une clarté et une force sans précédent.

 

        Don Juan disait que la situation était analogue à celle qu’il avait lui-même connue. Son benefactor avait créé une profonde division en lui, le faisant se déplacer encore et encore de la conscience du côté droit à la conscience du côté gauche. La clarté et la liberté de la conscience de son côté gauche étaient en opposition directe avec la rationalisation et les incessantes défenses du côté droit. Il me dit que tous les guerriers sont plongés dans les profondeurs d’une situation identique à celle provoquée par la bipolarité, et que le nagual crée et renforce la division pour être en mesure de conduire ses apprentis à la conviction qu’il existe une conscience encore inexplorée au sein des êtres humains.

 

1. Ce que nous percevons comme étant le monde sont les émanations de l’Aigle.

 

        Don Juan m’expliqua que le monde que nous percevons n’a pas d’existence transcendantale. Puisque nous sommes familiarisés avec lui, nous pensons que ce que nous percevons est un monde d’objets existant tels que nous les percevons, alors qu’en réalité, il n’existe pas un monde d’objets, mais plutôt un univers fait des émanations de l’Aigle. Ces émanations représentent la seule réalité immuable. C’est une réalité qui englobe tout ce qui existe, le perceptible et l’imperceptible, le connaissable et l’inconnaissable. Les voyants qui voient les émanations de l’Aigle les appellent commandements à cause de leur force contraignante.

 

        Toutes les créatures vivantes sont contraintes d’utiliser les émanations, elles les utilisent sans appréhender ce qu’elles sont. L’homme ordinaire les interprète comme étant la réalité. Et les voyants qui voient les émanations les interprètent comme étant la règle. En dépit du fait que les voyants voient les émanations, ils n’ont pas de moyens de savoir à quoi correspond ce qu’ils voient. Plutôt que de s’enfermer dans d’inutiles conjectures, les voyants s’intéressent à spéculer de manière fonctionnelle sur la manière d’interpréter les émanations de l’Aigle.

 

        Don Juan affirmait qu’avoir l’intuition d’une réalité qui transcende le monde que nous connaissons reste du niveau de la conjecture ; il ne suffit pas à un guerrier de conjecturer sur le fait que les commandements de l’Aigle sont instantanément perçus par toutes les créatures vivantes sur Terre, et qu’aucune d’entre-elles ne les perçoit de la même manière. Les guerriers doivent essayer d’être les témoins du flot des émanations et voir la façon dont l’homme et les autres êtres vivants les utilisent pour construire leur monde perceptible. Quand je proposais d’utiliser le mot « description » à la place des émanations de l’Aigle, don Juan me dit qu’il ne faisait pas une métaphore. Il dit que le mot « description » présuppose un accord humain, et que ce que nous percevons découle d’un commandement dans lequel les accords humains ne rentrent pas en ligne de compte.

 

2. L’attention est ce qui nous permet de percevoir les émanations de l’Aigle, en les « écrémant »

 

        Don Juan disait que la perception est une faculté physique que les créatures vivantes cultivent ; le résultat de ce développement est connu par les voyants comme « l’attention». Don Juan décrivait l’attention comme l’action d’accrocher et de canaliser la perception. Il disait que cette action est notre plus singulier accomplissement, couvrant tout le spectre des alternatives et des possibilités humaines. Don Juan établit une distinction précise entre alternatives et possibilités. Les alternatives humaines sont ce que nous sommes formés à choisir en tant que personnes fonctionnant au sein de l’environnement social. Notre panorama dans ce domaine est très limité. Les possibilités humaines sont ce que nous sommes capables d’accomplir en tant qu’être lumineux.

 

        Don Juan me révéla un schéma de classification de trois types d’attention, en insistant sur le fait que le mot « type » était une appellation erronée. En fait, il s’agit de trois niveaux de connaissance : la première, la seconde et la tierce attention ; chacune d’entre elles étant un territoire indépendant, intrinsèquement complet. Pour un guerrier qui se situe aux étapes initiales de son apprentissage, la première attention est la plus importante des trois.

 

        Don Juan disait que ces propositions explicatives étaient des tentatives pour ramener au premier plan la manière dont fonctionne la première attention, ce qui nous échappe complètement. Il considérait comme étant impératif pour les guerriers de comprendre la nature de la première attention s’ils voulaient s’aventurer au sein des deux autres. Il m’expliqua que la première attention à été formée à se déplacer instantanément à travers un spectre entier d’émanations de l’Aigle, absolument sans que cela soit souligné, afin d’atteindre des « unités de perceptions » que chacun d’entre-nous a appris à percevoir.

 

        Les voyants appellent cette prouesse de la première attention : « écrémer», car cela implique la capacité à supprimer les émanations superflues et à sélectionner celles qui doivent être mises en valeur. Don Juan expliqua ce processus en prenant comme exemple la montagne que nous voyions à ce moment-là. Il soutint que ma première attention, au moment de voir la montagne, avait écrémé une quantité infinie d’émanations pour obtenir un miracle de la perception ; un écrémage que tous les êtres humains connaissent, car chacun d’entre eux est parvenu à le faire par lui-même.

 

        Les voyants disent que tout ce que la première attention supprime pour obtenir un écrémage ne peut être en aucune manière être récupéré par la première attention. Une fois que nous apprenons à percevoir en termes d’écrémage, nos sens cessent d’enregistrer les émanations superflues. Pour élucider ce point, il me donna un exemple d’écrémage : « le corps humain ». Il dit que notre première attention est totalement inconsciente des émanations qui composent la coquille lumineuse externe du corps physique. Notre cocon ovale n’est pas sujet à perception ; Les émanations qui l’auraient rendu perceptible ont été rejetées au bénéfice de celles qui permettent à la première attention de percevoir le corps physique tel que nous le connaissons.

 

        Dès lors, le but perceptuel que les enfants doivent atteindre en grandissant consiste à apprendre à isoler les émanations appropriées pour être capable de canaliser leur perception chaotique et de la transformer en première attention ; en réalisant cela, ils apprennent à construire un écrémage. Tous les êtres humains adultes qui entourent les enfants leur apprennent comment écrémer. Tôt ou tard, les enfants apprennent à contrôler leur première attention dans le but de percevoir les écrémages en termes similaires à ceux de leurs professeurs.

 

        Don Juan ne cessait jamais de s’émerveiller de la capacité des êtres humains à mettre de l’ordre dans le chaos de la perception. Il affirmait que chacun d’entre nous est, de son propre fait, un magicien accompli, et que notre magie consiste à représenter la réalité à partir de l’écrémage que notre première attention a appris à construire. Le fait que nous percevons en termes d’écrémage est le commandement de l’Aigle, mais percevoir les commandements comme des objets est notre pouvoir, notre don magique.

 

        D’un autre coté, notre travers est que nous finissons toujours par être unilatéraux, en oubliant que les écrémages ne sont réels que dans le sens où nous les percevons comme réels, par le pouvoir que nous avons à le faire. Don Juan appelait cela une erreur de jugement qui détruit la richesse de nos mystérieuses origines.



Publié à 10:04 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

6 propositions explicatives (suite)

3. Le produit de l’écrémage est transformé en sens par le premier anneau de pouvoir

 

        Don Juan disait que le premier anneau de pouvoir est la force qui découle des émanations de l’Aigle pour affecter exclusivement notre première attention. Il expliqua qu’il a été représenté tel un « anneau » à cause de son dynamisme, de son mouvement ininterrompu. L’appellation « anneau de pouvoir » provient premièrement de son caractère compulsif, et deuxièmement de sa capacité unique à interrompre ses travaux, à les modifier ou à renverser leur direction. Ce caractère compulsif apparaît plus évident en considérant le fait qu’il ne pousse pas uniquement la première attention à construire et à perpétuer l’écrémage, mais qu’il exige également un consensus de tous les participants. Chacun d’entre nous se voit exiger un accord complet sur la reproduction fidèle des écrémages, attendu que la conformité au premier anneau de pouvoir doit être totale.

 

        C’est précisément cette conformité qui nous donne la certitude que les écrémages sont des objets qui existent en tant que tels indépendamment de notre perception. De plus, le caractère compulsif du premier anneau de pouvoir ne cesse pas après l’accord initial, mais il demande que nous renouvelions constamment cet accord. Notre vie entière doit s’opérer dans ce sens, comme si, par exemple, chacun de nos écrémages était le tout premier pour l’être humain en termes de perception, en dépit des langages et des cultures. Don Juan concédait que bien que tout ceci soit trop sérieux pour être pris à la rigolade, le caractère contraignant du premier anneau de pouvoir est si intense qu’il nous force à croire que si « la montagne » pouvait avoir une conscience propre, elle se considérerait elle-même comme l’écrémage que nous avons appris à construire.

 

        La caractéristique la plus précieuse du premier anneau de pouvoir pour un guerrier est sa singulière capacité à interrompre son flux d’énergie ou à le suspendre totalement. Don Juan disait que c’est une capacité latente qui existe en chacun de nous comme une unité d’appui. Dans notre monde étroit d’écrémage, il n’est nul besoin de s’en servir. Puisque nous sommes si efficacement soutenus et protégés par le maillage étroit de notre première attention, nous ne réalisons pas du tout, ni même vaguement, que nous avons des ressources cachées.

 

        Néanmoins, si nous pouvions choisir une autre alternative, comme l’option que le guerrier possède d’utiliser la seconde attention, la capacité latente du premier anneau de pouvoir commencerait à fonctionner et pourrait être utilisée avec des résultats spectaculaires. Don Juan soulignait le fait que le plus grand accomplissement des sorciers est le processus d’activation de cette capacité latente ; il appelait cela bloquer l’intention du premier anneau de pouvoir.

 

        Il m’expliqua que les émanations de l’Aigle, qui ont déjà été isolées par la première attention de façon à construire le monde de tous les jours, exercent une pression inflexible sur la première attention. Pour que cette pression cesse de s’exercer, l’intention doit être déplacée. Les voyants appellent cela une obstruction ou une interruption de notre premier anneau de pouvoir.

 

4. L’intention est la force qui met en mouvement le premier anneau de pouvoir

 

        Don Juan m’expliqua que l’intention ne se réfère pas au fait d’avoir une intention, ou de souhaiter telle ou telle chose, mais qu’elle se rapporte plutôt à la force impondérable qui nous pousse à nous comporter selon ce qui peut être décrit comme l’intention, le souhait, la volonté, etc. Don Juan ne la présentait pas comme une condition de l’existence, provenant de chacun, comme peuvent l’être les habitudes issues de la socialisation ou des réactions biologiques, mais plutôt comme une force personnelle, intime que nous possédons et utilisons individuellement comme une clef qui déplace de manière satisfaisante le premier anneau de pouvoir.

 

        L’intention est ce qui conduit notre première attention à se focaliser sur les émanations de l’Aigle au sein d’un certain cadre. Et l’intention est aussi ce qui commande au premier anneau de pouvoir d’entraver ou d’interrompre le flux de l’énergie. Don Juan me suggéra de concevoir l’intention comme une force invisible qui existe dans l’univers, n’ayant pas connaissance d’elle-même, mais affectant pourtant chaque chose: une force qui crée et soutient les écrémages. Il affirmait que les écrémages doivent se recréer sans cesse afin d’être imprégnés du sentiment de continuité. Pour récréer à chaque fois les écrémages avec la fraîcheur nécessaire à construire un monde vivant, nous devons en avoir l’intention à chaque fois que nous les construisons. Par exemple, nous devons avoir l’intention de « la montagne » dans toute sa complexité pour que l’écrémage se matérialise complètement.

 

        Don Juan disait que, pour un spectateur, dont le comportement serait basé uniquement sur la première attention, sans l’intervention de l’intention, « la montagne » apparaîtrait sous la forme d’un écrémage complètement différent. Elle pourrait apparaître sous l’aspect de l’écrémage « forme géométrique » ou « vague tache de couleur ». Pour que le produit de l’écrémage « montagne » soit complet, le spectateur doit en avoir l’intention, même si cela se produit de manière involontaire sous la force contraignante du premier anneau de pouvoir, ou de manière préméditée, par le biais de l’entraînement du guerrier.

 

        Don Juan me fit remarquer qu’il existe trois manières pour l’intention de venir jusqu’à nous. La plus prédominante des trois est connue par les voyants comme étant «l’intention du premier anneau de pouvoir». C’est une intention aveugle qui vient à nous de manière fortuite. C’est comme si nous nous trouvions sur son chemin, ou comme si l’intention se trouvait sur le nôtre. Nous nous trouvons inévitablement pris dans les mailles de son filet sans avoir le moindre contrôle sur ce qui nous arrive.

 

        La seconde manière est quand l’intention vient à nous de son propre chef. Cela requiert de notre part un degré considérable de volonté, un sens de la détermination. C’est seulement grâce à notre capacité à agir en tant que guerriers que nous pouvons nous placer volontairement sur le chemin de l’intention ; nous l’appelons, pour ainsi dire. Don Juan m’expliqua que son insistance à agir en tant que guerrier impeccable n’était rien de plus qu’un effort pour faire savoir à l’intention qu’il se mettait lui-même sur son chemin. Don Juan disait que les guerriers appellent ce phénomène « pouvoir ». Ainsi, lorsqu’ils parlent d’avoir du pouvoir personnel, ils font référence à l’intention venant à eux volontairement. Le résultat, me disait-il, peut- être décrit comme la capa cité à trouver de nouvelles solutions, ou la capacité d’influer sur les gens ou les évènements.

 

        C’est comme si d’autres possibilités, auparavant resté es inconnues du guerrier, devenaient soudainement apparentes. De cette manière, un guerrier impeccable ne planifie jamais rien à l’avance, mais ses actions sont si décisives qu’il semble que le guerrier ait calculé en amont chaque facette de son activité.

 

        La troisième façon par laquelle nous rencontrons l’intention est la plus rare et la plus complexe des trois ; elle se produit lorsque l’intention nous autorise à s’harmoniser avec elle. Don Juan décrivait cet état comme le véritable moment de pouvoir : le point culminant d’efforts de toute une vie de quête d’impeccabilité. Seuls les guerriers suprêmes l’obtiennent, et aussi longtemps qu’ils sont dans cet état, l’intention se laisse manoeuvrer par eux à volonté. C’est comme si l’intention avait fusionné avec ces guerriers, et ce faisant, les transformait en force pure, dénuée de conception a priori. Les voyants appellent cet état « l’intention du second anneau de pouvoir» ou « volonté ».

 

5. Le premier anneau de pouvoir peut être arrêté par un blocage fonctionnel de la capacité à construire des écrémages

 

        Don Juan disait que la fonction des non-faires est de créer une entrave à la focalisation qu’exerce habituellement notre première attention. Les non-faires sont, en ce sens, des manoeuvres destinées à préparer la première attention au blocage fonctionnel du premier anneau de pouvoir, ou en d’autres termes, à l’interruption de l’intention. Don Juan m’expliqua que ce blocage fonctionnel, qui est la seule méthode pour utiliser de manière systématique la capacité latente du premier anneau de pouvoir, représente une interruption temporelle que le benefactor crée dans la capacité du disciple à construire des écrémages.

 

        C’est une intrusion, artificielle, puissante et préméditée, dans la première attention, exécutée dans le but de la pousser au-delà des apparences que les écrémages nous présentent ; cette intrusion s’obtient par l’interruption de l’intention du premier anneau de pouvoir. Don Juan disait que pour parvenir à cette interruption, le benefactor traite l’intention selon sa nature réelle, c’est-à-dire un flux, un courant d’énergie qui peut être finalement arrêté ou réorienté.

 

        Néanmoins, une interruption de ce genre implique une commotion d’une telle amplitude qu’elle peut forcer le premier anneau de pouvoir à s’arrêter totalement ; une situation impossible à concevoir dans des conditions normales de vie. Il est impensable pour nous que nous puissions retourner sur les pas du processus de consolidation de notre perception, mais il est possible de nous placer nous-même, sous l’impact de cette interruption, dans une position perceptuelle très similaire à celle de nos débuts, quand les commandements de l’Aigle étaient des émanations que nous n’avions pas encore chargées de sens.

 

        Don Juan disait que toute procédure utilisée par le benefactor pour créer cette interruption doit être intimement liée à son pouvoir personnel. Ainsi, un benefactor n’utilise aucune procédure pour manipuler l’intention, mais l’oriente et la met à la portée de l’apprenti au moyen de son pouvoir personnel. Dans mon cas, Don Juan accompli le blocage fonctionnel du premier anneau de pouvoir à travers un processus complexe, qui combinait trois méthodes : l’ingestion de plantes hallucinogènes, la manipulation du corps, et des manoeuvres avec l’intention elle-même.

 

        Au début don Juan se servit beaucoup de l’ingestion de plantes hallucinogènes, apparemment à cause de la persistance de mon côté rationnel. Les effets furent phénoménaux, mais retardèrent pourtant l’obtention de l’interruption qu’il recherchait. Le fait que les plantes furent hallucinogènes offrit à ma raison la justification parfaite qui lui permit de rassembler toutes ses ressources encore disponibles pour continuer à exercer son contrôle. J’étais convaincu que je pouvais expliquer de manière logique tout ce dont je faisais l’expérience, comme les incroyables prouesses que don Juan et don Genaro réalisèrent pour créer des interruptions, ainsi que les distorsions perceptuelles causées par l’ingestion d’hallucinogènes.

 

        Don Juan disait que l’effet le plus remarquable des plantes hallucinogènes était qu’à chaque fois que j’en ingérais, j’avais le sentiment particulier que tout ce qui m’entourait recelait des richesses surprenantes. Il y avait des couleurs, des formes, des détails que je n’avais jamais perçus auparavant. Don Juan utilisait cet accroissement de ma capacité à percevoir et, grâce à une série de commandes et d’observations, il me forçait à entrer dans un état d’agitation nerveuse. Par la suite, il manipulait mon corps et me faisait basculer d’un côté de la conscience à l’autre, jusqu’à j’eus des visions fantasmagoriques ou de scènes absolument réelles habitées de créatures tridimensionnelles qui ne pouvaient raisonnablement pas exister dans ce monde.

 

        Don Juan m’expliqua qu’une fois que la relation directe que nous construisions entre l’intention et les écrémages est rompue, elle ne peut jamais être réparée. A partir de ce moment-là, nous acquérons la capacité d’accrocher un courant qu’il décrivait comme étant « l’intention fantôme », ou l’intention des écrémages absents au moment ou à l’endroit de l’interruption, c’est-à-dire, une intention mise à notre disposition grâce à une certaine forme de mémoire. Don Juan affirmait que l’interruption de l’intention du premier anneau de pouvoir nous rend réceptifs et modelables; un nagual peut dès lors introduire l’intention du second anneau de pouvoir.

 

        Don Juan était convaincu que les enfants d’un certain âge se retrouvent dans une disposition de réceptivité similaire ; étant privé d’intention, ils sont prêts à être imprégnés de toute intention mise à la disposition des professeurs qui les entourent. Après ma période d’ingestion continue de plantes hallucinogènes, don Juan arrêta totalement de les utiliser. Néanmoins, il parvint à créer en moi de nouvelles interruptions, plus spectaculaires encore, en manipulant mon corps et en me déplaçant vers d’autres états de conscience, en combinant tout ceci avec des manœuvres en lien avec l’intention elle-même.

 

        Au moyen de combinaisons de séries d’instructions destinées à captiver l’attention et de commentaires adéquats, don Juan créa un courant « d’intention fantôme », et je fus alors amener à faire l’expérience des écrémages communs comme quelque chose d’inimaginable. Il engloba tout cela sous le concept « jeter un coup d’oeil dans l’immensité de l’Aigle ».

 

        Don Juan me conduisit magistralement à travers d’innombrables interruptions de l’intention jusqu’à ce qu’il fût convaincu, en tant que voyant, que mon corps montrait les effets du blocage fonctionnel du premier anneau de pouvoir. Il me dit qu’il pouvait voir une activité inhabituelle dans la zone des omoplates. Il décrivit cela comme une petite cavité qui s’était formée exactement comme si la luminosité était une couche musculaire contractée par un nerf.

 

        Pour ma part, le blocage fonctionnel du premier anneau de pouvoir eut pour effet de provoquer la disparition de la certitude, que j’avais eu toute ma vie durant, du fait que le produit de mes sens fût « réel ». J’entrais sereinement dans un état de silence intérieur.

 

        Don Juan me disait souvent que ce qui donne aux guerriers cette incertitude extrême, dont son benefactor avait fait l’expérience à la fin de sa vie, cette résignation à l’échec que lui-même vivait à présent, était due au fait que jeter un coup d’oeil à l’immensité de l’Aigle laisse chacun de nous sans espoir. L’espoir est le résultat de notre familiarité avec les écrémages et l’idée que nous les contrôlons. Dans de pareils moments, seule toute une vie de guerrier peut nous aider à persévérer dans nos efforts pour découvrir ce que l’Aigle ne nous a pas laissé voir, mais sans espoir que nous puissions parvenir un jour à comprendre ce que nous découvrons.

 

6. La seconde attention

 

        Don Juan m’expliqua que l’examen de la seconde attention doit commencer par la réalisation que la force du premier anneau de pouvoir, qui nous enferme, est une limite physique concrète. Les voyants l’ont décrite comme un mur de brouillard, une barrière qui peut être systématiquement amenée à notre conscience par le blocage du premier anneau de pouvoir, et ensuite perforée grâce à l’entraînement du guerrier.

 

        Après avoir perforé ce mur de brouillard, on entre dans un vaste état intermédiaire. La tâche des guerriers consiste alors à le traverser jusqu’à atteindre la ligne de séparation suivante, qui devra être perforée de manière à entrer au sein de ce qui est véritablement l’autre moi ou la seconde attention. Don Juan disait que les deux lignes de séparation sont parfaitement identifiables.

 

        Lorsque les guerriers perforent le mur de brouillard, ils ressentent une pression exercée sur leur corps, ou bien comme une vibration intense dans la cavité de leur corps, généralement à droite de l’estomac ou le long de la partie médiane du corps, de la droite vers la gauche. Lorsque les guerriers perforent la seconde ligne, ils ressentent un craquement aigu dans la partie supérieure du corps, quelque chose qui ressemble au son d’une petite branche sèche que l’on casse en deux.

 

        Les deux lignes qui encadrent les deux attentions, et les limitent individuellement, sont connues des voyants sous le nom de lignes parallèles. Elles limitent les deux attentions en s’étendant jusqu’à l’infini, sans jamais autoriser leur traversée, à moins d’une perforation. Entre les deux lignes existe une zone de conscience spécifique que les voyants appellent les limbes, ou monde entre les lignes parallèles. C’est un espace réel situé entre deux gigantesques commandements des émanations de l’Aigle ; émanations appartenant aux possibilités humaines de la conscience. L’une est le niveau qui crée le moi de la vie de tous les jours, et l’autre est le niveau qui crée l’autre moi.

 

        Les limbes étant une zone transitoire, les deux champs d’émanations s’étendent l’un pardessus l’autre. La fraction appartenant au niveau que nous connaissons, et qui s’étend dans cette zone, accroche une portion du premier anneau de pouvoir. Ainsi,  la capacité du premier anneau de pouvoir à construire les écrémages nous fait percevoir une série d’écrémages dans les limbes qui sont quasiment comme ceux de la vie de tous les jours, à l’exception qu’ils apparaissent grotesques, insolites et distordus.

 

        Ainsi les limbes possèdent des caractéristiques spécifiques qui ne changent pas arbitrairement à chaque fois que l’on y pénètre. Il y a à l’intérieur des limbes, des caractéristiques physiques qui ressemblent aux écrémages de la vie de tous les jours. Don Juan affirmait que la sensation de lourdeur dont on fait l’expérience dans les limbes est due à la charge croissante qui a été placée sur la première attention. Dans la zone située juste derrière le mur de brouillard nous pouvons encore nous comporter tel que nous le faisons normalement ; c’est comme si nous nous trouvions au sein d’un monde grotesque mais reconnaissable.

 

        A mesure que nous pénétrons plus profondément à l’intérieur, au-delà du mur de brouillard, il devient progressivement plus difficile de reconnaître les caractéristiques du moi connu ou de se comporter comme tel. Il m’expliqua qu’il était possible de faire en sorte que n’importe quoi d’autres apparaissent à la place du mur de brouillard, mais que les voyants ont opté pour accentuer ce qui consomme le moins d’énergie : visualiser le mur de brouillard ne demande aucun effort. Ce qui existe au-delà de la seconde ligne de séparation est connu des voyants comme étant la seconde attention, ou l’autre moi, ou le monde parallèle ; et l’action de traverser d’un bord à l’autre est connue comme « traverser les lignes parallèles ».

 

        Don Juan pensait que je pourrais assimiler ce concept plus profondément s’il me décrivait chaque domaine de la conscience comme une prédisposition perceptuelle spécifique. Il me dit qu’au sein du territoire de la conscience de tous les jours, nous sommes enfermés dans les prédispositions perceptuelles spécifiques de la première attention sans possibilité d’y échapper.

 

        A partir du moment où le premier anneau de pouvoir commence à construire des écrémages, la manière de les produire devient notre prédisposition normale de perception. Briser la force unificatrice de la prédisposition perceptuelle de la première attention implique de briser la première ligne de séparation. La prédisposition normale de perception passe alors dans la zone intermédiaire située entre les lignes parallèles.

 

        On continue à construire des écrémages de manière pratiquement normale pendant un certain laps de temps. Mais plus on approche de ce que les voyants appellent la seconde ligne de séparation, plus la prédisposition perceptuelle de la première attention commence à céder, à perdre de sa force. Don Juan disait que cette transition est marquée par une soudaine incapacité à se souvenir ou à comprendre ce que l’on est en train de faire.

 

        Lorsque l’on approche de la seconde ligne de séparation, la seconde attention commence à agir sur les guerriers qui ont entrepris le voyage. S’ils sont inexpérimentés, leur conscience se vide, elle s’efface. Don Juan soutenait que la cause de cela provient du fait qu’ils approchent un spectre des émanations de l’Aigle qui ne possède pas encore de prédisposition perceptuelle systématique. Mes expériences avec la Gorda et la femme Nagual au-delà du mur de brouillard étaient un exemple de cette incapacité. J’ai voyagé jusqu’à l’autre moi, mais je ne fus pas en mesure de me figurer ce que nous avions fait pour la simple raison que ma seconde attention restait encore informulée et cela m’ôtait la possibilité de formuler ce que j’avais perçu.

 

        Don Juan m’expliqua que l’on commence à activer le second anneau de pouvoir en forçant la seconde attention à sortir de sa léthargie. Le blocage fonctionnel du premier anneau de pouvoir accomplit cela. Ensuite, la tâche du maître consiste à recréer la condition qui a enclenché le premier anneau de pouvoir, la condition de saturation par l’intention. Le premier anneau de pouvoir est mis en mouvement par la force de l’intention donnée par ceux qui nous apprennent à effectuer l’écrémage. En tant que professeur, il me donna ainsi une nouvelle intention qui devait créer un nouvel environnement perceptuel.

 

        Don Juan disait qu’une vie entière d’une discipline incessante, que les voyants appellent intention inflexible, est nécessaire pour rendre le second anneau de pouvoir capable de construire les écrémages qui appartiennent à l’autre niveau des émanations de l’Aigle. Dominer la prédisposition perceptuelle du moi parallèle est un exploit d’une valeur inestimable que peu de guerriers accomplissent. Silvio Manuel était l’un de ceux-là.

 

        Don Juan m’avertit du fait qu’on ne doit pas essayer de la dominer délibérément. Si cela arrive, cela doit se produire selon un processus naturel qui se déroule sans un grand effort de notre part. Il m’expliqua que la raison de cette indifférence repose sur la considération pratique que lorsqu’elle est dominée, elle devient simplement très difficile à briser, puisque le but que les guerriers poursuivent activement est la rupture des deux prédispositions perceptuelles pour pénétrer finalement dans la liberté de la tierce attention.



Publié à 10:03 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

La révolution des femmes

 

                  

 

 

               La révolution des femmes

 

 

        Il y a quelques années Octavio Paz, éminent poète et essayiste mexicain, répondit, au cours d’un entretien avec un journaliste, à une question à propos de la politique globale en affirmant que la seule révolution à venir, la seule viable, était la révolution des femmes. Ceci fut énoncé à une époque où la Perestroïka était encore en phase de construction et personne alors n’imaginait que le mur de Berlin put tomber ou que l’Union Soviétique put cesser d’être l’Union Soviétique.

 

        De quelque ordre qu’ils soient, la teneur ou la portée de cette révolution des femmes est ce qu’il nous reste à déterminer. C’est à nous de le faire pour la bonne et simple raison que nous sommes sur la terre ici et maintenant.

 

        « Révolution » n’est pas un mot très savoureux lorsqu’il est utilisé en référence aux femmes. Quelles autres images viennent à l’esprit que celles des suffragettes, celles qui appartiennent à l’histoire ou celle de notre époque : femmes portant des chaussures à talons plats, marchant d’un air martial, portants costumes, cheveux courts sans style et affichant sur leur visage un air renfrogné ?

 

        Comment pourrait-on ne pas s’attendre à ce que les hommes fussent effrayés ! Mais cela n’a rien à voir avec le fait d’effrayer les hommes, ou qui que ce soit d’ailleurs, et moins encore nous-mêmes. Ce qui est en jeu est une façon différente d’être au monde, une façon propre aux femmes, sans qu’il leur soit nécessaire de se transformer en hommes.

 

        C’est là que le chamanisme de la lignée de don Juan entre en scène, formulant l’intention de redéfinir la place des femmes aux côtés des hommes. Je dis intentionnellement ‘aux côtés’ et non pas « face aux hommes », à cause de la connotation conflictuelle qu’implique l’expression « face aux hommes ». Les femmes aux côtés des hommes, les hommes aux côtés des femmes, cela signifie pour les deux une nouvelle façon d’être au monde.

 

Rapprochement avec Martin Heidegger

 

        Martin Heidegger est le philosophe contemporain qui a pénétré avec le plus de profondeur et de clairvoyance les caractéristiques de la disposition d’être de l’homme — homme au sens générique d’être humain. Dans son classique et dense traité intitulé ‘Être et Temps’, Heidegger décrit, étape par étape, les observations ontologiques appartenant à la façon d’être de l’homme, appelée Da-Sein (ce qui signifie Être-là). Cette forme d’être diffère de la façon d’être des objets inanimés que Heidegger appelle « ustensiles » ou « présent-à-la-main ».

 

        Dans sa description phénoménologique, il fait une analyse détaillée de la façon d’être qui se manifeste chez l’homme ou, le Da-sein. De nos jours, le terme Da-sein a acquis un sens universel, quel que soit le langage dans lequel on l’écrit ou le prononce.

 

        Heidegger découvre trois caractéristiques ontologiques fondamentales, existentielles étant le terme employé par Heidegger : disposition, compréhension, et discours. Pour notre sujet, nous nous intéresserons à la première : la disposition.

 

        Heidegger nous montre que le Dasein n’est jamais absolument et totalement indifférent au monde, au contraire, son être-au-monde se manifeste toujours selon une certaine humeur, quelle qu’elle soit. Dans son être-au-monde, le Dasein ne peut s’empêcher d’être d’une humeur particulière, tel est le sens de disposition.

 

        Le Da-sein est toujours « déjà dans un certain état d’esprit », un fait qui nous est si familier que nous ne le percevons pas. De manière frappante, et c’est là que nous rejoignons notre thème, les seules humeurs particulières que le philosophe allemand choisies d’analyser, parmi tant d’humeurs existantes au sein du contexte de disposition, sont la peur et l’angoisse.

 

Une fenêtre sur le monde chamanique de Carlos Castaneda

 

        Le chemin vers la liberté enseignée par le nagual Carlos Castaneda est riche d’une connaissance qui comprend de nombreuses et différentes manières de le parcourir. L’une d’entre elles, par exemple, est la technique de la Récapitulation, méthode considérée comme étant de la plus haute importance. Son objectif est de ramener à la vie, de toutes les manières possibles, chacune et l’ensemble des expériences et des émotions de notre vie, en commençant par les plus récentes et en remontant aussi loin que notre mémoire nous y autorise, retournant même, si possible, jusqu’au moment de notre naissance.

 

        Le but de cette technique est la remémoration des interactions avec l’ensemble des personnes avec lesquelles nous sommes entrés en contact, même de la manière la plus infime. Mais en réalité, ce qui importe est de revivre chaque émotion, chaque sentiment, de manière à se nettoyer soi-même au moyen d’une respiration rythmée consciente. Par cette technique, nous renvoyons à l’univers toutes les expériences de notre vie.

 

        Carlos Castaneda a dit récemment — dans le nouveau prologue de son livre « Les Enseignements de don Juan », réédité à l’occasion du trentième anniversaire de sa publication (NDT : édition américaine) — que l’univers exerce une pression sur un nombre infini d’êtres organiques et inorganiques qui le peuplent, en les forçant à accroître leur conscience, et cela, de façon à accroître sa propre conscience.

 

        En vivant à nouveau chaque circonstance de notre vie – processus défini comme étant la Récapitulation – apparaissent de manière claire non seulement nos actions et les sentiments et émotions qui les accompagnent, mais également – et cela dans la mesure de l’étendue du processus de récapitulation – les motivations de nos actions, ou, en d’autres termes, les sentiments et les émotions qui les provoquent.

 

        C’est sans surprise que l’on rencontre le dénominateur commun qui est le moteur de nos actions, parfois obscurci au point de devenir indiscernable, et à d’autres moments pourtant parfaitement évident : la peur. La peur est permanente dans notre vie de tous les jours, que ce soit dans notre vie professionnelle ou dans nos fréquentations.

 

        De plus, un processus complet de récapitulation à l’intérieur de nous-mêmes nous donne la capacité de percevoir la peur sous un angle plus large : jusque derrière les décisions politiques – peur de perdre le pouvoir –, et même de la découvrir cachée au sein des convoitises qui motivent les décisions macro-économiques.

 

La disposition d’être de l’homme : la relation entre les sexes, l’angoisse et la peur

 

        La description phénoménologique faite par Heidegger dans le travail qui a été cité ci-dessus et dans son essai intitulé « Qu’est ce que la Métaphysique ? » qui fut écrit en premier lieu dans le dessein d’analyser l’angoisse (Angst en allemand) – mais aussi l’espoir, comme contrepartie de l’angoisse – constitue l’une des plus profondes perspectives philosophiques de la disposition d’être de l’homme. Dès lors, c’est à partir de cette solide et valeureuse base et perspective que j’aborderai le thème des rapports entre les sexes.

 

        Heidegger considère que l’humeur de l’angoisse est essentielle à l’être de l’homme (le Dasein) et que c’est précisément dans l’angoisse que l’homme peut reconnaître ce qu’est l’homme : un individu fini faisant face à l’infini. Pour échapper à ce fait l’espèce humaine se réfugie dans la frénésie de la vie de tous les jours, c’est-à-dire dans le discours stérile et l’ambiguïté au sein desquels l’esprit anonyme des « ils disent » et « ils font » devient la norme. Une telle fuite causée par l’angoisse conduit l’homme à une situation où le manque d’authenticité fait loi.

 

        L’homme est un être de peur car il est profondément angoissé par sa situation. L’angoisse est le territoire sur lequel germe la peur. Résumons ce qui a été discuté jusqu’ici : nous avons commencé par faire référence au mode sur lequel l’homme se situe dans le monde, suivant ainsi les traces de la description phénoménologique faite par le philosophe Martin Heidegger.

 

        Nous avons sélectionné la première caractéristique ontologique ou existentielle considérée par Heidegger comme propre à la façon dont l’être se manifeste à l’homme : la disposition. Cela signifie que l’homme se trouve toujours dans le monde selon une certaine humeur ; telle est sa façon dans le monde selon une certaine humeur ; telle est sa façon d’être-au-monde. Au sein de ce contexte, nous avons mentionné que Heidegger, dans son analyse du Dasein, étudie l’humeur de la peur soutenue par l’angoisse.

 

        De cette sorte, nous avons également vu que la tâche de récapitulation, condition sine qua none du chemin du guerrier, signale la peur comme étant la motivation principale de nos actions.

 

        En me basant sur ce que le nagual Carlos Castaneda disait souvent, à savoir que les êtres humains diffèrent peu les uns des autres, comme si nous répondions tous à une matrice commune, dès lors, ce que je découvre au cours de ma récapitulation ne peut différer de beaucoup de ce qui est découvert par les autres individus dans leur récapitulation. Castaneda ne reconnaissait-il pas ses propres soucis et problèmes dans les enregistrements des patients réalisés par le psychologue pour lequel il travaillait ?

 

        Dans notre récapitulation, nous découvrons la présence constante de la peur ; même notre langage de tous les jours nous le confirme :

        « J’ai bien peur que… », « Je crains que… », sont des expressions qui ne cessent d’apparaître dans nos conversations quotidiennes. Ainsi nous ne pouvons pas imaginer que la peur puisse être absente de nos interactions avec les mâles.

 

        En fait, en récapitulant, nous découvrons que la peur motive nombreuses de nos décisions, grandes et petites, en ce qui concerne les hommes : « Je n’ai pas le courage de lui parler » ; « Je n’ai pas le courage de lui dire ce que je ressens » ; « Je vais le perdre » ; « Je ne peux pas lui dire maintenant, je lui parlerai plus tard » ; « Je ne vais pas commander l’entrée la plus chère du menu, même si j’aime ça, peut-être ne m’invitera-t-il plus à sortir avec lui ? » ; « Je suis fatiguée de l’écouter mais… » ; « Si je ne reste pas avec lui, qu’est-ce que je vais devenir ? Ma maison vide ? » ; « Si je ne sors pas avec lui, avec qui sortirai-je ? Est-ce que je me retrouverai seule ? »

 

Sur quoi la révolution des femmes porte t-elle ?

 

        Femme et homme se trouvent l’un et l’autre sans recours au sein de la même condition ontologique : ils sont tous deux des êtres qui vont faire face à l’inconnu par eux-mêmes, tous deux des êtres qui vont mourir. Sur leur chemin, hommes et femmes s’aiment, se trompent l’un l’autre, rient et se battent, conçoivent des enfants, conçoivent des entreprises, travaillent, luttent, entrent en compétition, pas nécessairement l’un contre l’autre – ou peut-être que si ? En quoi cette révolution, que la vision acérée d’Octavio Paz a aperçue à l’horizon, consiste-t-elle ? Les révolutions ont pour la plupart été motivées par l’exaltation d’une plus grande justice.

 

        Cette révolution pourrait-elle consister à atteindre l’égalité des salaires à travail égal ? Cela peut-il être accompli en donnant aux deux sexes des chances égales ? En parvenant à une libération sexuelle ? Ce ne sont là que des transactions externes, et même si elles sont malgré tout le reflet de changements internes, il semble qu’il y ait plus à gagner qu’une conquête sociale, économique, politique et familiale déjà vigoureuse.

 

        La véritable révolution des femmes doit venir de l’intérieur, s’étendre à l’extérieur depuis les profondeurs de leur esprit. Une réponse délivrée de la peur n’est-elle pas profondément libératrice ? Imaginez être capable de fournir la réponse appropriée au moment adéquat, que ce soit à un amant, une soeur, un patron, un collègue !

 

        La liberté ne consiste-elle pas à cesser de ressentir la peur d’être abandonné par quelqu’un, que ce soit un ami, un gourou, une fille, un mari ? La liberté ne consiste-t-elle pas simplement à ne pas avoir peur ? La révolution des femmes doit être interne, liée d’une part à son pouvoir, d’autre part à sa liberté. Liberté et pouvoir, doubles instances qui sont deux aspects du même objet.

 

Liberté, affection et peur

 

        Nous avons l’intention ici de percevoir les difficultés qui sont au coeur de la transformation du lien homme femme en lien libre. Nous parlons en termes généraux, car il existe des cas – et ils semblent être de plus en plus nombreux – de liens établis en toute liberté. Les liens d’affections sont la plupart du temps pollués par la peur. Un lien d’affection au sein duquel la peur commence à gagner du terrain –peur qui est souvent celle de la perte de l’être aimé – voit décroître son affection. Si la peur entre par une porte, l’affection sort par l’autre. La liberté est le climat approprié pour que l’affection puisse fleurir. Cela est autant valable pour la relation homme/femme que pour tout autre relation.

 

        Le nettoyage d’un lien requiert au préalable une connaissance de nos motivations propres. Le nettoyage d’un lien avec un homme ne peut être entrepris à partir d’une cellule rigide, au sein d’une vie qui prétend d’un autre coté continuer comme elle l’a toujours fait. Le lien avec un homme, même s’il est important, n’est qu’un parmi les nombreux liens qui tissent la vie d’une femme. Le lien principal est néanmoins son lien avec elle-même, avec son propre corps, avec son propre esprit, avec sa pure essence.

 

        Aucun changement dans le lien avec les hommes ne peut survenir si notre essence nous reste voilée, à nous les femelles ; de là le besoin de tourner notre regard en nous-mêmes. Dès que nous affinons notre capacité d’observation, nous pouvons commencer à percevoir certains modèles qui régissent notre comportement. Par exemple : « Oh, je suis si généreuse, je suis complètement détachée, je peux abandonner n’importe quoi ! Mais comme cela est étrange ! J’ai toujours un mal fou à laisser un pourboire, je ne suis jamais à l’aise, j’ai toujours l’impression d’avoir laissé trop ou pas assez, mais ça n’a jamais l’air d’être le montant correct…

 

        Et puis, quand j’écris, j’écris avec de tout petits caractères (en dépit du fait que je ne vois pas bien) et je remplis les pages jusque dans les coins. Quelqu’un m’a dit un jour que cela est un signe d’avarice… mais cela n’est pas possible, je suis si généreuse ! »

 

        Au cours de notre récapitulation quotidienne, nous nous voyons en train d’agir. Lorsque nous avons été capable de créer quelque chose ressemblant à un voyant à nos cotés, c’est soudainement en marchant ou en travaillant que nous nous apercevons de certaines choses, des choses connectées à nos actions présentes ou passées.

 

        Le nagual Carlos Castaneda me disait que la récapitulation forme comme un fil conducteur à nos cotés, qui nous donne la capacité de récapituler au milieu de l’acte lui-même. Par exemple, ce que nous sommes en train de faire à un moment donné, dans une situation spécifique et avec une personne spécifique nous apparaît comme étant précisément ce que nous avions fait vingt ans auparavant dans une situation apparemment différente, mais en réalité identique.

 

        Ainsi nous voyons et découvrons notre mode particulier d’être-au-monde, notre disposition. Lorsque nous nous réveillons le matin nous sommes déjà dans une humeur particulière, qui peut être celle de l’optimisme ou du pessimisme, de la sérénité ou de l’angoisse, de la joie ou de la tristesse. Nous devons prendre conscience de ces humeurs, et être capable d’installer de nouvelles humeurs dans nos vies, qui nous appartiennent en propre et sont étrangères à nos façons traditionnelles d’être-au-monde.

 

        Nous avions ignoré jusqu’à présent l’existence de cette façon traditionnelle d’être-au-monde, car celle-ci était si habituelle qu’elle était pour nous comme une seconde peau, adaptée à nous-même comme un gant taillé sur mesure, néanmoins aussi inconfortable qu’un gant peut l’être.

 

Inventer une nouvelle façon d’être-au-monde

 

        Il y a plusieurs années, au cours d’un séminaire de Tenségrité à Mexico, Kylie Lundhal fit le récit de la manière dont elle avait rencontré Florinda Donner Grau et comment Florinda lui avait dit que sa tâche consistait à se reconstruire elle-même.

 

        Elle avait expliqué que c’était comme se couper un bras et en faire pousser un autre à la place. Sa tâche était de se transformer elle-même en une autre personne qui devait être capable de se comporter aussi naturellement que l’ancienne personne. Cela consistait à s’inventer une autre manière d’être-au-monde. « Cela ne veut pas dire que je parviendrai à ajouter un centimètre à ma taille » disait le nagual Carlos Castaneda, il y a des choses qu’on ne peut pas changer. Néanmoins, Kylie devait être dans le monde d’une manière différente.

 

        Telle est aussi notre tâche, cela incluant la reconstruction de nos liens avec les hommes. Ainsi nos décisions vis-à-vis des hommes ne trouveront plus de motivations comme: « Je veux être avec lui parce que je ne peux pas être seule » ou « Je veux un enfant parce que je ne sais pas quoi faire de ma vie ».

 

        Notre nouveau bras, notre nouvelle disposition pourrait être l’affection, pourquoi pas ? Une affection véritable, authentique, et profonde. Une affection abstraite, où le terme abstraite devient pratiquement synonyme d’humeur, au sens où elle ne s’adresse à aucun être en particulier, mais à tout ce qui nous entoure, aussi minuscule ou incongru qu’il puisse paraître, et où le terme affection devient quasi synonyme de gratitude : un sentiment qui englobe tout, qui n’exclue même pas nos barrières les plus ardues.

 

        De cette façon, affection et gratitude ensemble, réveillent le coeur d’une même chaleur. Tel est le terreau propice aux liens d’affections, ainsi qu’à la collaboration, à la compréhension et à l’honnêteté. Le nagual Carlos Castaneda disait que la plupart d’entre nous se considèrent comme étant immortel, au sens où nous ne prenons jamais la mort comme conseillère. Nous pensons toujours que la mort est si éloignée qu’elle ne viendra jamais nous frapper.

 

        Sans aucun doute la croyance en notre immortalité ne nous pousse pas à changer. La timidité toute puissante de l’être immortel proclame : « Pourquoi faire aujourd’hui ce que je pourrais faire demain ? J’ai tellement de temps, pourquoi me presser ? » Le sorcier accompli maintenant ce qu’il doit accomplir.

 

Une pièce infinie faite de quatre murs

 

        Il est nécessaire de nettoyer le lien entre hommes et femmes de la peur et du ressentiment qui s’y sont mêlés. Comment pourrait-on partager un bureau, une chambre ou un lit avec quelqu’un dont on a peur ou qui a peur de nous?

 

        Comme l’espace laissé par une humeur ne reste jamais vide, et qu’il n’est rempli que par une autre humeur, seul le courage peut nous permettre de remplacer la peur. De la même façon que l’affection s’éloigne lorsque la peur arrive, elle revient dès que le courage apparaît. Courage et affection vont de paire. Nous devons nous demander : le courage de quoi ?

 

        Le courage pour les femmes d’être et de nous montrer telles que nous sommes vraiment, et le courage d’agir en accord avec nos propres sentiments et nos propres désirs. Ainsi nous retrouvons notre pouvoir, sans l’avoir pris à quiconque, sans l’avoir pris aux hommes. Notre pouvoir n’est utile qu’à nous-mêmes, et à personne d’autre. Le fait que nous n’en faisions pas usage ne signifie pas que les autres puissent s’en servir, il était simplement endormi en nous-mêmes.

 

        Le pouvoir possède une caractéristique illogique : si notre pouvoir se retire, cela ne se produit pas au détriment du pouvoir authentique des autres, mais au contraire, leur pouvoir authentique s’accroît si nous faisons croître le nôtre.  Le pouvoir et l’affection se conduisent de manière similaire. Donner de l’affection ne l’appauvrie pas. Au contraire, plus nous donnons d’affection et plus nous en ressentons, plus elle s’accroît, jusqu’à devenir l'unique raison de notre existence.

 

        La connexion entre le plus haut degré d’affection et le plus haut degré de pouvoir dissout les pensées autodestructrices comme « c’est impossible » ainsi que les pensées d’autocontemplation comme « ce n’est pas convenable », aussi bien que les doutes et les réserves de même ordre qui nous hantent le plus souvent. En présence de l’affection, le pouvoir n’a pas besoin de règles ; l’affection conduit le pouvoir tel un guide naturel et génère le courage nécessaire.

 

        Une joie profonde, authentique et réparatrice peut grandir au coeur de cette mosaïque. La joie du pouvoir d’avoir été capable de le faire, quoi que nous fussions en train de faire. Quelle révolution ! : devenir celle qui embrasse et pas seulement celle qui se fait embrasser !

 

        Les femmes peuvent construire leur propre pièce de liberté avec quatre murs : affection, pouvoir, courage et joie. Cette pièce peut être infinie. Les hommes peuvent en construire une aussi. En fait, hommes et femmes ensemble peuvent habiter la même pièce infinie.

 

Rosa Coll



Publié à 03:32 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

La masse critique

 

 

 

La masse critique

 

 

        « Il y a eu des hommes exemplaires qui ont rêvé d’une humanité libre. Carlos Castaneda, le sorcier, rêvait de ce qu’il appelait la “révolution de la perception” »

 

        Il y a de cela 12 ou 15 ans, le nagual Carlos Castaneda évoquait constamment le thème de la masse critique. J’eue la chance de le connaître à cette période. Il m’expliquait alors l’idée de masse critique par l’exemple des fourmis qui, me racontait-il, se déplacent de façon anarchique et s’orientent difficilement, avançant puis rebroussant chemin, tant que leur groupe n’a pas atteint une certaine masse, appelée la masse critique, qui, de son seul fait, les organise et les ordonne de telle façon qu’elles deviennent capables de s’orienter et de se diriger sans hésiter dans la direction qui leur convient.

 

        Il y a eu des hommes exemplaires qui ont rêvé d’une humanité libre. Carlos Castaneda, le sorcier, rêvait de ce qu’il appelait la « révolution de la perception ». Alors que nous étions assis dans un spacieux café à l’architecture moderne et au toit de verre, dans le quartier de Westwood à Los Angeles, il me dit que notre monde, ce monde qui nous paraît si solide, si ferme, si bien ancré, se trouve simplement soutenu par quelques fils très fins et qu’il suffit de très peu de chose, une masse critique de « percepteurs », pour que cette structure de fer se désagrège. Cette désagrégation c’est la révolution de la perception.

 

Pourquoi une révolution de la perception ?

 

        Don Juan, le maître de Carlos Castaneda lui avait appris à voir. Si voir, dans le monde de ces chamans signifie percevoir le flux de l’énergie, il signifie aussi voir dans notre monde quotidien beaucoup plus loin que ce que voit l’homme commun, même si celui-ci se trouve habitué aux perceptions intuitives. Le nagual Carlos Castaneda transperçait l’âme, si on peut utiliser ce terme, de la personne qui se trouvait en face de lui. D’un seul regard, il distinguait la tristesse profonde qui l’habitait et les raisons qui l’avaient conduite à cela ; d’un seul regard, il connaissait son degré d’audace et son degré de soumission, sa capacité à briser les règles établies et à prendre des risques.

 

        C’est pourquoi son diagnostique concernant l’homme possédait une telle force, une telle véracité, et coïncidait, bien entendu, avec le diagnostique des plus profonds philosophes contemporains et des sociologues les plus experts : l’homme est prisonnier. Mais à la différence des philosophes et des sociologues, pour Castaneda, la prison de l’homme c’est sa perception, et la liberté de l’homme c’est la liberté de percevoir. C’est cela, la grande nouveauté. Même Merleau Ponty, le penseur de la perception, n’est pas parvenu à une telle affirmation.

 

        Le fait que la prison de l’homme soit sa perception signifie que nous sommes prisonniers d’un monde déterminé dont la constitution a été établie sans notre participation active : on ne nous a pas demandé si nous voulions vivre dans ce monde-ci, nous n’avons pas eu d’autre alternative. Le sorcier voit que notre mal-être fondamental prend racine dans l’exiguïté de notre perception, bien que nous sachions, de façon sourde et impalpable, que des possibilités inouïes se trouvent à notre portée sans que nous en fassions usage.

 

        D’où la nécessité de cette révolution de la perception qui fut l’un des rêves du nagual Carlos Castaneda. Il considérait comme essentiel à la réalisation de cette révolution qu’une certaine masse de personnes partagent une nouvelle et plus vaste manière de percevoir. Cette certaine masse, inconnue, c’est la masse critique, celle qui permet aux fourmis de s’organiser autour d’un but commun, et celle qui permettra à l’humanité de briser les paramètres de sa perception quotidienne, sa prison, et de s’aventurer dans un monde différent, neuf.

 

        Le concept de masse acquiert une importance philosophique à partir du début du siècle dernier, surtout avec la publication, en 1930 de « La révolte des masses », ouvrage classique du penseur et excellent écrivain espagnol Ortegay Gasset. Par la suite, dans le courant du siècle, le concept de masse se trouve assimilé et profondément développé par la pensée philosophique et sociologique, connotant généralement une perte d’identité pour l’individu en même temps que l’acquisition d’une capacité à réaliser des actes qu’il n’accomplirait pas seul.

 

        A l’origine, la masse requiert la présence physique des individus réunis, mais, lorsque apparaît la révolution de la communication avec la radio et la télévision, l’individu n’a plus besoin de se trouver physiquement dans une situation de masse pour acquérir les caractéristiques de la massification comme, par exemple, la perte du critère personnel jusqu’à ne plus pouvoir choisir l’orientation de sa propre vie et faire en fonction de ce qui « se dit », de ce qui « se fait ».

 

        Carlos Castaneda disait que le phénomène de la masse, tel qu’il l’avait observé par rapport aux enseignements de son maître don Juan, était quelque chose d’inédit dans la sorcellerie, quelque chose que don Juan ignorait totalement. Pour Castaneda, la masse signifiait une force spéciale, quelque chose comme l’impulsion d’un moteur, une force qui manquait à l’individu réduit à sa seule personne. Pour Castaneda, les individus dans une situation de masse s’optimisent et ceux qui conduisent la masse s’optimisent pareillement.

 

        Energétiquement parlant, la masse n’est pas seulement la somme de ses membres, elle produit une énergie propre dont peuvent bénéficier tout ceux qui la composent. Ainsi nous avons pu expérimenter, lors des dizaines de séminaires de Tenségrité qui ont été donnés durant les huit ou neuf dernières années, que l’apprentissage des passes magiques, mouvements vus en rêve par les chamans de l’ancien Mexique, se faisait d’une manière beaucoup plus rapide dans une situation de masse que dans une situation individuelle ; on peut aussi faire l’expérience de cela, non seulement dans la Tenségrité, mais dans beaucoup d’autres situations d’apprentissage.

 

        Actuellement, non seulement des séminaires de Tenségrité continuent de se dérouler fréquemment, mais on trouve également, se réunissant dans les différentes villes d’un grand nombre de pays du monde, des groupes de pratique de Tenségrité et de Récapitulation (la pratique qui constitue avec la Tenségrité l’un des deux outils de base proposés par la sorcellerie de don Juan pour récupérer et redistribuer notre énergie, condition sine qua non pour l’accroissement de la perception).

 

        Tout cela est l’expression d’une situation de masse, les groupes de pratique génèrent eux-mêmes leur propre énergie qui soutient et alimente ceux qui les constituent. Que la masse critique puisse être atteinte ou non reste une inconnue, mais le rêve du nagual Carlos Castaneda d’une révolution de la perception n’a pas fini d’être rêvé.

 

Rosa Coll



Publié à 03:16 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien

Le voyant intérieur

 

 

 

Le voyant intérieur

 

 

        Il y a quelque temps, une personne que j’hébergeais chez moi eu un accident et je dus la conduire rapidement vers un service d’urgence. En un instant, l’endroit auquel je devais l’accompagner apparut clairement devant mes yeux, mais cette clarté fut aussitôt remplacée par l’habituelle série de raisonnements logiques : si je devais l’amener à cet endroit, je rencontrerai certainement un trafic très dense, car il était 17h30, heure à laquelle les artères principales étaient encombrées de voitures ; mieux valait l’emmener à cet autre endroit, pensai-je, vers lequel la route était plus aisée.

 

        Nous partîmes donc en direction du second endroit et, à ma grande surprise, l’avenue que nous étions sur le point de prendre était fermée pour cause de rénovation de la chaussée. Nous suivîmes les indications de déviation et nous dûmes suivre pendant un très long moment une rue très étroite, sur une file unique. Quand finalement nous réussîmes à quitter ce goulet d’étranglement, les signalisations n’étaient pas assez claires et nous prîmes la mauvaise direction, ce que je ne remarquais qu’après avoir roulé sur une assez longue distance ; Il nous fallut donc faire demi-tour et prendre une autre rue qui nous mena finalement là où nous voulions nous rendre. Je garai la voiture et nous entrâmes dans le bâtiment.

 

        Un long moment d’attente fut nécessaire avant que le personnel puisse s’occuper de nous, car il y avait deux personnes avant nous. Lorsque ce fut notre tour, ils nous dirent que le patient pouvait entrer mais qu’on ne lui dispenserait que des soins d’urgence car le spécialiste était parti pour une urgence médicale. Ils nous recommandèrent de nous rendre à l’endroit auquel j’avais pensé en premier lieu, car il était mieux équipé, disaient-ils, et possédait d’avantage de personnels spécialisés que celui-ci. Nous nous y rendîmes donc. Heureusement, l’état physique de mon invité autorisait ce contretemps.

 

        Nous atteignîmes cette clinique deux heures après avoir quitté mon domicile et nous dûmes prendre l’autoroute que j’avais voulu éviter tout d’abord, et sur laquelle le trafic était normalement fluide. Dans le pire des cas, si j’avais pris cette route, cela ne nous aurait pas pris plus de quarante-cinq minutes pour atteindre cette clinique, même au milieu d’une circulation ralentie.

 

Continuellement présent

 

        Le voyant intérieur est continuellement présent, voire même, ici, là où je me trouve. C’est moi-même. C’est nous-même : efficace, sûr, aussi sûr et efficace que ce que nous appelons l’intuition. Ce regard sans yeux, pour lequel il n’y a pas de temps et d’espace, est toujours là, dans le petit, l’ordinaire, ou le grand.

 

        Le cas mentionné précédemment est quelque chose de très ordinaire, aussi ordinaire que les objets que nous possédons et qui « nous font savoir » quand ils vont se perdre, de sorte que nous faisons attention à ce que nous faisons. N’est-ce pas souvent que nous savons d’avance que si nous n’attachons pas soigneusement notre montre, nous allons la perdre ?

 

        Malgré cela, notre intellect, motivé par la course dans laquelle nous nous trouvons perpétuellement, nous tapote sur l’épaule en nous soufflant: « Continue, pour le moment tout va bien ». Oui, tout va bien, mais nous avons perdu notre montre, mieux encore, nous savons précisément à quel moment et à quel endroit nous l’avons perdu.

 

        Heureusement, il ne s’agissait que de notre montre, car nous pouvons aussi perdre la vie si nous nous détournons du voyant intérieur.

 

        C’est au plus profond de nous-même, dans ce qui concerne notre être, que s’expriment la force du voyant intérieur et son extrême subtilité. Il ne crie pas, il ne nous secoue pas, il n’a la possibilité de se faire entendre que lorsque le dialogue intérieur s’interrompt un tant soit peu ; plus le silence se fait, plus grande est la sonorité de sa silencieuse voix. Don Juan disait que le voyant intérieur se fait entendre par une légère démangeaison dans certaines parties du corps. C’est indiscutablement vrai, mais par pour tout le monde ; Comme toujours, c’est une question de prédilections.

 

« Qu’est-ce que tu es en train de faire ? »

 

        L’état de bruit intérieur dans lequel nous nous trouvons ne permet qu’une manifestation extrêmement ténue du voyant intérieur, car cela requiert une bonne quantité de silence intérieur autant qu’un certain détachement vis-à-vis du monde, car ses suggestions, aussi attirantes qu’elles puissent nous paraître, ne s’accordent pas nécessairement avec les mandats et la logique de l’ordre social.

 

        Peut-être est-ce en usant de cette figure de style typique que l’ordre social définit les faires et les actions qui ne répondent pas rigoureusement à son code logique : « folie », « C’est de la folie », « Virginie est folle, sa décision est folle, comment peut-elle quitter son travail alors qu’elle gagne une fortune en étant si appréciée ».

 

        Mais c’est que Virginie n’a pu faire autrement que d’écouter son voyant intérieur, lequel, fatigué de tant de subtilité, a crié de sa voix la plus forte : « Qu’est-ce que tu es en train de faire ? Tu es en train de te tuer, tu vas mourir avant la fin de l’année, tu ne peux pas endurer une telle pression ! » Et l’ordre social a raison lorsqu’il qualifie les actions dont l’origine est le voyant intérieur comme « folles », car elles provoquent souvent des scandales en rompant avec les paramètres imposés de l’ordre social.

 

        Platon n’écrit-il pas dans son dialogue avec Fedro que la folie — en tant que délire et possession par quelque démon — est la source de bienfaits, tels que la poésie, et Erasme ne fait-il pas l’éloge de la folie ? Qu’est-ce que la folie pour le monde ordinaire, peut-être la forme suprême de sagesse du voyant intérieur.

 

        Hérodote, l’historien grecque, raconte, dans l’une de ses nombreuses histoires qui rendirent son travail d’historien si divertissant, comment le Roi de Lydie avait une femme magnifique, tellement magnifique qu’il ne pouvait s’empêcher de se vanter à son sujet auprès de son aide, Gygès. Il faisait sans fin l’éloge de sa beauté, et comme si cela ne suffisait pas, il dit un jour à son aide que, puisque les mots des hommes sont soufflés par le vent, il voulait qu’il la vie nue de ses propre yeux.

 

        L’aide, stupéfait, se sentit mal à l’aise. En aucune manière, il ne souhaitait voir la femme du Roi nue de ses propres yeux, et plus encore, son corps tout entier se rebellait contre cette idée, et il en fit part au Roi. Mais le Roi insiste et lui dit qu’il n’a rien à craindre, car il passera complètement inaperçu. L’aide continue en faisant montre du même sentiment de rejet, mais néanmoins écoute le Roi lorsque celui-ci lui explique comment il devra procéder pour voir la Reine nue sans être remarqué. Il devra se placer derrière un rideau, près duquel se trouve une chaise que la Reine utilise pour déposer ses vêtements, au moment de se déshabiller pour aller au lit avec le Roi. De cet endroit, il aura une chance de la voir et il devra ensuite se retirer furtivement.

 

        Gygès ne souhaite en aucune manière mettre en oeuvre ce que le Roi propose, mais incapable de lui désobéir, il se cache finalement derrière le rideau. La Reine s’approche de la chaise, mais tandis qu’elle commence à se déshabiller, elle aperçoit l’aide qui regarde à la dérobée. Elle ne semble pas surprise, et n’émet pas un son, ne prononce même une parole à l’attention du Roi. Le jour suivant, elle fait venir l’aide dans ses quartiers, ne laissant rien supposer d’autre qu’une démarche de routine, et quand Gygès se présente, elle lui dit qu’il a commis une faute scandaleuse, car personne, fut-ce un homme ou une femme, ne devait être vue nue contre sa volonté — conformément aux lois en vigueur dans le royaume— et elle ajouta, qu’ayant obéi aveuglément aux souhaits du Roi, il se trouvait maintenant confronté au choix suivant : il devait tuer le Roi et l’épouser ou bien se tuer lui-même.

 

        De toute évidence, l’aide opta pour la première alternative. Nous ne savons pas ce que connaissait Hérodote à propos du voyant intérieur, certainement en avait-il fait l’expérience, car il semblerait que ce voyant — disposition humaine naturelle — se soit réduit de plus en plus avec ce que l’on appelle le progrès de l’espèce humaine.

 

        Il est intéressant de constater que Hérodote fait référence à l’obéissance aveugle de Gygès. Aveugle, car l’aide ne voit pas les conséquences que ses actions pourraient engendrer sur lui-même, et qu’il n’écoute pas non plus son propre sentiment de dégoût pour ce qu’il s’apprête à faire, sentiment qu’il l’aurait probablement conduit à trouver un moyen de sortir de cette situation. La peur de désobéir au Roi prévalut en lui, peur de quelques idées ou hantises d’être puni, et ainsi il obéit aveuglément, réduisant son voyant intérieur au néant.

 

Rosa Coll

 



Publié à 03:05 le 12 avril 2007 dans Notes de Sorcellerie
Lien